Protection de l’enfance : jusqu’où aller dans l’accompagnement des parents ?

Il est certaines réalités que nous ne pouvons ignorer en tant que travailleurs sociaux. Oui, les professionnels qui travaillent dans la protection de l’enfance sont régulièrement confrontés à des parents réellement maltraitants. Que ce soit par ignorance ou reproduction de modèles éducatifs sévères qu’ils ont eux-mêmes subis dans leur propre enfance, on ne peut nier la difficulté qu’il y a de travailler avec eux. Une relation de confiance sera difficile à mettre en œuvre. Un travail dans la contrainte sera peu opérant. Alors peut-on se sortir de ce dilemme ou du moins cette contradiction : Comment travailler avec les parents ?

Plusieurs constats nous montrent la difficulté pour les travailleurs sociaux à répondre à de multiples injonctions parfois assez contradictoires

1. Il leur est demandé de diminuer le nombre de placements et, si possible, en évitant de faire appel à l’autorité judiciaire en utilisant des mesures administratives de type accompagnement éducatif à domicile (AED). Problème : nous peinons tous à voir ce que produisent ces mesures. Certains travailleurs sociaux  se demandent si cette injonction d’éviter les placements  n’est pas plutôt une demande de gestion qui vise à réaliser des économie en mettant de coté la préoccupation de préserver les besoins fondamentaux de l’enfant. La protection de l’enfance est, elle aussi, assujettie à des critères économiques et financiers. C’est une réalité : il nous est assené partout que la protection de l’enfance coûte (trop) cher même si sa part a fortement diminuée dans les budgets des Départements.

2. Il faut tendre vers le risque zéro. Le système de « repérage » avec la centralisation des informations préoccupantes multiplie le nombre d’enquêtes, de visites à domicile de façon très importante. De nombreux parents vivent très mal – et cela se comprend bien – cette intrusion dans leur vie qui remet en cause leur propre autorité parentale. Comment diminuer le nombre de mesures et prendre en compte cette demande de risque zéro qui conduit toutefois à découvrir des pratiques éducatives mal à très mal adaptées par des parents à l’égard de leurs enfant ?

3. Le poids des médias et des association accusant les travailleurs sociaux de ne pas agir à temps, peuvent provoquer des réactions de surprotection de leur part. Une pensée professionnelle, une évaluation sociale peut être influencée par la simple peur de se tromper, de ne pas avoir su déceler quelque chose de grave. C’est une réaction humaine qui peut aussi provoquer de réelles injustices et de grands désordres. 

4. Les travailleurs sociaux sont pris entre deux feux avec, d’un côté des associations qui, comme « La voix de l’enfant », par l’intermédiaire de sa présidente, demandent aux pouvoirs publics que les travailleurs sociaux interviennent dans les familles et placent les enfants rapidement. A l’opposé, ATD quart-monde entérine l’idée que les enfants placés le sont pour une mauvaise raison : la pauvreté. C’est un argument qui semble peu contesté alors que nous savons que c’est inexact. Si plus de personnes pauvres sont concernées par la protection de l’enfance, c’est d’abord parce que les classes moyennes ou supérieures ont les moyens de mieux défendre leurs intérêts et mettent en place des stratégies, afin que leur éventuelle maltraitance ne puisse pas être détectée.

Le travailleur social, ce n’est pas nouveau, reste en position de « bouc émissaire » des maux de la société. Soit ils sont des «enleveurs d’enfants », soit ils sont des « laxistes » patentés. Ces deux visions du monde, concernant les besoins de l’enfant, mettent en permanence le travailleur social en position assez intenable.

En France, le travail avec les parents est aussi devenu une injonction

Les décideurs et les encadrements semblent découvrir une pratique déjà existante depuis fort longtemps. Ainsi, il est demandé aux travailleurs sociaux d’être dans l’écoute, d’accompagner et « d’aller vers et de faire avec ». C’est exactement ce qui est enseigné depuis de très nombreuses années dans les centres de formation. Les référentiels de compétences se sont multipliés pour rappeler cette nécessité. Ce n’est donc pas là que l’on trouvera une limite

En protection de l’enfance, jusqu’où aller avec l’adhésion du (des) parent(s) ?

Nous rencontrons aussi des parents, qui ne veulent pas «collaborer», qui ne sont pas acteurs et qui, excusez l’expression « en ont rien à faire ». La justice de son côté ne prend pas toujours ses responsabilités. Quand une mesure d’AEMO échoue, ou qu’il est noté que le professionnel ne peut travailler avec la famille, il n’y a pas systématiquement de mesure de protection engagée, même quand il y a de fortes probabilités de maltraitance.

Une position différenciée sur le travail avec les parents.

La proposition issue d’un travail de réflexion de l’ANAS 44 issue d’une soirée de réflexion sur ce sujet est la suivante :

« Je travaille avec les parents quand cela est possible » : C’est la majorité des situations même si parfois les changements attendus sont longs et souvent aléatoires. Mais dans de nombreuses situations, celles-ci s’améliorent. Malheureusement nous ne parlons jamais de ces réussites et celles-ci transparaissent rarement dans la presse.

« Je travaille sans les parents quand ils sont abandonniques ». Cela est une réalité dont ont parle peu. Certains parents se sentent très peu voire pas du tout concernés par le devenir de leurs enfants encore plus s’ils sont placés. Ils ne viennent pas au rendez-vous et laissent l’ASE faire sans chercher à en savoir un peu plus. Nous n’avons pas abordé les situations assez fréquentes où ce sont les parents qui demandent eux-mêmes à ce que leur enfants soient confiés à l’Aide Sociale à l’Enfance. Certains peuvent mêmes être très agressifs si on ne répond pas positivement à leur demande. Ce sont principalement  des parents d’adolescents particulièrement  abîmés qui relèvent souvent de la pédo-psychiatrie. Ce sont des jeunes qui ont généralement mis en échec toute possibilité de mesures et sont littéralement  ingérables.

« Je travaille contre les parents quand ils sont toxiques » nous précisera un collègue de l’ASE. C’est à dire qu je protège l’enfant du parent maltraitant. Ces situations existent malheureusement même si elles sont plus rares. Combien d’enfants revenant de visites qu’elles soient ou non médiatisées sont complètement stressés, certains donnent des signes inquiétants. Il peuvent être très atteints et piégés par un jeu relationnel pervers qui opposent par exemple un couple séparé. Des parents eux-mêmes avec des troubles psychiatriques évidents restent loin des soins. Ils « impriment » leur pathologie sur leurs enfants ou donnent comme modèles des pratiques délinquantes pouvant aller loin. Face à ces parents là, la protection s’impose.

Pour autant je ne suis pas entièrement d’accord avec cette 3ème approche. Même si les parents sont « toxiques », il me parait nécessaire de continuer de travailler avec mais en étant vigilant sur les besoins de l’enfant et la nécessité de le protéger

Au final,il y a effectivement des parents avec qui il est possible de travailler mais d’autres avec qui on ne peut pas tout simplement parce qu’ils ne le veulent pas. Il faut sans doute aller plus loin. Pourquoi ne le veulent-ils pas ? Qu’est-ce qui a brisé leur vie au point de ne plus se sentir concerné par sa propre progéniture ? Beaucoup de questions restent souvent sans réponse et l’enfant lui aussi grandit avec tout cela

Cela ne doit pas nous plus nous éviter de regarder certaines de nos insuffisances et difficultés.

N’avons nous pas un déficit dans nos modalités d’évaluation ?

Une évaluation mal réalisée peu avoir des conséquences importantes sur une décision de justice. Autre difficulté : à partir de faits graves, Il est  demandé aux travailleurs sociaux de suivre des protocoles à la lettre. Or c’est fréquemment en dehors des protocoles que les choses se passent. Certains travailleurs sociaux en arrivent à « forcer le trait » pour obtenir une décision de protection du juge.

La mise en place des informations préoccupantes et la volonté de déjudiciarisation ont provoqué des dérives notamment Avec un engorgement des demandes d’intervention.  La multiplication des informations invitent à travailler vite et se poser de moins en moins de questions. Il suffirait de suivre des procédures. Or nous savons que cela n’est pas la procédure qui fait la qualité du travail.

Des entretiens bâclés parce l’on court après le temps, des interprétations de paroles parfois à charge contre celui qui les prononce, des compte-rendu imprécis construits sur des impressions plutôt que sur des faits avérés. Et parfois, plus grave une incapacité à reconnaître la moindre compétence au parent dysfonctionnant tout simplement parce que, se sentant jugé il en devient  agressif… Voilà là aussi des dérives contre lesquelles les travailleurs sociaux doivent se prémunir.

La protection de l’enfance est trop importante. Elle justifie une attention sans faille.

une qualité d’écoute et d’analyse, un sens de l’humain et une forte capacité d’adaptation. C’est aussi cela qui fait la noblesse de ce travail et de ceux qui s’y engagent avec passion.

 

Note : pendant mes congés, je vous propose une rediffusion de certains articles « réactualisés »: celui-ci avait été initialement publié en mars 2017

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4 réponses

  1. Bonjour,

    quelles sont les questions pièges que les assistantes sociales de la protection de l’enfance posent aux parents lors d’une information préoccupante ?

    Que risque les parents quand ils passent devant la commission ?
    Pourquoi le rapport de l’assistante sociale reste secret jusqu’au jour de la commission ?
    Que se passe-t-il si on refuse une assistance éducative ?

    Merci

  2. faut il y a plus de 395 mille enfants placée en France donc copier coller avec rectification merci aussi de rectifié cordialement

    1. Bonjour,
      Merci pour votre précision mais pourriez vous m’indiquer votre source sur ce chiffre pour que je l’intègre dans le texte ? En effet je n’ai pas été suffisamment précis et j’ai pris comme référence des données de 2012 diffusées en 2014 issues du rapport de l’observatoire national de l’enfance en danger. Si nous sommes passé depuis à 395.00 il y a là de quoi s’interroger sur cette augmentation massive.
      Cordialement

      DD

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