Martin Hirsch : « Le meilleur ennemi du pauvre, c’est le pauvre »

J’ai toujours eu du mal à comprendre Martin Hirsch qui me semble être un personnage très ambivalent avec des discours à double interprétation. Il avait particulièrement été décevant  à l’occasion de son audition au Conseil Supérieur du Travail Social en 2009, lors de la mise en place du RSA. J’avais été surpris à l’époque face à son impréparation à cette rencontre, lançant des lieux communs et des phrases toutes faites sur la pauvreté. Il avait réduit celle-ci à la pauvreté économique que seuls les revenus issus du travail peuvent résoudre. Nous l’avions alerté à l’époque sur 3 points :

  • le premier portait sur l’exclusion des travailleurs sociaux du champ de l’insertion professionnelle alors que nombre d’entre eux s’étaient mobilisés avec le RMI en travaillant sur le terrain avec les chargés d’insertion de Pôle Emploi.
  • Le second était une alerte sur l’inégalité que représentaient les politiques départementales. Malgré la loi, chacune édictait ses propres règles en matière d’accès à l’insertion sociale et professionnelles. Il y avait déjà des Départements « bons élèves » et d’autres, nombreux, qui ne faisaient rien ou si peu.
  • Le 3ème était une réflexion sur les mécanismes d’exclusion que recelait la loi sur le RSA car si les allocataires ne respectaient pas leurs devoirs ils étaient sanctionnés avec un retrait partiel ou total du montant de l’allocation justement censée lutter contre la pauvreté et l’exclusion. (c’est toujours le cas aujourd’hui). Bref nous allions nous retrouver avec une nouvelle forme d’exclusion : celle des « mauvais pauvres » qui ne font pas ce qu’il faut pour s’insérer selon les normes édictées. Bien évidemment nous faisions alors des propositions pour éviter ce risque d’exclusion qui s’est traduit  depuis pour certains par ce que l’on appelle aujourd’hui le non recours aux droits.

Martin Hirsch avait balayé d’un revers de main ces alertes indiquant que les travailleurs sociaux avaient atteints leurs limites et qu’il fallait aller plus loin. On a vu ce que cela a donné.

Le RSA une allocation controversée

Ce RSA remplaçant le RMI avait à l’époque affligé de nombreux travailleurs sociaux qui constataient la somme des renoncements progressifs au fil des mois  de sa construction sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Petit à petit les meilleurs aspects du projet de loi étaient rejetés. Les travailleurs sociaux avaient été écartés des discussions. Seules les structures d’insertion par l’économique, les associations d’aide aux exclus et les syndicats étaient invités au « grenelle de l’insertion » qui avait des propositions bien plus « généreuses » et intéressantes. Par contre ce sont bien les travailleurs sociaux qui ont dû, une fois de plus, gérer le dispositif, au lieu de travailler de façon globale au bénéfice de personnes en difficulté en continuant des accompagnements articulant insertion sociale et professionnelle.

Nous mesurions aussi le nombre de dispositions sur les contrôles des allocataires mis en place par la loi ainsi que les sanctions prévues. (Lisez bien la loi, notamment les sections 4, 5 et 6 vous verrez la rupture avec le RMI et la défiance qu’elle représente). Cette loi est devenue une usine à gaz et chacun a tenté de faire au mieux, ou au pire selon la politique sociale de chaque Département. Censée améliorer le RMI accusé de tous les maux, Le RSA est devenu tellement complexe que nous étions de moins en moins en capacité d’en calculer le montant selon les situations. C’est devenu pire avec la prime d’activité. Aujourd’hui aucun travailleur social ne s’aventure à en calculer le montant tellement le risque de se tromper est important.

Lutter contre la pauvreté ? oui mais seuls ceux qui sont de « bons pauvres »

Martin Hirsch est, je pense, l’un des premiers à avoir introduit, sans doute à son corps défendant, l’idée qu’il ne peut y avoir des droits sociaux sans contreparties et sanctions si celle-ci ne sont pas respectées. Cela est à mon avis en complète contradiction avec l’idée même de la solidarité nationale. Cette solidarité est financée par l’impôt, qui repose sur une redistribution des richesses, chaque citoyen y contribuant en fonction de ses moyens.  Certes, tous ne paient pas l’impôt sur le revenu loin de là mais tous payent la TVA (au même taux) et la CSG. La solidarité c’est accepter l’idée qu’il est nécessaire pour l’Etat d’intervenir sans contreparties pour la cohésion de la société.

En 2006, Martin Hirsch nous expliquait le concept de Revenu de Solidarité Active dans son ouvrage écrit avec Sylvaine Villeneuve, « La Pauvreté en héritage, deux millions d’enfants pauvres en France ». Le RSA a-t-il été si efficace que cela quant on sait qu’en quinze ans, le nombre d’enfants de moins de 18 ans vivant sous le seuil de pauvreté est passé de 16 à 20%, avec trois millions d’enfants pauvres recensés en France.  ? En 2012 Martin Hirsch se fait plus mesuré  «Le RSA ne crée pas de précarité, il l’atténue» dit-il au Figaro. Evidemment, mais on est alors loin des ambitions initiales.

« Comment j’ai tué son père »

Mais revenons à  cet entretien de Martin Hirsch au magazine le Point. C’est pour lui l’occasion de se défendre en présentant ses arguments. La charge est lourde contre l’ancien commissaire aux solidarités actives.  Un auteur,  Édouard Louis, a écrit un livre intitulé « Qui a tué mon père« .  Dans cet ouvrage, l’auteur accuse le RSA  d’avoir effectivement tué son père. Martin Hirsch réfute  les arguments et la situation de ce père dans un livre qu’il intitule de son coté «Comment j’ai tué son père» comme si le volet insertion du RSA n’avait pas eu parfois des effets délétères comme ceux dénoncés dans  le livre d’Edouard Louis.

Ce qui me désole le plus dans cet interview sont les arguments de Martin Hirsch. Il reproche dans un premier temps à Edouard Louis de ne pas considérer la responsabilité des Départements mais seulement de l’Etat sur ce qui ne va pas. Certes les Départements ont différemment appliqué la loi, mais le RSA est bien issu d’une politique nationale c’est à  dire placé sous l’égide de l’Etat qui en a délégué la gestion  à ces collectivités territoriales. Il est en ce sens comptable des effets de la loi.

L’actuel Directeur des hôpitaux de Paris laisse aussi voir ici dans son propos une vision qui me parait bien caricaturale notamment lorsqu’il aborde la question du revenu universel. Alors que certains y réfléchissent sérieusement, en l’appelant revenu de base, il balaie d’un revers de main cette proposition et accuse ses promoteurs d’être déconnectés des réalités.

« Le meilleur ennemi du pauvre, c’est le pauvre », (responsable de sa situation)

Martin Hirsch déclare aussi que « le meilleur ennemi du pauvre, c’est le pauvre ». Les riches n’ont-ils rien à voir dans cette histoire ? Ni les inégalités et la faiblesse des revenus du travail ? Non, pire, imaginez vous, ces pauvres jouent aux jeux d’argent, c’est tout dire. Ils n’ont rien compris ! les riches eux ne jouent pas ou quand ils jouent, c’est un autre jeu où ils sont assurés d’être gagnants. Cette vision entre ceux d’en haut qui ont compris et ceux d’en bas qui eux sont ignares et inconséquents me désole. Car c’est aussi de cela qu’il s’agit en filigrane. Martin Hirsch précise toutefois que les jeux de hasard sont un impôt sur la pauvreté qui ne dit pas son nom et en ce sens il a raison.

Les personnes pauvres ont toujours été accusées de ne pas faire ce qu’il faut pour sortir de la pauvreté. Elles consommeraient n’importe comment, feraient les mauvais choix, et pire dépenseraient leur argent à mauvais escient. Cela contribue aussi à construire des représentations qui ont la vie dure. J’ai pour ma part rencontré dans ma vie professionnelle de nombreuses personnes pauvres plus économes que dépensières. Il y a de quoi être admiratif parfois de voir combien l’intelligence pratique de celles et ceux qui ont très peu se déploie pour pouvoir gérer les fins de mois. Mais de cela, on ne parle pas. Non, les pauvres jouent aux jeux d’argent, c’est tout dire. Il me semble déjà avoir entendu entendu ce type d’argument qui date du début du XIXème siècle.

Au final je dois sans doute et sans le savoir faire partie de cette « gauche idéologique qui aurait perdu le contact avec la réalité » comme le dénonce Martin Hirsch. Le procès est facile.  Cette disqualification sans effort ne repose pas sur des arguments. Ceux qui ne pensent pas comme lui ne seraient que des idéologues qui ne savent pas ce qu’est le réel. Chapeau !

Pourtant la réalité, comme les collègues, je me la suis bien coltinée pendant des années sur le terrain auprès des plus exclus. Je continue dans un autre cadre de me la coltiner cette réalité. Excusez mon propos, mais vraiment  cette façon de donner des leçons à ceux qui ne pensent pas comme soi me reste en travers… J’aurais aimé un peu plus de mesure et de compréhension voyez-vous. C’est peut être aussi  cela être travailleur social. Visiblement Martin Hirsch ne l’est pas du moins dans l’esprit et les valeurs.

Au passage un petit rappel sur ce que peut être le Revenu de base ou si vous préférez le revenu universel :

 

 

Photo : capture d’écran de Martin Hirsch sur France 5 alors qu’il  présente son livre dans l’émission C l’hebdo

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