Didier Dubasque
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Livre Ouvert : « Quand le travail social se renouvelle »

Appelé à innover, le travail social a répondu de la seule manière possible : en se montrant créatif, comme il l’a toujours été.

livre travail social en mouvement

Les seize auteur(e)s ayant contribué ce livre montrent une fois de plus combien les professionnels de l’action sociale se montrent réactifs. Leur témoignage ne relève ni d’un guide de bonne pratique, ni d’un livre de recettes, mais du partage d’un savoir expérientiel.

L’une des illustrations les plus éclairantes est sans doute l’adaptation au confinement récent. La Covid a contraint les équipes à revoir leurs pratiques et leurs positionnements. Des modes de communication jusque-là peu utilisés ont permis à la voix, à l’image et à l’écrit de circuler. Vidéo, photos, enregistrements audio, visios… autant d’outils numériques devenus familiers.

En 2020, la Conférence nationale du handicap décide de mettre fin à la migration des publics déficients vers la Belgique, 8 233 français y séjournant déjà. Le dispositif institutionnel se mobilise, ayant recours à des réponses alternatives : habitat inclusif, unités externalisées, équipes mobiles.

Le travail social a su se diversifier. Travailleurs sociaux en libéral, référent de parcours de réussite éducative, hôtes de pension, référent démarche qualité expliquent dans ce livre comment ils se sont adaptés aux évolutions sociétales, ont inventé leur modèle et cherché leur place aux côtés des fonctions plus traditionnelles.

Vigilance

 Un vent mauvais souffle sur le secteur. Évaluation interne et externe, démarche qualité, contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens… Ces outils sont au service d’une rationalisation qui standardise, uniformise et morcelle l’accompagnement. Ils sont l’expression d’une vision managériale fondée sur les seuls résultats quantitatifs.

La résistance s’organise et la quête de marge de manœuvre est à l’œuvre. Bien des principes se doivent d’être préservés et promus, au risque de voir le travailleur social être réduit à la seule fonction de producteur de résultats tangibles et comptables. L’ouvrage s’en fait l’écho.

Un axe traverse tout le livre : la mutation du pouvoir d’agir. La co-construction des solutions d’accompagnement avec la personne et sa famille s’impose progressivement comme le nouveau paradigme dominant. L’usager n’est plus seulement un problème, il devient la solution. Pair-aidance, usagers experts, participation sont les prismes par lesquels l’horizontalité se substitue à la verticalité.

C’est la temporalité du sujet qui doit s’imposer. Le « chronos »de l’institution exige un temps linéaire objectivable et mesurable. Le « kairos » de l’usager privilégie l’opportunité à saisir, le moment adéquat, l’occasion propice permettant d’ajuster l’accompagnement.

La vulnérabilité de la personne lui est toujours spécifique. Immaturité, carence de l’entourage, inadéquation des institutions, fragilité identitaire… Chacune doit être identifiée dans sa singularité et trouver une réponse actionnée par les leviers adéquats.

Le bricolage est dans l’ADN du travailleur social. Habileté et ingéniosité se tricotent dans les interstices de ces moments en apparence perdus et pourtant si féconds. Ce qui compte, ce ne sont pas tant dans les résultats obtenus que le processus y menant.

L’autorité ne saurait se confondre avec faire autorité. Et l’institution n’a pas le même sens que faire institution, cette seconde expression induisant combien chacun doit y trouver sa place de sujet. Ce qui passe au quotidien par des relations non-jugeantes ou stigmatisantes, mais étayantes et soignantes, émancipatrices et humanisantes.

Autant de réflexions, d’expériences et de descriptions qui font toute la richesse de ce livre.

 

 


Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »

Il est signé Jacques Trémintin


Lire aussi :

1- Du social business à l’économie solidaire. Critique de l’innovation sociale, Patricia Coler, Marie-Catherine Henry, Jean-Louis Laville, Gilles Rouby, Éd. érès, 2020, 331 p., Ce que cherche à nous vendre l’innovation sociale est fondé sur l’intériorisation des impératifs de rationalisation, d’efficience et de rentabilisation et non sur la subordination de l’économie à des objectifs d’émancipation.

2- Des innovations sociales par et pour les personnes en situation de handicap, Ève Gardien (sous la direction), Ed. érès, 2013, 264 p., Concevoir une société inclusive pensée par les personnes elles-mêmes porteuses de handicap, beaucoup en ont rêvé, ils l’ont mis en application.

3- La voie de l’innovation sociale, Entretien avec Hugues Sibille mené par Thomas Bout, Ed. Rue de l’échiquier, 2011, 124 p., Hugues Sibille, figure incontournable de l’économie sociale et solidaire a participé, de près ou de loin, à nombre d’innovations des trente dernières années.

4- Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique, Barbara Stiegler, Éd. Gallimard, 2019, 336 p. Mais d’où vient ce sentiment diffus, mais généralisé, d’un retard impliquant la nécessité d’évoluer, en s’adaptant aux mutations d’un nouvel environnement instable, complètement changeant et ouvert.*

 


BONUS

Tout changement n’est pas progrès

 Le poste d’assistante sociale vient d’être supprimé. L’usager, qui se présente au service, doit utiliser un interphone doté d’un synthétiseur vocal :

« Bonjour : énoncez votre problème 
— Euhhh, en fait j’ai un problème financier… mais ça ne va pas non plus très bien dans mon couple… et puis mon logement est trop petit…
— Je n’ai pas compris votre problème : si vous rencontrez des difficultés financières, tapez 1 ; si vous subissez une souffrance au travail, tapez 2 ; si vous vivez une crise dans votre couple, tapez 3 ; si vous avez un souci de logement, tapez 4, si vous ressentez une anxiété psychologique, tapez 5 ; si vous avez un autre problème, tapez 6 …
— euhhh, je tape 6
— je vous mets en communication avec un conseiller
(musique d’attente)
— (même voix synthétique) Bonjour : énoncez votre problème 
(silence stupéfait)
Vous avez dépassé le temps de réponse : veuillez renouveler votre appel. » 

Cette fable, imaginée par les assistantes sociales du travail du ministère de la Défense en formation continue, symbolise bien la problématique des mutations contemporaines. On nous les présente comme une plus-value, toute opposition étant aussitôt qualifiée de « résistance au changement » et assimilée à de l’immobilisme. Certes, contester toute variation de ses habitudes de travail n’est pas légitime en soi. Mais, à l’inverse, toute innovation n’est pas, par essence, bénéfique et les craintes face aux conséquences jugées néfastes toujours passéistes.

Michel Onfray illustre cette polysémie sémantique par une métaphore : face au cancer qui progresse, on préfère conserver la santé. La soi-disant modernité de certaines rénovations s’avère parfois être un dévoiement impulsé par la seule volonté d’alignement sur les lois du marché. Si l’on ne peut valider toute hostilité face à la moindre évolution, il n’est pas question de sacrifier nos valeurs sur l’autel d’adaptations prétendument indispensables et inéluctables… qui mènent à une régression.

 


Photo : Kues1 sur Freepik

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