Didier Dubasque
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Qu’est-ce qu’être travailleur social aujourd’hui ? La réponse de François Roche

Voilà une question qui revient fréquemment et pour laquelle j’ai envie de reprendre en paraphrasant les propos de François Roche, qui fut membre du CSTS et du HCTS et a animé pendant de nombreuses années sa commission éthique. Celui qui fut assistant de service social, responsable d’un Institut de formation, mais aussi du service social d’aide aux émigrants (SSAE) (supprimé par Nicolas Sarkozy), m’a profondément marqué au fil des années passées ensemble au sein du Conseil Supérieur du Travail Social. Il expliquait dans une vidéo en 2015, ce qu’était la pratique éthique en travail social. Rien n’a changé aujourd’hui sur ce sujet. C’est pourquoi je me propose de revenir sur son propos.

Nous pouvons d’abord constater que la société française est clivée, dit-il, avec des groupes et des personnes de plus en plus marginalisés et éloignés des décideurs. Il s’agit pour le travailleur social de comprendre ce contexte, en tant qu’intervenant pour aider les individus à vivre dans une société fragmentée. Il s’attache à intervenir pour « faire que les humains et puissent arriver à vivre dans cette fichue société ».  C’est agir pour que notre société « tienne encore debout ». La tâche est rude et la mission difficile.

Plusieurs formes d’engagement restent nécessaires dans la pratique du travail social.

Il nous faut l’accepter. Ces engagements se déclinent sous différentes formes. Il est d’abord et avant tout une réponse aux inégalités et à la marginalisation. Les professionnels s’efforcent de défendre les droits des plus vulnérables et de promouvoir l’équité sociale. Cette dimension est  essentielle dans une société où les clivages se creusent, où les groupes en situation de pauvreté s’éloignent de plus en plus des sphères de décision et sont « mal traitées » voire stigmatisée. C’est une lutte constante pour la justice sociale, où chaque action vise à réduire les écarts et à offrir des opportunités égales à tous.

Au cœur de cet engagement se trouve une éthique professionnelle et personnelle forte, nous explique François Roche. Il s’agit de rechercher ce qui est juste et équitable, en adaptant l’approche éthique à chaque situation particulière. Cette éthique se conjugue avec une intégrité, une responsabilité et un respect profond de la dignité de chacun quelle que soit sa place dans la société. Elle guide chaque intervention, chaque décision, assurant que les actions des travailleurs sociaux sont toujours alignées avec les principes fondamentaux de leur profession.

L’approche centrée sur la personne et le collectif est également un pilier de l’engagement en travail social. Cette approche implique d’écouter et de comprendre les besoins spécifiques de chaque personne, et d’agir avec elle pour construire et mettre en œuvre des plans d’intervention personnalisés. Cela signifie reconnaître l’unicité de chaque parcours de vie et travailler avec les personnes pour les aider à atteindre leurs objectifs et à surmonter leurs défis.

Il ne faut pas oublier non plus qu’au-delà l’intervention individuelle, l’engagement en travail social implique un travail, un plaidoyer pour influencer les politiques publiques. Les travailleurs sociaux ne se contentent pas d’agir au niveau individuel ; ils s’impliquent aussi dans des actions de sensibilisation et de lutte contre les stéréotypes et préjugés. Ils jouent un rôle clé dans la construction d’une société plus juste et plus inclusive. Mais problème, on les entend peu. Je dirais même qu’on ne les écoute pas alors qu’ils sont au cœur des problématiques sociales. Ils sont dans la vraie vie et non dans celle parfois fantasmée à la télévision ou même dans les rangs de l’assemblée. On l’a vu lors des débats récents sur la politique de l’immigration.

Enfin, notons aussi que cet engagement ne vient pas de nulle part. Il requiert un apprentissage et un développement personnel et professionnel continus. Cela débute avec la formation initiale. Pendant trois ans, les étudiants et apprentis travailleurs sociaux de niveau 6 apprennent à déconstruire leurs représentations. Ils se confrontent à la réalité à travers les stages qui mettent leurs idéaux à l’épreuve. Puis une fois diplômés, ils voient que cela ne s’arrête pas.  Ils  doivent rester informés des dernières techniques, connaissances et pratiques sociales pour construire des interventions pertinentes et efficaces. Ils sont constamment sollicités pour mieux répondre aux besoins changeants des populations auprès de qui ils interviennent. Cela aussi demande un fort engagement.

Qu’est-ce qu’être travailleur social au final ?

La vision de François Roche se distingue par sa nuance. Pour lui, embrasser la profession de travailleur social, c’est avant tout s’engager dans une profession où l’humain est au centre de toutes les préoccupations. Cela ne se limite pas à savoir exécuter une série de tâches ou de responsabilités ; elle représente plutôt un engagement de chaque instant envers les individus et la société dans son ensemble.

Il insiste sur l’importance de la formation et de l’éducation continue dans le travail social. Ce sont les seuls moyens qui permettent de développer une compréhension profonde des complexités humaines et sociales. Cette formation implique un processus d’apprentissage continu, où les travailleurs sociaux sont appelés à remettre en question leurs propres préjugés, à s’ouvrir à de nouvelles perspectives et à enrichir constamment leur compréhension du monde et des individus qu’ils accompagnent.

L’écoute et la capacité à se mettre en retrait sont également des aspects cruciaux qu’il souligne à juste titre.  Dans la pratique quotidienne, cela se traduit par une attention véritable aux histoires, aux expériences vécues et aux besoins des personnes aidées. C’est une qualité qui demande de la patience, de l’empathie et une disposition qui permet de mettre de côté ses propres opinions pour mieux comprendre et répondre aux besoins de l’autre.

C’est pourquoi la construction d’une éthique adaptée à chaque situation est un autre pilier de sa vision sur le travail social. Il ne s’agit pas d’appliquer une série de règles préétablies, mais plutôt de naviguer dans les complexités de chaque situation avec discernement et sensibilité. Cette approche éthique demande une réflexion constante et une compétence à évaluer ce qui est juste et équitable dans des contextes souvent ambigus et changeants.

Au final, la vision de François Roche sur le travail social est celle d’une profession exigeante, mais profondément enrichissante. Elle requiert un engagement total, non seulement en termes de compétences professionnelles, mais aussi en termes de développement personnel et éthique. Pour les étudiants en travail social et les professionnels du domaine, cette vision est une source d’inspiration et même un modèle vers lequel tendre dans leur pratique quotidienne.

 


Photo : extrait de la vidéo réalisée par Écosystème Santé AIf8zZTjVhjwIogpYxyrFzilniBvE 2jjTL2Yz4 f99S8A=s88 c k c0x00ffffff no rj Thibault Fouilland

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3 réponses

  1. Je suis tenté d’insister sur des nuances que débutant je ne voyais pas : il y a une différence conséquente entre faire du travail social et travailler le social. Rien d’incompatible, certes, mais travailler le social fera aborder les causes structurelles de l’exclusion, entrer dans un champ dévolu au politique et à la technocratie quand, faire du travail social, laissera l’intervenant à distance, dans la simple exécution. Le travailleur social de terrain touche souvent à des prérogatives et à des rapports de pouvoir qui ne sont pas toujours les siens. Les politiques sociales ne l’encouragent pas à innover, elles l’invitent à s’abstenir et à se taire.
    Intervenir sur un ensemble sensible, mettre en place des outils utiles, une structure, créer une participation des usagers, suscite souvent un phénomène de rejet comparable à celui né d’une greffe dont on n’aurait pas perçu qu’elle perturbe les équilibres sociaux et politiques existants. C’est en cela que la créativité des acteurs est vite mise à mal, quand elle n’est pas activement découragée. La désaffection des jeunes générations pour les métiers de l’humain me semble en partie s’expliquer par cette dimension : l’absence de reconnaissance certes, mais aussi la découverte d’un impossible à faire, dans un contexte politique et social de plus en plus opaque. A lire le numéro 160 de VST sur les désaffections du métier. Le numéro 161 à paraître poursuit la réflexion. Merci aussi pour la réflexion de Didier Dubasque.

  2. Je suis d’accord sur le fait que tout le monde ne peut pas se revendiquer travailleur social.
    C’est pourquoi s’il faut un fort engagement ce n’est pas suffisant. Il faut aussi une longue pratique de l’empathie, la recontre et l’accompagnement a definir en équipe sans jamais confondre la place que l’on prend auprès des personnes. Il faut cette bonne distance qui bouge souvent et qui doit être « contrôler » et discuter entre pairs et spécialistes de la régulation des pratiques.

  3. Bonjour,
    Merci pour ce partage.
    Ce qui est difficile, c’est que le terme « travailleur social » ayant un sens tellement large et mal défini, que n’importe qui, qui « fait du social » aujourd’hui, devient travailleur social.
    Il conviendrait que les professionnels se définissent plus clairement et que les étudiants n’utilisent pas ce terme, au risque de questions sur leur positionnement professionnel lors des oraux de certifications DE.

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