Que penser du plan gouvernemental de lutte contre les violences faites aux enfants ?

Le secrétaire d’Etat à la protection de l’enfance Adrien Taquet vient de présenter un plan de 22 mesures visant à lutter contre les violences faites aux enfants. Quelles sont-elles et qu’en dire ? Elles sont regroupées dans un document intitulé «Je veux en finir avec la violence. Et vous ?» C’est un slogan un peu facile car, qui souhaite continuer avec la violence sur les enfants ? Personne, évidemment même celles et ceux qui en font preuve à leurs égards sans toujours véritablement en avoir conscience.

Au delà un slogan qui laisserait supposer que certains souhaitent que l’on continue à accepter la violence sur les enfants, il faut bien rappeler comme le précise le document dès son introduction que « les violences exercées à l’égard des enfants sont certainement celles qui scandalisent le plus ». Ce sont celles qui provoquent la plus grande émotion. Nous savons aussi  grâce au défenseur des droits que les violences à l’égard des enfants ont aussi pour cause des violences institutionnelles.

Un plan assez logique qui peut convenir pour toutes les personnes victimes de violences d’où qu’elles viennent

5 axes d’intervention ont été définis. En enlevant les slogans  inscrits sur la plaquette, nous avons :

  1. Sensibiliser, former et informer
  2. Recueillir la parole, favoriser repérage et signalements
  3. Mieux protéger les enfants dans leur quotidien
  4. Mieux accompagner les enfants victimes
  5. Prévenir le passage à l’acte et la récidive

Nous sommes ici principalement dans le domaine de la prévention, les points 4  relevant plutôt du champ de la protection et le 5  de la « prévention-protection ». Vous noterez que les têtes de chapitres pourraients’appliquer à toutes les victimes de violences, il suffirait de remplacer le terme enfant par femme, personne handicapée, personne âgée… le plan fonctionnerait tout autant. Mais  entrons dans le détail des mesures.

3 mesures pour informer et sensibliser

  1. Investir le temps périscolaire en s’appuyant sur les associations.
  2. Renforcer la prévention des violences sexuelles à l’école.
  3. Porter aux parents des messages de prévention avant même l’arrivée de l’enfant.

Ces 3 premières mesures s’inscrivent dans la mission de sensibilisation et d’information. On pourrait y ajouter  « sensibiliser la communauté éducative et les jeunes aux phénomènes de harcèlement ». L’actualité nous nous rappelle que ce phénomène est loin d’être rare ni anodin :

Le focus est plutôt mis sur les violences sexuelles ce qui conduit à s’interroger aussi sur l’accès à la pornographie des plus jeunes qui découvrent, via internet, des images crues et violentes qui deviennent des modèles à suivre pour certains adolescents. (Cela est traité dans la mesure 12). Le plan rappelle à cet effet que « 44 % des auteurs mis en cause pour viol sont des mineurs, dont la moitié avait entre 10 et 14 ans au moment des faits ».

5 mesures  portent sur l’écoute de la parole de l’enfant et sa prise en considération

4. Le 119 : objectif zéro appel sans réponse. Des moyens financiers sont annoncés
5. Améliorer le travail en réseau des professionnels et renforcer les cellules de recueil des informations préoccupantes.
6. Déployer des unités d’accueil et d’écoute spécialisées dans l’ensemble du territoire d’ici 2022.
7. Désigner des équipes pédiatriques référentes pour repérer, constater les violences et prendre soins des mineurs victimes.
8. Organiser des formations communes dès 2020 pour renforcer la coopération entre professionnels de terrain.

On peut être d’accord avec ces 6 points, mais ne sommes nous pas renouvellement permanent d’un diagnostic récurrent de tous les gouvernements depuis plus de 15 ans ? Les travailleurs sociaux ne travailleraient pas suffisamment en réseau (5) et ne sauraient pas suffisamment coopérer (8) ? C’est ce que dans la profession de journaliste on appelle un marronnier c’est à dire un sujet que l’on peut ressortir tous les ans sans changer une lettre à ce qui a été écrit les années passées. Une indication ?  Voici ce que déclarait Nicolas Sarkozy en 2007 : « Et nous ne souffrons pas d’un manque de travailleurs sociaux, mais d’un manque de coordination. Il arrive même parfois que des enfants en meurent« .

Or cela fait bien longtemps que les travailleurs médico-sociaux se coordonnent entre services (PMI-pédiatrie, ase-polyvalence de secteur etc.) Le travail en réseau est enseigné dans les centres de formation mais il est vrai que parfois, la perte d’autonomie du travailleur social et les protocoles peuvent le conduire à ne plus travailler en souplesse ni en réseau d’autant que l’encadrement à son mot à dire et ne le permet pas toujours. Mais je m’éloigne un peu du sujet.

Je ne m’étends pas non plus sur l’état dans lequel se trouvent les professionnels qui travaillent dans les cellules de recueil des informations préoccupantes dans les Départements. Ils sont concernés par ces mesures. Leur travail est éminemment difficile, usant et stressant avec une énorme responsabilité sur leurs épaules. Il faut quand même le reconnaitre. Là aussi il y a de grands besoins de formation car, nous sommes d’accord,  ce recueil et cette écoute ne s’improvisent pas

Les mesures 9 à 13 concernent les auteurs d’abus sexuels et les risques dans les établissements

Il s’agit de

9. Renforcer la répression contre les auteurs condamnés pour des faits de consultation habituelle, acquisition ou détention d’images pédopornographiques
10. Garantir un contrôle systématique des antécédents judiciaires des professionnels exerçant une activité au contact habituel d’enfants.
11. Mieux lutter contre la maltraitance et les violences en établissements.
12. Lutter contre l’exposition des enfants à la pornographie.
13. Lutter contre les violences sexuelles dans le milieu du sport.

Curieusement 5 mesures sur 6 portent sur les violences sexuelles (on ne peut qu’être d’accord sur ce travail de protection et de prévention) et une seule mesure, la 11 concerne toutes les violences et plus spécifiquement celles qui concernent les établissements.

Des indications sont données pour protéger les enfants des risques sur l’internet en mettant par exemple d’office le contrôle parental. Or on sait aujourd’hui que leur efficacité reste à démontrer « cela ne fonctionne pas et si cela fonctionne sur quelques ordinateurs cela ne marche pas pour les smartphones. Or c’est à ce niveau que les images et vidéos circulent entre jeunes » (propos qui m’a été récemment rapporté par un proviseur de collège).  Quant à imposer aux sites pornographiques situés à l’étranger l’obligation de vérifier la majorité des internautes, j’aimerai croire que cela est possible… En tout cas le contrôle de l’accès des mineurs aux sites pornographique est à mon sens une priorité même si certains pensent que ce n’est pas possible. Il convient aussi d’associer les parents sur ce sujet.

Les 3 mesures suivantes s’adressent aux enfants reconnus victimes de violence

14. Garantir à chaque enfant victime une évaluation de ses besoins et l’accès à un parcours de soins gradués.
15. Création de cinq nouvelles unités spécialisées dans la prise en charge du psycho-traumatisme dès 2020.
16. Réunir en 2020 les comités locaux d’aide aux victimes au format « lutte contre les violences faites aux enfants ».

La prise en compte et le traitement de l’enfant victime relève à mon sens plus du soin (médical, psychique, physiologique) qui est une compétence spécialisée qui ne relève pas du travail social stricto-sensu même si des travailleurs sociaux peuvent intervenir à ce sujet. En tout cas, ils peuvent alerter lorsqu’ils constatent des dysfonctionnements tels des ruptures de parcours de soins. Là aussi il y a des besoins de formation

2 mesures concernent les auteurs : elles sont importantes et nouvelles

Il s’agit

17. d’expérimenter un numéro unique d’écoute et d’orientation pour les personnes attirées sexuellement pas les enfants pour éviter le passage à l’acte.

18. de développer la recherche pour évaluer les actions de lutte contre la récidive.

Il s’agit là de prévention en direction des auteurs potentiels. Cela me semble particulièrement bienvenu et nécessaire. Nous avons un manque de connaissance sur ce sujet et certains pays ont une pratique bien plus avancée que nous. C’est en effet « une initiative innovante s’inspirant de ce qui existe déjà chez certains de nos voisins européens. En décembre 2018 en Allemagne, 10 500 contacts téléphoniques ont été recensés et ont donné lieu à 3700 évaluations et 1780 offres de thérapie »

Les 4 dernières mesures portent sur la nécessité de mieux connaitre la réalité 

Ces mesures ne portent pas directement sur la pratique des professionnels en direction des auteurs et des victimes mais sur un besoin de bien comprendre un phénomène qui a trop longtemps été un sujet tabou. En matière de protection de l’enfance les données fiables sont difficiles à établir. Elles sont parfois minorées mais aussi parfois extrapolés avec des chiffres vertigineux auxquels on a du mal à croire. Qu’en est-il exactement ? Ces 4 points peuvent tenter d’aider à y répondre en

19. Renforçant les données sur les violences subies dans l’enfance.
20. Décelant mieux les morts d’enfants de 0 à 6 ans résultant de violences intrafamiliales.
21. Soutenant l’Observatoire des morts inattendues du nourrisson.
22. Appréhendant les nouvelles formes de prostitution des mineurs.

Le point 22, la prostitution des mineurs aurait pu aussi faire l’objet d’une thématique complète allant de la prévention à l’accompagnement. C’est un sujet qui nécessite connaissance des processus psychologiques, des violences particulières que cette prostitution engendre et des mécanismes économiques en jeu. Un travail qui mériterait d’être approfondi.

Enfin que dire des budgets engagés pour réussir ce plan d’action ? Franchement je n’en sais rien. Mais il est certain que si on ne s’appuie que sur les forces en présence (pédiatrie, PMI, ASE, polyvalence..) sans aborder la question des moyens, on risque de mettre en échec les meilleures intentions. Les professionnels tout comme les parents ont besoin d’être soutenus et pas seulement formés et accompagnés si l’on veut des résultats au plus près des besoins de l’enfant. Enfin le travail auprès des parents me parait insuffisamment mis en avant comme s’ils étaient la cause principale des violences que les enfants subissent. Ce n’est pas toujours le cas. Il reste importat de les associer à cette responsabilité d’être parent. Et là aussi cela ne s’improvise pas

Dossier de presse du plan de lutte contre les violences faites aux enfants

Le communiqué de presse de présentation

Note : la forme et  la présentation du dossier de presse ainsi que les photos et images qui sont associées au secrétaire d’Etat à la protection de l’enfance révèle, il me semble, le passé publicitaire d’Adrien Taquet. Il maitrise particulièrement bien l’art de la communication. 

Photo : compte twitter d’Adrien Taquet

 

 

 

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Une réponse

  1. Beaucoup de bonnes intentions. Mais, une immense hypocrisie. Rien que dans l’ouest du département de Loire Atlantique, le compteur des mesures judiciaires non exécutées indique le nombre de 34. Celui des mesures de prévention en attente d’attribution dépasse les cinquante. Cela signifie que 34 enfants enfants considérés par le juge des enfants comme en danger dans leur famille n’ont pas trouvé de lieu d’accueil où ils peuvent être mis en sécurité. Et que plus de cinquante mineurs qui pourraient bénéficier d’un accompagnement éducatif, avant que la situation ne se dégrade dans leur famille et ne dégénère potentiellement en violence vont attendre parfois plus d’un an avant de recevoir la visite d’un travailleur social. Aucune mesure annoncée par Adrien Taquet ne répond à cette urgence. La conséquence sera de sur-saturer les listes d’attente, d’accroître encore plus le sentiment d’impuissance et de gâchis chez les professionnels et d’injustice et d’abandon chez les enfants et adolescents victimes.

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