Cyprien Avenel (2) : Comment « relancer » les actions collectives en travail social ?

Les travailleurs sociaux animent des actions collectives qui ont été mises à l’arrêt pendant la période de confinement. Celles-ci sont aussi limitées hors confinement puisque les gestes barrières et la distanciation demeure la règle. Comment faire vivre alors ce lien collectif si utile pour développer l’entraide mutuelle ? C’est la question que j’ai posé à Cyprien Avenel, sociologue qui a récemment publié un « Manuel de l’intervention collective pour les travailleurs sociaux : des principes à l’action en faveur du développement social ».  La période COVID-19 a mis à l’arrêt beaucoup d’actions collectives, Comment les relancer ?

Cyprien Avenel :

« La crise sanitaire a montré la nécessité de s’adapter, d’anticiper et d’innover, quitte à modifier en profondeur les modes de fonctionnement habituels. Cette épreuve collective peut être une réelle opportunité si nous tirons pleinement les enseignements » nous dit-il.

« On a constaté toute une série de prises d’initiatives en dehors des logiques de dispositifs qui d’ordinaire déterminent sur mesure les activités à accomplir. L’administratif a été mis à distance pour aller au plus près des personnes et au plus vite. Les travailleurs sociaux ont alors retrouvé des espaces et du temps pour libérer l’initiative, voire retrouver le cœur de métier. En somme, c’est comme si, en étant moins soustrait à l’activité du rendu compte procédural (accountability), l’accompagnement social avait pu se centrer sur le « prendre soin ».

L’agir collectif : une orientation à consolider

L’urgence était tellement criante que les travailleurs sociaux ont repris la main sur le cours des choses et ont été plus présents sur le cœur de la relation d’aide, aux côtés des personnes en dehors de l’exécution des mesures et du traitement des dossiers administratifs, devenu de plus en plus chronophage. C’est une orientation à consolider en articulant « aller-vers » et développement social.

De même, le passage aux outils numériques a été accéléré et l’expression d’un « saut qualitatif » (au sens d’un gain en qualité) se lit souvent dans les retours d’expérience ; de nombreuses tâches ont été effectuées à distance et cela semble avoir plutôt bien fonctionné.

Mais, et c’est là toute la question, cette appropriation accélérée du numérique va-t-elle ouvrir une porte au renouvellement des pratiques, ou bien va-t-elle conduire à reproduire des pratiques anciennes par un autre support  ? Ce nouveau contexte du recours au numérique va-t-il permettre d’innover dans les pratiques du travail social ? Cette question est d’autant plus importante qu’il ne faut pas confondre un changement dans la forme (utilisation du numérique) et un changement de fond (dans les pratiques).

L’accompagnement social à distance est resté la tendance majoritaire, et celui-ci a pris des formes très individuelles, bien compréhensibles, au détriment sans doute d’une approche plus collective, impossible à mettre en place physiquement, qui aurait pu accompagner les formes de solidarité informelle qui se sont réellement développées entre les populations et les générations.

Si la situation de crise sanitaire porte en elle théoriquement un énorme potentiel pour le collectif, rien ne montre actuellement que les organisations et les pratiques se sont orientées dans cette direction. Sur le fond, la crise sanitaire peut être un levier pour transformer la donne du travail social et conduire à développer les approches collectives dans le sens du développement social en consolidant un décloisonnement nécessaire de l’action publique, d’une part et une participation accrue des personnes accompagnées, d’autre part.

Au fond, la crise sanitaire joue comme un miroir grossissant des tensions qui traversent le travail social. Le confinement a certes mis en lumière une myriade d’adaptations des travailleurs sociaux face à l’urgence, révélant la créativité du secteur. Mais il a aussi rappelé crument les contradictions face à la difficulté du travail social à pouvoir proposer des solutions, qui s’offrent au compte-goutte dans la masse des demandes.

Un travail social pour construire des solutions durables et transformatrices…

Mais le confinement a paradoxalement ouvert un espace pour approfondir la notion de pouvoir d’agir. C’est plus généralement l’émergence d’un nouveau modèle d’intervention sociale qui cherche à se déployer, plus participatif, collectif et transversal, conduisant à investir des modèles d’accompagnement et de développement du pouvoir d’agir et de « capabilité », face aux impasses du modèle de l’aide individuelle et aux limites de nombreux dispositifs créés pour répondre à la massification des difficultés économiques et sociales.

Les notions de « participation », d’empowerment, d’« aller-vers », de « coconstruction », de « transversalité », de « territoire » renvoient concrètement à la valorisation du collectif dans une perspective de développement social. Ce manuel de l’intervention collective pour les travailleurs sociaux arrive donc à point nommé pour faire de la crise sanitaire un levier d’opportunité, pour passer des principes à l’action, pour saisir cette occasion d’inventer, d’innover et de transformer les modes habituels d’aide, donner du sens à la mission d’accompagnement des personnes et des groupes comme acteurs du territoire ». Finalement, les impacts économiques, sociétaux et psychiques de la crise sanitaire nécessitent plus que jamais un travail social à la hauteur de son potentiel pour construire des solutions durables et transformatrices, par-delà la réponse immédiate à la gestion de l’urgence.

Je complèterai ce propos en précisant qu’il reste  nécessaire que les directions des services sociaux impulsent ce mouvement vers un travail social collectif en apportant des moyens permettant aux professionnels de libérer du temps tout en leur accordant aussi des espaces leur permettant de prendre des initiatives. Mais là j’ai l’impression de me répéter.

 

Photo : Cyprien Avenel présentant son précédent ouvrage « Les nouvelles dynamiques du développement social » (capture vidéo)

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Une réponse

  1. Je suis très étonnée de ce que dit Mr Avenel! En effet, pendant le premier confinement la plupart des services sociaux étaient fermés au public! Depuis, beaucoup de collègues restent encore en télétravail!! J’ai surtout vu des bénévoles aller sur le terrain!! La croix rouge recherchait des bénévoles, j’ai fait passer l’info aux étudiants du centre de formation..aucune réponse…mais, ce dont il parle a du se passer dans un autre département que le mien!

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