Métiers et professions : comment tordre le cou aux accusations de corporatisme ?

Il est de bon ton dans le monde du travail de qualifier de corporatiste celui ou celle qui tente de défendre ou de promouvoir sa façon de travailler (entre pairs notamment). Cela vaut pour tous les métiers que l’on travaille dans le bâtiment, le soin, etc. Cela concerne bien évidemment les travailleurs sociaux, mais aussi  les journalistes ou encore les documentalistes, des professions qui ne sont pas toujours suffisamment considérées. C’est pourquoi cet article vise à clarifier en quoi le « corporatisme » qui est souvent perçu de façon négative, peut être utile pour nos institutions.

Qu’est-ce que le corporatisme ?

Selon le Larousse le corporatisme est une doctrine qui, « répudiant à la fois l’individualisme et le collectivisme, est fondée sur l’organisation des professions en organismes permanents et institutionnels qui élaborent des décisions sanctionnées par les pouvoirs publics et qui sont représentés auprès du gouvernement ». Voilà pour le sens premier donné à ce mot. Il est aussi considéré comme « une défense exclusive des intérêts particuliers d’une catégorie de personnes ». A-t-on le droit aujourd’hui de défendre les intérêts d’une population particulière, à savoir les travailleurs sociaux et leurs différentes professions ? Oui sans doute même si cela est souvent mal vu ou mal perçu par « ceux qui n’en sont pas ».

Ce concept ne peut aussi se comprendre que si l’on clarifie aussi le terme de profession puisque le corporatisme est « fondé sur l’organisation des professions ». Et là, il nous faut regarder ce qui se passe dans le monde anglo-saxon.

Comme l’explique Catherine Paradeise, la langue française ne donne pas un sens très précis au terme de profession, qui peut désigner aussi bien le métier, l’activité professionnelle, la profession à statut, le groupe professionnel, l’emploi, le corps, la corporation, etc. La langue anglaise distingue nettement les professions des occupations ordinaires.

Les anglo-saxons ont défini le terme de profession comme une activité professionnelle qui « utilise un savoir abstrait, long à acquérir, pour résoudre des problèmes concrets de la société. La qualité du service rendu exige un contrôle de la formation et un contrôle éthique de la pratique. Seul le collectif des pairs peut se porter garant de la production des professionnels et de la valeur de leurs prestations » (1). L’accès au marché de travail est restreint aux seuls titulaires du diplôme ce qui aujourd’hui n’est plus vraiment le cas chez de nombreux professionnels. C’est notamment le cas du côté ses éducateurs spécialisés qui se voient remplacés par des « faisant fonction ».

Les seules vraies professions, selon la terminologie anglo-saxonne classique, sont celles qui contribuent à la régulation et au contrôle de la structure sociale, en mettant en œuvre un ensemble de valeurs spécifiques (universalisme, spécificités fonctionnelles, neutralité affective) »(2). Constatons simplement que tous ces aspects entrent bien dans le champ du travail social et dans celui du traitement de l’information.

Mais la définition d’une profession a évolué dans le temps. Pour le sociologue Everet C. Hugues (3), pour comprendre une profession, il faut en étudier l’histoire, sa socialisation, le déroulement de carrière et le travail concret. Une profession selon cette approche complémentaire est une forme « d’occupation » qui est parvenu à imposer deux propriétés : une licence individuelle, c’est-à-dire une permission spéciale de pratiquer cette activité, et un mandat légal, moral et intellectuel. Ce sociologue prend exemple sur les infirmières anglaises qui ont bataillé ferme à la fin du XIXe siècle pour se faire reconnaître comme profession. Il en fut de même en France pour les assistantes sociales. Historien et sociologue, Henri Pascal a montré comment l’ANAS dès le début de son existence a contribué à transformer une occupation en profession. Cela ne s’est pas fait sans peine ni sans combats. Des travailleuses sociales aux infirmières visiteuses, il aura fallu construire un processus de certification, un code de déontologie et obtenir une reconnaissance de la part des pouvoirs publics.

Pourquoi les « corporations » ont-elles du sens et continuent-elles d’exister ?

Selon le sociologue Denis Segrestin, « les corporations sont plus efficaces que le marché »(4). Elles savent s’adapter et restent inscrites dans des valeurs qui défient le temps dans une période où l’absence de limites et la précarisation de l’humain provoquent de fortes insécurités. Finalement, les professions, malgré les crises et organisations nouvelles de travail, semblent mieux armées pour résister et mettre en œuvre des pratiques alternatives opérantes. Certes la démonstration de ce sociologue date de 1985 ce qui est bien loin, mais pour autant, à lire ces lignes, ne sommes-nous toujours pas dans cette réalité aujourd’hui ?

Promouvoir les professions et leurs organisations n’est-ce pas là finalement redonner sens aux pratiques professionnelles parfois oubliées ?  Reconnaitre l’expertise des professionnels contribue aussi à leur redonner leur  dignité en  leur reconnaissant un savoir spécifique lié à leur formation et à l’exercice de leur métier. C’est s’appuyer sur des connaissances qui permettent de résoudre des difficultés que l’on ne peut résoudre sans un minimum de formation.

Professionnel ou amateur ?

Sans vouloir dénier une certaine noblesse à celui qui travaille en amateur, (certains bénévoles interviennent de façon professionnelle), il faut pouvoir observer certaines différences. La principale se situe dans la façon de penser, de se comporter, d’agir face à une personne ou à un groupe. Une autre différence essentielle est celle qui porte sur la façon de travailler (les process),  de se former (tout au long de la vie) et de se qualifier en accédant à des diplômes.

En conclusion, que pourriez-vous dire lorsqu’il vous est reproché d’être « corporatiste » parce que vous défendez en tant que professionnel une façon d’agir ? Il suffira peut-être de demander à votre employeur s’il souhaite désormais travailler avec des amateurs qui eux ne s’embarrassent pas toujours de la façon d’agir pour obtenir un résultat.

Il est peut-être plus simple d’avoir à faire à un professionnel qui, quant à lui, respecte une logique et une pratique qui lui a été enseignée dans un cadre normalisé. Nos institutions n’aiment pas le risque, et cela se comprend bien. Pour le limiter, rien ne vaut l’appui d’un professionnel formé et diplômé et engagé qui saura agir de façon adaptée dans le respect d’une éthique et une déontologie encore bien nécessaires aujourd’hui.

 

notes

(1) et (2)  Catherine Paradeise , professeur de sociologie, ENS à Cachan « comprendre les professions : l’apport de la sociologie »

(3) Auteur de « men at their work » editions free press 1985

(4) Denis Segrestin « le phénomène corporatiste », Fayard 1985

(6)  Cité dans l’ouvrage « Formations travail et professionnalisation » Coordonné par Richard Wittorski. L’Harmattan 2005

(J’ai gardé après de moi ce numéro de Sciences humaines (numéro 139, juin 2003) où il est question des travaux de Catherine Paradeise.)

 

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