Suicide d’une enfant confiée à l’ASE. Comment comprendre et agir ?

Le récent suicide de Kimberley, 15 ans, remet la lumière sur la détresse des enfants placés titre France 3. « Ce drame met à nouveau en lumière les drames humains qui se cachent derrière la politique d’aide sociale à l’enfance. » écrit la journaliste . Tout est dit ou presque dans cette phrase. Cette mort réactive un procès déjà fait à l’Aide Sociale à l’Enfance.  Il lui est reproché une politique qui cacherait des drames humains tels la mort de cette adolescente. Certes les enfants et adolescents confiés à des institutions de protection sont plus fragiles que d’autres. Mais y a-t-il spécifiquement plus de suicides dans les lieux d’accueil que dans les familles ? Cette question même si elle est difficile mérite d’être posée.

Tout suicide renvoie une immense culpabilité aux proches de celui ou celle qui met fin à ses jours. Dans ce drame, on apprend que les parents étaient depuis longue date en conflit ouvert avec l’ASE. C’est trop souvent le cas. Mais faut-il pour autant imputer la responsabilité au service qui à la charge du jeune tout comme faut-il accuser les parents lorsqu’un de leurs enfant se donne la mort alors qu’aucune institution intervient ?

Le suicide des jeunes : un fléau social

Le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans, après les accidentsCela concerne principalement les jeunes filles. Selon l’enquête « Escapad », il ressort qu’en 2017, près de 3% des adolescents déclaraient avoir fait au cours de leur vie une tentative de suicide (TS) ayant nécessité une hospitalisation. La situation des jeunes filles est particulièrement préoccupante avec une augmentation constante des TS et pensées suicidaires depuis 2011. Une analyse des hospitalisations pour TS par Santé Publique France confirme la situation préoccupante des jeunes filles âgées de 15 à 19 ans. C’est dans cette population que le taux le plus élevé est systématiquement observé quelle que soit l’année.

Bien sûr, il reste important de tenter de comprendre ce qui a pu se passer pour que la jeune Kimberley. Comment savoir si ce drame aurait pu être évité ? Il sera  toujours plus simple de trouver un responsable face à un fait qui nous dérange tous. Et la mort d’un enfant est ce qu’il y a de plus injuste et intolérable. Cela nous dérange, nous émeut et nous désole forcément. L’Aide Sociale à l’Enfance est donc susceptible de devenir un parfait bouc émissaire lorsqu’un drame de la sorte survient.

Mais sait-on vraiment dans quel état arrivent les enfants qui sont placées par décision de justice ? Sait-on vraiment comment leur état psychologique peut être dégradé sans que l’on puisse en mesure la réalité ? Sait-on comment ils évoluent parfois dès lors que le jeune se représente le monde des adultes comme menaçant et qu’il ne souhaite rien livrer de lui-même ? Dans le cas de Kimberly, la jeune dépendait de l’aide sociale à l’enfance depuis longue date et j’imagine très bien dans quels examens de conscience se trouvent les éducateurs et le service qui l’accompagnaient.

L’ASE, un parfait bouc émissaire

Contrairement à ce que certains veulent nous faire croire, ce n’est pas l’inhumanité qui règne dans les services de l’ASE. Bien au contraire, parfois, c’est même un trop plein d’inquiétude et de sollicitude qui fait que les parents, à mon avis, ne sont pas suffisamment reconnus capables de les reprendre au sein de leur foyer. Laisser penser que l’ASE est un organisme froid et sans cœur, qui se désintéresse de sa mission est une affreuse image d’Épinal très éloignée de la réalité. La mort d’un enfant est un traumatisme pour tous ceux qui le côtoient qu’il soit ou non placé dans une institution.

Par le passé j’ai accompagné des enfants confiés à des familles d’accueil. À l’époque, nous déléguions au psychologue du service cette question de l’état psychique de l’enfant et de l’adolescent. Nous le saisissions lorsque nous percevions des signes de détresse ou même de malaise.  Tous les enfants « du service » étaient systématiquement reçus autant que faire se peut.  Lorsque le psy nous alertait, c’était le branle-bas de combat pour tenter de trouver une solution à la source du problème lorsque l’on parvenait à l’identifier. Je ne sais si cela est toujours le cas aujourd’hui.

Comprendre et percevoir la souffrance de l’autre

Puis plus tard en polyvalence de secteur, j’ai eu à rencontrer à plusieurs reprises des jeunes (et de moins jeunes) qui avaient tenté de mettre fin à leurs jours. Souvent la tentative était un appel. Mais pas toujours malheureusement. Tout le travail consistait à tenter de construire une relation de confiance avec le jeune, à s’intéresser réellement à lui, à connaitre ses centres d’intérêt, à valoriser son travail et ses expériences, car il n’y à rien de pire que celui qui pense qu’il ne vaut rien et que sa vie ne mérite pas d’être vécue.

J’aimerais pouvoir dire aux éducateurs et aux parents confrontés au suicide d’un enfant que la culpabilité ne résout rien. Elle nous entrave et nous empêche de réfléchir. Elle met à l’arrêt ce travail de deuil si nécessaire pour tenter de re-vivre après une telle disparition.

Le suicide des jeunes en tant que fait social nous rappelle la nécessité de mener une politique de prévention. Elle se justifie d’autant plus que cette période de pandémie agit sur nous tous et pas dans le bon sens. Soyons attentifs, vigilants et tolérants pour nous et ceux qui nous entourent même lorsqu’ils ne nous comprennent pas ou déclarent n’en n’avoir rien à faire.

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2 réponses

  1. Salut Didier,
    Pour corroborer tes propos, les tentatives de suicide et suicides rencontrés chez les patients de la pédopsychiatrie actuellement ne renvoient pas systématiquement à des enfants confiés à l’ASE.
    Amicalement,
    Gilles

  2. Bonjour
    Totalement d’accord avec toi .
    Les drames humains tels les suicides ne sont pas directement assimilables avec l’engagement des professionnels mais souvent plus avec des manques de moyens et un retard de repérage.
    La sollicitude et l’écoute sont très présentes dans les services habilités et les équipes ASE.
    Aujourd’hui les détresses psychologiques sont aussi renforcées par des » micro- phénomènes sociaux » telles la prostitution des jeunes filles, les quêtes identitaires de genre, la question des drogues type- Pets ton casque- PTC ou autres drogues de synthèse. le désespoir social vient abimer les plus fragiles: dilution des liens de familles, perte de repères moraux en lien avec un usage délirants et dangereux chez des jeunes fragiles d’internet, quartiers insécures. Nous avons aussi les questions plus connues autour des négligences et violences intra-familiales.
    Vous rajoutez la crise COVID et l’absence d’une politique nationale en pédopsychiatrie digne des enjeux et l’on est face à une situation dramatique. qui peut laisser familles et professionnels impuissants.
    On est bien loin de la simple ASE comme responsable en soi de drames de cet nature, sauf si un dysfonctionnement a eu lieu ,mais alors une enquête doit alors le prouver.

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