Quand des cabinets de conseils se proposent de « moderniser les services sociaux » (2)

En voulant rédiger une revue de presse, je suis tombé sur un article au titre alléchant proposé par le journal économique la Tribune. Il s’intitule « Moderniser les services sociaux pour mieux répondre aux besoins des personnes accompagnées » . Il s’agit d’une tribune donnée par ce journal à 2 membres de sociétés de conseil : Hervé de la Chapelle, Associé, Consulting, Secteur Public leader, France et Jessica Chamba, Directrice Associée Santé social EY (Ernst & Young) France. La carte de visite à de quoi impressionner. Mais il n’y a pas que cela.

Le conseil par mots-clés

Que nous disent ces éminents spécialistes de l’action sociale ? Ils développent trois postulats. Il faut : 1. Prévenir et partager ; 2. Repérer, suivre et accompagner ; et 3. Simplifier, outiller et optimiser. Vous apprécierez les formules : des verbes d’action qui veulent créer une dynamique positive dans un langage moderne et direct. Ces mots peuvent laisser votre imaginaire aller où il veut, surtout si vous êtes un décideur en manque d’idées…

Sur le premier axe, il est pris en exemple le « désilotage et un meilleur partage d’informations entre professionnels en vue de générer une réduction du nombre de situations à traiter, en prenant en référence la diminution « de plus de 25% du nombre d’enfants placés en Australie ou aux Etats-Unis. » Cela permet d’accompagner trois fois plus de familles de façon anticipée » précisent les auteurs. Bref, il s’agirait de rentabiliser les interventions. L’argument clé de ce paragraphe est majeur : Cela permettrait d’économiser 2 milliards d’euros qui pourraient être réinvestis dans la prévention. L’argument financier prime sur tout autre. Quant au contenu de ce travail, on reste un peu sur sa faim.

Sur le second axe : il s’agit de » passer davantage d’une logique de travail social individuel, à une logique de travail social partagé, coordonné et pluridisciplinaire au service de la cohérence des parcours ». En effet, qui peut être contre la cohérence de parcours ? Personne bien évidemment. C’est ainsi que l’on découvre que le travail social ne serait pas déjà pluridisciplinaire (c’est dans la définition même du travail social), ni coordonné ni cohérent ? Mais que font les référents de parcours et à quoi servent les synthèses et les concertations ? Dans ce développement, nous sommes invités à passer d’une « approche technicienne » vers une approche de « gestionnaire de parcours de vie ». Il est vrai qu’être un (bon) technicien aujourd’hui n’a plus grande valeur (c’est d’ailleurs cette non-reconnaissance qui contribue à la perte d’attractivité des métiers)  par contre le positionnement de « gestionnaire » est bien plus adapté pour celui qui gère un portefeuille (financier, de clientèle, d’usagers…). Les mots ont du sens.

Troisième axe : Simplifier, outiller et valoriser.  À travers ces 3 verbes, le travailleur social espère trouver là des réponses à ce qu’il demande depuis des années. Eh bien non, c’est tout autre chose qui est en jeu :  il est proposé de « poursuivre l’accélération de la modernisation de l’environnement de travail numérique » tout en valorisant ce qui est recueilli par les travailleurs sociaux en vue de croiser et d’utiliser des données dont dispose l’administration.  Cela aiderait à lutter contre le non-recours, expliquent nos 2 experts. Petite culpabilisation à la clé : « Nos voisins sont en train de prendre ce virage majeur, n’est-il pas temps pour la France de s’y engager pleinement ? » demandent-ils. Oh oui sans doute ! Ce cabinet se positionne là pour accompagner, tout décideur en manque d’idées mais tout cela aura un coût. 

Cette tribune n’en n’est pas une, elle est plus simplement un publi-rédactionnel qui permet aux promoteurs de ce cabinet de conseil de valoriser leurs prestations sous couvert d’argumentaires censés plaire aux décideurs, même si tout cela manque vraiment d’épaisseur.

Comment repérer les enfants en danger ?

Je suis allé télécharger le document de référence de cette société de conseil. Il s’intitule « Comment les données peuventelles changer des vies en assurant la sécurité d’un enfant ». C’est l’approche techniciste qui domine. La première partie du document nous montre que tout va mal :  Les systèmes de protection de l’enfance sont en crise. Pourquoi ? Tout est résumé en quelque lignes

  1. Il manque des données sérieuses pour que les travailleurs sociaux puissent prioriser leur activité (je résume)
  2. Les politiques et prestations de service sont inefficaces
  3. Les données sont mal utilisées et non compatibles pour partager les informations entre les institutions concernées par une même mission

 

Alors comment résoudre ces problèmes ? De trois façons expliquent ces experts : 1. Réaliser des investissements (devinez lesquels…) 2. Refondre les prestations (là aussi lesquelles ?..) et 3. Rassembler et analyser les données de plusieurs organismes sur une plateforme unique. C’est ainsi quen selon ce cabinet, il devient possible d’identifier les enfants les plus exposés au danger (au singulier).

Un système de profilage des publics prioritaires

Finalement, le lecteur découvre que tout ou presque est centré sur la gestion d’un système d’informations qui centralise les données et indique les priorités à engager. Je vous passe les détails, mais il est mis en avant un système de profilage de l’aide précoce, baptisé LEILA (Learning, Evolving, Improving Life outcomes through Analytics.) « Ce modèle de risque prédictif rassemble une série de données provenant de plusieurs agences et applique l’analyse de données pour identifier les enfants qui sont le plus à risque de maltraitance et qui ont un besoin urgent de soutien ».  Oui, vous ne rêvez pas. Les algorithmes viendront demain au secours de ces pauvres travailleurs sociaux incapables de prioriser leurs actions. Demain le meilleur des mondes de la protection de l’enfance ?

Il reste nécessaire de continuer de décrypter le contenu des messages des cabinets de conseil à l’heure où les autorités expliquent qu’il faut une nouvelle fois rénover l’action sociale ou du moins selon le livre vert du HCTS  » « redonner du sens » au travail social. Je ne suis pas certain pour ma part que ce type d’approche anglo-saxonne dont on connait certains effets dévastateurs donne du sens au travail social ici et ailleurs.

Pourtant, le verbe et les arguments sont là, les formules pour convaincre les décideurs se veulent attractives et alléchantes. Des formules valorisantes, teintées de modernité. L’action sociale est bien devenue un marché où se sont engouffrés de multiples sociétés de conseil en concurrence les unes aux autres. La magie du PowerPoint avec des formules qui affirment des évidences a de beaux jours devant elle. Cela est assez inquiétant. En tout cas, vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenus si ce type d’outil de prévision des risques arrive dans vos services.

En référence à l’article :

Je vous invite à lire aussi :

 

 

Photo créé par asier_relampagoestudio – fr.freepik.com

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Une réponse

  1. On n’arrête pas le progrès (et ça dépend de ce que l’on appelle progrès…)!
    Cette super idée de « données prédictives » fait irrésistiblement penser à certains films de Science fiction dans lesquels un fichier d’analyses génétiques permettait de prédire les penchants « délictuels » des individus. Ainsi les délinquants repérés à la naissance par leur ADN pouvaient être isolés.
    Il est sûr que le langage et la réflexion des travailleurs sociaux sont totalement inaccessibles aux experts qui écrivent de tels projets.

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