Quand le rire gras dévalorise les élèves et les enseignants des SEGPA…

Cyril Hanouna animateur et producteur de télévision, a récemment annoncé sur Twitter la sortie de la bande-annonce du film «les Segpa», qu’il coproduit. Problème : sous couvert d’humour, ce film se moque des élèves des classes de SEGPA et des enseignants qui les soutiennent. Rappelons que Segpa veut dire Section d’Enseignement Général et Professionnel Adapté. Elle accueille les jeunes de la 6e à la 3e présentant des difficultés scolaires importantes.

« Des années de travail réduites à néant »

«On se sert d’élèves en difficulté, fragiles, pour se faire du fric parce qu’une série sur YouTube a bien fonctionné», dénonce Sandrine Sirvent interrogée par Nils Sabin, pour le journal La Croix. Cette enseignante dans un collège à Narbonne (Aude) auprès de classes Segpa et représentante syndicale SE-Unsa considère que l’équipe du film n’a pas pensé aux conséquences sur eux : « On passe notre temps à déconstruire les stéréotypes, à essayer de leur redonner confiance en soi. Là, ce sont des années de travail réduites à néant. »

« L’humour » qui consiste à présenter des élèves SEGPA dans des situations où ils sont ridicules et bêtes existe depuis longtemps sur YouTube avec une minisérie du même nom. Elle dispose d’un site officiel qui a près de 2 millions d’abonnés. Il publie en ligne depuis 5 ans des épisodes qui se moquent de ces élèves qui sont présentés comme des demeurés qui ne comprennent rien. Plus de 5 millions de visiteurs ont déjà visionné ces miniséries. Le film va offrir une visibilité accrue et un public nouveau non adepte des réseaux sociaux.

Jean-Rachid Kallouche, coproducteur du film estime dans le Parisien que ces critiques ont infondées. Pour lui le film qui sort au mois d’avril « est très drôle ». Il entre « dans cette veine très positive, avec des vraies valeurs, un message ». L’humour est surtout destiné aux très jeunes, de 8 à 16 ans.  Les producteurs ont prévu d’inviter des enseignants et des classes de Segpa aux projections pour débattre avec eux lors de la tournée des avant-premières du film dans toute la France.

Le politique s’en mêle

Bruno Studer, président de la commission des Affaires culturelles et de l’éducation de l’AssembIée nationale, est quant à lui consterné par les premières images du film dont la sortie en salle est prévue au printemps prochain. Dans un communiqué, il explique que « le titre en soi est problématique alors qui il ne s’agit pas d’un documentaire ». Le député LREM du Bas-Rhin rappelle que les Segpa sont en réalité un dispositif et des moyens consentis par l’État dans l’objectif d’individualiser le parcours des élèves les plus en difficulté en adaptant et en aménageant les programmes de section générale au collège, leur permettant in fine de sortir avec un diplôme, voire de poursuivre leur formation en lycée professionnel ou en centre de formation pour apprenti.

« Les premières images de ce film, dévoilées en début de semaine, font état d’une stigmatisation crasse et affligeante de ces enfants en grande difficulté que la société tout au contraire, a le devoir de tirer vers le haut » écrit-il. « Ce film « pose une virulente question éthique de l’image publique renvoyée à ces enfants par les adultes » : « Et ce, d’autant que le producteur jouit d’une audience considérable auprès des jeunes ».

Peut-on rire de tout ?

« Sans doute, mais pas avec n’importe qui » dit de son côté Dominique Momiron, inspecteur de l’éducation nationale retraité. Il précise que dans sa longue carrière, il a été enseignant en Segpa puis directeur adjoint chargé de Segpa. Il connait donc très bien cette voie de la 2e chance pour des enfants en échec à l’école et dont plus de 70 % appartiennent aux catégories socio-professionnelles défavorisées.

« Les enseignants des Segpa se donnent à fond pour les conduire vers la réussite des apprentissages du socle commun et vers une formation professionnelle solide » écrit-il sur son compte Twitter. « La grande majorité de mes anciens élèves sont devenus des adultes autonomes, eux-mêmes parents, fiers du métier où ils ont pu faire leur place. Je les croise parfois dans la rue, toujours avec plaisir. »

 « Notamment pas avec les vrais imbéciles qui se moquent avec mépris des plus faibles et des plus fragiles. Leur prochaine cible « humoristique » sera-t-elle les femmes battues ? » demande-t-il. Les limites semblent atteintes

Une pétition pour refuser la stigmatisation

Elle est intitulée « Non à la dévalorisation des élèves de SEGPA » et a recueilli plusieurs dizaines de milliers de signatures. Mise en ligne par des enseignants, elle indique ce qui pour eux ne va pas : le Teaser du film « Les SEGPA » nous montre un état des lieux qui n’existe pas et stigmatise non seulement l’enseignement spécialisé, mais aussi les élèves et les parents d’élèves qui assurent une formation adaptée aux élèves de SEGPA ayant des difficultés d’apprentissages réels. »

Ces élèves de SEGPA peuvent déjà subir du harcèlement, des moqueries, de l’exclusion dans les établissements scolaires.  Avec cette présentation, ils sont encore « martyrisés et stigmatisés ». L’impact d’un tel film avec sa promotion et sa diffusion sera extrêmement négatif et perturbant pour l’estime de soi d’un élève de SEGPA déjà fragile.

La pétition demande tout simplement la modification du titre du film et le retrait de toutes allusions à l’enseignement spécialisé. Pas sûr que cela suffise à faire bouger les coproducteurs adeptes de la provocation et d’un « humour » plus que discutable.

Pourquoi est-il utile de signer cette pétition ? « Parce que je n’oublierai jamais les larmes de l’enfant de 12 ans arrivant dans mon bureau après avoir tapé segpa sur Youtube. » explique cet enseignant de Villeurbanne. Comment ne pas lui donner raison ?

Vous pouvez signer cette pétition ici en cliquant sur ce lien

 

La photo est une capture d’écran du teaser du film « Les SEGPA! » que vous pouvez voir ici

 

 

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