Oui, les travailleurs sociaux peuvent agir face à la crise écologique et le dérèglement climatique

Les travailleurs sociaux sont tout autant que l’ensemble de la population concernés par la crise économique et écologique qui secoue la planète. Peut-être même plus, car ils savent que dans ces crises, ce sont toujours les plus fragiles qui en paient le prix fort. Or les inégalités atteignent donc toujours des sommets partout dans le monde et la France n’échappe pas à la tendance. Nous sommes pourtant bien plus riches aujourd’hui que nous pouvions l’être au sortir de la seconde guerre mondiale.

Si L’économisme qui domine aujourd’hui avait existé en 1945, jamais les avancées sociales telles la Sécurité Sociale, les Allocations Familiales, le développement des services sociaux et de protection n’auraient vu le jour. Ils auraient été considérés comme trop peu rentables et insupportables pour l’économie du pays qui faisait face à des restrictions. Cependant, nos ainés ont considéré qu’il était nécessaire d’agir et de protéger au-delà toutes les considérations économiques.

Les résultats de la récente COP 27 sont particulièrement décevants. La seule décision à retenir est celle d’accompagner les pays vulnérables confrontés à des événements climatiques majeurs « avec des financements rapides, effectifs et accessibles ». Mais aucun État n’est aujourd’hui contributeur. Il faudra décider plus tard, qui va payer pour qui et combien sera mis au pot commun pour la solidarité entre pays. Aucune décision de réduire l’usage des énergies polluantes n’a été prise lors de cette COP. Les pays n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur la sortie des énergies fossiles. Les lobbies des industries pollueuses ont obtenu gain de cause tout comme les États producteurs de ces énergies. Bref, malgré la crise climatique qui s’amplifie inexorablement, les gouvernements des pays riches regardent ailleurs et font diversion avec l’idée d’une indemnisation des séismes à venir.

Sommes nous inconscients ?

Personne ne peut affirmer aujourd’hui ne pas être au courant du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. L’humain est au cœur de ce phénomène comme il est au cœur de l’intervention sociale, et pourtant, les problématiques sociales et écologiques ont encore du mal à s’articuler. Pourquoi sommes-nous si frileux dans le champs social face à de tels enjeux ?

Dominique Grandgeorge que j’avais récemment interrogé, vient d’être interviewé sur ce sujet sur la chaine Canal U. Cette webTV met en valeur les travaux universitaires et de recherche. Il a été sollicité à l’occasion de la parution de son récent ouvrage intitulé « l’écologisation du travail social ». Il dresse un bilan des blocages psychosociaux et des raisons qui freinent les établissements sociaux à s’adapter aux enjeux environnementaux. Dominique Grandgeorge estime que ce désintérêt relève de l’inconscience, voire d’une forme d’irresponsabilité. Je n’irais pas jusque-là, mais il est vrai que la raison devrait nous conduire à prendre en compte le changement climatique, dans nos décisions, en vue de construire un monde plus durable. En tout cas éviter de faire au travail comme si cela n’existait pas

L’auteur s’appuie dans son propos sur les résultats d’une enquête qu’il a conduite entre  2018 et 2019. Elle révèle que l’inaction est quasi générale sauf quelques rares exceptions qui sont citées dans le livre à travers des monographies. Une fois ces constats posés, Dominique Grandgeorge nous propose d’adopter la « technique des petits pas », C’est une façon d’aller vers l’approche écologique globale. Selon l’auteur, c’est par cette dernière qu’une véritable réforme des pratiques du travail social est possible et souhaitable, dans le souci de l’autre et le respect de l’altérité dans toute sa (bio)diversité. Cette « réformation » des pratiques ne peut se faire sans une refonte des formations en travail social qui intègrent ce sujet.

« Il nous faut intégrer dans notre travail les recommandations du GIEC » .

Il y a 2 points importants formulés par Le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat qui intéresseront tout particulièrement les services médico-sociaux. Il nous faut accepter de changer nos habitudes. Comment ?

On entend souvent dire que les petites habitudes individuelles ne pèsent rien face aux géants d’une industrie ultra-polluante. C’est en partie vrai, puisque l’inversion climatique ne se fera pas sans la coopération des entreprises. Cependant, l’impact des actions individuelles est loin d’être négligeable. Selon le GIEC, réduire le gaspillage alimentaire et la consommation de viande, opter pour le télétravail ou le covoiturage, augmenter la durabilité des appareils et réduire le chauffage pourrait réduire de 25% notre empreinte carbone individuelle. Il y a là des nouvelles pratiques à déployer dans nos institutions

Le second point aborde la question de la solidarité et la nécessité d’accompagner la population la plus fragile dans ce changement de paradigme. Nous savons bien que ce sont les personnes et les familles les plus fragiles qui risquent d’être une nouvelle fois les « perdants de la crise ». Les travailleurs sociaux sont bien placés pour accompagner leurs publics sur ces questions.

Comment développer les facteurs de réussite ?

Comment ? En s’appuyant sur des pratiques déjà existantes et en regardant cette question en s’appuyant à la fois sur les ressorts et analyse sociologiques et psychologiques. Ils nous permettent de modifier nos comportements. La formation des travailleurs sociaux est aussi à revoir tout comme celle des directeurs d’établissements médico-sociaux qui sont essentiels pour conduire une évolution de nos pratiques. L’auteur cite en exemple les pratiques de la maison de retraite Simon Bénichou à Nancy dont le projet d’établissement intègre le développement durable qui va au-delà des obligations législatives.

Ce projet a pour objectif de modifier les comportements de chacun au sein de l’établissement en inculquant des valeurs et une réflexion environnementales communes. Il est prévu de sensibiliser et de faire adhérer l’environnement institutionnel, associatif et citoyen à cette nouvelle culture d’entreprise. À l’image de l’effet boule de neige, il est question d’accroître une cohésion autour des préoccupations environnementales, économiques, sociétales et par conséquent éthiques. D’autres établissements se sont engagés dans cette voie avec, par exemple, le service espace vert de l’ADAPEI du Doubs.

Agir à tous les niveaux

L’ouvrage de Dominique Grandgeorge ne propose pas des recettes toutes faites, mais donne à voir les dimensions sur lesquelles agir. Il y a l’empreinte énergétique et patrimoniale comme avec le choix d’un fournisseur d’énergie renouvelable. Il y a aussi l’empreinte hydrique. Avec nos usages de l’eau au quotidien. L’empreinte alimentaire, Le GIEC demande à ce que l’on abandonne assez rapidement les régimes carnés. Il y a aussi l’empreinte déchets et la question du recyclage, l’abandon des produits chimiques et des intrants dans les jardins solidaires et les chantiers d’insertion qui « cultivent » et prennent soin des espaces verts. Il y a aussi les déplacements, par exemple le covoiturage systématique… Les exemples sont nombreux, c’est toute une philosophie au travail qu’il convient de mettre en avant dans notre quotidien professionnel.

« Il est tout à fait logique qu’un éducateur, qu’une conseillère ou qu’une assistante sociale, qu’un directeur d’établissement puisse être à même de constituer son projet et accompagner une personne en se disant est-ce que mon activité, mon projet, mon boulot est climato-compatible ? Est ce que je respecte l’écosystème ou est-ce que je le détruis ? » On ne voit pas comment ne pas se poser ces questions, conclut l’auteur.

Dominique Grandgeorge est titulaire d’un master de sociologie de l’Université Marc Bloch de Strasbourg. Initialement éducateur spécialisé, il a été directeur d‘un Office public de l’habitat et de Centres communaux d’action sociale. Il intervient comme formateur et consultant spécialisé dans la transition écologique des établissements sanitaires et sociaux.

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Photo : capture d’écran interview Canal U

 

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