Pourquoi sommes nous si contraints par le temps ?

Vite, vite, il faut que je rende mon rapport avant ce soir. Ma présentation PowerPoint n’est pas prête, il me faut le temps de la relire et de la faire valider. Comment caser ce nouveau rendez-vous considéré comme urgent (tous le sont ou presque) alors que j’en ai déjà quatre dans ma matinée… Qui ne s’est pas posé la question du manque de temps au travail. Ce temps si précieux pour écouter, comprendre, mais aussi pour réfléchir et écrire semble en permanence nous échapper. Il nous serait volé par la charge de travail et les diverses sollicitations.  Il file aussi vite que le temps de lire cette chronique qui, finalement, serait une perte de temps…

Stop ! prenons le temps d’y réfléchir

Cette tyrannie du temps qui nous échappe a aussi une fonction. Elle nous empêche de nous poser, de réfléchir à ce qu’il est important de faire ou de ne pas faire. Si l’on se laissait faire, travailler 24 heures sur 24 ne suffirait pas tant les besoins sont immenses, les demandes nombreuses et le puits sans fond.

Hartmut Rosa, philosophe et sociologue, nous apporte quelques explications à travers ses travaux de recherche. Cet auteur nous propose une critique sociale du temps et montre comment la vitesse est devenue la dernière idéologie d’un monde asservi à la productivité et à la logique de résultat. Cela irait même jusqu’à en affecter notre système nerveux.

Ce n’est pas la vitesse qui nous trouble le plus, dit-il, c’est l’accélération. Nous pouvons selon notre efficacité agir plus ou moins vite, mais ce qui rend les choses difficilement supportables est cette accélération permanente. Nous sommes confrontés à 3 types d’accélération, nous précise Hartmut Rosa.

Il y a d’abord l’accélération mécanique.

Les avions vont plus vite que le train et la voiture, nous nous déplaçons plus vite en vélo qu’à pied. Cette accélération est dûe à l’utilisation de machines. Nous pouvons alors établir de nouvelles échelles de déplacement. Si je pars de l’aéroport de Nantes, Paris est à une heure d’avion, mais il me faudra autant de temps en voiture pour rentrer chez moi à Saint Nazaire. Bref, plus on se déplace rapidement, plus la distance est réduite dans une même échelle de temporalité. Cela se mesure facilement. C’est en quelque sorte une compression de l’espace.

La deuxième accélération est sociale.

Si l’on regarde les effets des innovations techniques sur les institutions et les pratiques sociales, l’accélération permet d’augmenter la production. Celle des biens et des services. Le taylorisme n’avait pas d’autre but. L’accélération du changement social et culturel est aussi une réalité objectivable : « il s’est écoulé 38 ans entre l’invention du poste de radio et sa diffusion à 50 millions d’appareils, tandis que cela n’a pris que 4 ans pour la connexion à internet qui est d’un autre domaine en termes de changement. Nous serions amenés à changer de métiers, de conjoints et d’orientation politique beaucoup plus souvent qu’autrefois. Évidemment ça bouscule.

Si l’augmentation de la vitesse physique compresse l’espace, l’accélération du changement social se traduit par une compression du temps présent. Le passé est considéré comme vite obsolète, nous passons à l’étape suivante. Le présent n’est que la courte attente d’un futur annoncé. Je suis surpris de voir par exemple combien d’institutions changent leurs projets de service ou leurs organisations internes à peine la précédente terminée. Cette forme de gouvernance des institutions en perpétuel changement entre dans cette logique d’accélération sociale. C’est bien notre présent qui est soumis à une pression permanente.

La troisième accélération est celle de notre rythme de vie.

Cela se traduit par une augmentation du nombre d’épisodes d’action dans une même unité de temps. Tout est là pour nous inviter à aller vite. Du fast-foods, au speed dating, nous nous habituons aussi à faire plusieurs choses à la fois. Certains résiste en inventant la « slow food ». Mais rien n’y fait, ils restent minoritaires. Les services de livraison de repas dans l’heure qui suit la commande répond aux exigences d’immédiateté. Amazon livre des milliers de produits en deux jours, où que nous soyons ou presque. Tout va de plus en plus vite. Le nombre de mises à jour des logiciels augmente. Nous pouvons multiplier les exemples.

On peut définir cette troisième forme d’accélération de 2 manières. L’une objective et l’autre subjective : Objectivement, l’accélération du rythme de vie représente un raccourcissement ou du moins une densification d’épisodes d’action. Nous assistons par exemple à la réduction de la durée des repas pris le midi, ou encore à celle de la durée du sommeil. Subjectivement, en ayant des séquences d’action différentes et simultanées, nous comprimons le temps. On pense vivre plus intensément en exécutant de façon simultanée plusieurs activités comme par ex. regarder ses mails pendant une réunion, mais aussi de façon plus classique, lire le journal ou regarder la télévision en mangeant. Hartmut Rosa écrit même que plus nous subissons ces accélérations, plus nous faisons du sur place, ce que le sociologue français Paul Virilio nomme “la situation de l’immobilité fulgurante”.

Moins de temps, plus de tâches.

Moins nous disposons de temps, plus nous l’utilisons en faisant plusieurs choses à la fois, ce qui finalement est épuisant. Cela nous renvoie à ce temps présent qui nous échappe. Cela vaut pour le quotidien professionnel. Tout alors devient urgent, car les tâches se multiplient sans se succéder de façon harmonieuse et logique. Selon Hartmut Rosa, l’intensification du rythme de vie doit être comprise comme la conséquence de la raréfaction des ressources temporelles.

L’accroissement du volume d’action est supérieur à la vitesse d’exécution de la tâche. Un exemple ? vous recevez 50 mails dans la journée, il faut du temps pour y répondre, souvent bien plus que le temps passé par ceux qui les ont rédigés et vous les ont envoyés. À l’aide sociale à l’enfance, le nombre de dossiers, c’est-à-dire de situations humaines qui justifient de passer du temps, s’empile sans que les professionnels puissent les absorber. Ils sont alors découragés avec ce sentiment de n’avoir pas pu répondre suffisamment « dans les temps ». Ce qui, cerise sur le gateau, leur est reproché.

Il n’est pas étonnant que vous ayez objectivement le sentiment que le temps vous échappe, car les micro-tâches se multiplient et perturbent le travail déjà programmé. D’où l’idée que vous ne pouvez faire plus à cause de cette compression du temps qui augmente.

Tant pis, je freine ! changement de paradigme

Certes, le temps est limité. Il est même compté et comptabilisé dans certaines unités de travail. Alors comment se sortir de cette pression ? Il n’y a pas de recette miracle, mais sans doute des trucs qui fonctionnent. Certaines collègues et moi-même l’avons expérimenté. Comment ? Il s’agit d’investir le temps présent .

  1. Certains temps ne sont pas négociables : discutant avant-hier avec un médiateur social qui intervient dans des quartiers dits prioritaires, j’ai retenu ce qu’il m’a dit à ce sujet : « le temps que je passe dans mon activité, où je rencontre les habitants, est clairement identifié. Je ne peux, dans ces moments-là, être affecté à d’autres tâches ». Une assistante sociale m’expliquait que « le présentiel, c’est-à-dire le temps présent passé avec la personne accompagnée, n’avait pas à être perturbé par des interventions annexes telles par ex. les appels téléphoniques ». Le secrétariat avait des consignes à ce sujet. Bref, il s’agit de ne pas avoir de séquences d’actions simultanées. Mais bien d’être dans la linéarité du temps présent.
  2. Ce temps passé avec la personne lui est entièrement consacré. Objectivement, je m’intéresse à elle, car rien d’autre n’est là pour me distraire (l’écran de l’ordinateur portable est baissé). Mon regard n’est pas sollicité pour répondre aux notifications. Ce temps est pour elle, il n’y a pas d’ambiguïté. Vous êtes disponible et la personne le perçoit bien.
  3. Ce temps peut être court parce qu’il est intense : j’avais été stupéfait de constater en allant voir un médecin réputé combien la qualité de notre échange avait été riche suite à ses questions précises, mais aussi son écoute bienveillante et en réponse à mes interrogations. En sortant du cabinet, je n’en n’avais pas cru mes yeux : il s’était passé 15 à 20 minutes, j’avais eu l’impression d’avoir été avec lui pendant beaucoup plus de temps, presqu’une heure. Cela m’avait aussi amené à réfléchir sur ma pratique. Le temps passé est subjectivement « élastique ». Dix minute d’attente sans ne rien faire n’est pas 10 minutes d’activité intense. C’est une évidence.
  4. J’aime l’imprévu, c’est aussi quand même ce qui fait le charme de nos métiers. L’imprévu n’a pas de place dans un temps compressé où les tâches se surajoutent. Il nous faut accepter d’être dérangé par un fait imprévu qui apporte du sel à nos pratiques professionnelles et nous mettent parfois à l’épreuve. Accueillir l’imprévu, c’est-à-dire l’accepter, est aussi une façon de prendre un temps utile qui n’est pas compressé.
  5. Pour cela il y a un exercice qui peut être difficile pour certain(e)s : arrêter de penser au coup d’après, autrement dit à ce que je dois ou vais faire dans une heure ou en fin de journée. S’obliger à être dans le présent et l’accepter tel qu’il est n’est pas toujours une chose aisée. Pourtant, c’est en ayant conscience que ce présent est unique et vaut la peine de s’y investir pleinement que cela permet de  nous réapproprier ce temps présent qui est pourtant contraint.

 

Je vous laisse continuer cette liste (si vous avez le temps !). Il y a plein de petites choses au quotidien dans notre travail qui nous permettent de résister à l’urgence, du tout, tout de suite et de ce temps qui nous échappe.  Il nous faut aussi parfois en finir avec certaines injonctions que nous sommes seul(e)s à nous donner. Nous nous plaignons du manque de temps parce que nous le subissons. À nous de l’investir différemment en regardant comment ce temps présent unique est non seulement utile à notre travail, mais aussi enrichissant pour nous et la personne avec qui nous le partageons.

 

Note : Je me suis inspiré pour écrire cet article de certains éléments de « Vite, plus vite » un article de Hartmut Rosa publié par l’excellente revue Ravages N°4

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Photo : Le sociologue Hartmut Rosa © juergen-bauer.com

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