Didier Dubasque
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Livre ouvert | Passer de l’autre côté du miroir ou comment « j’ai marché sur la planète ESAT. Le face à face culturel »

Recruté pour son profil de gestionnaire, Julian Baylon est passé d’un poste de directeur financier d’un groupe multinational à la direction d’un Établissement et service d’aide par le travail (ESAT). Le récit qu’il nous en fait est à la fois rassurant et stimulant.

jai marche sur la planete ESAT

D’un côté, le challenge et la performance, la productivité et la rentabilité, le business model et le benchmarking. De l’autre, la verbalisation et la temporalité, la chronicisation et le cognitif, le transfert et la décompensation. Manager des profils contre accompagner des personnes, s’adresser à un client contre soutenir un usager, rentabiliser une production contre insérer par la production.

Deux langues vernaculaires s’opposent, s’affrontent, se contredisent, car venant d’univers antinomiques. Deux alphabets qui n’induisent pas la même posture. On gère une entreprise pour atteindre des objectifs économiques et générer des bénéfices. On gère un ESAT pour permettre à des personnes fragiles et vulnérables d’accéder à plus d’autonomie.

En prenant son poste, Julian Baylon nourrissait des ambitions propres au secteur lucratif. Faire évoluer les pratiques et encourager l’innovation, rationaliser les méthodes de production et diversifier/pérenniser la clientèle. Et puis son logiciel a quelque peu changé : s’adapter aux difficultés cognitives et à la fatigabilité des travailleurs handicapés ; positionner le curseur sur une graduation adaptée à leur pathologie ; équilibrer la production et le soutien dans l’accompagnement qui leur est proposé.

C’est à partir de l’ignorance du secteur qui était la sienne qu’il a pu, en toute humilité, s’acculturer aux valeurs du travail protégé. Accepter de ne pouvoir apporter une réponse cartésienne à toute question posée. Composer avec les activités non rentables. Renoncer à plaquer les outils de gestion standards sur le médico-social. Comprendre qu’une structure de socialisation par le travail ne peut devenir une source de profit.

Certes, il a réussi la synthèse entre recherche d’économies/bonne gestion et préservation de l’éthique. Effectivement, il s’honore d’avoir articulé le savoir d’expérience des moniteurs d’atelier et une gestion plus contemporaine de l’organisation. Mais, ce qui marque le plus dans son parcours, c’est le regard lucide et pertinent qu’il pose sur les dysfonctionnements néo-libéraux du secteur.

Les problèmes qui émergent

Ainsi, de l’utopie de son prétendu rôle de passerelle avec le monde de l’entreprise. Un établissement lucratif dispose de moins en moins de ces tâches non-qualifiées qui conviennent aux travailleurs handicapés. Leur nécessaire accompagnement y est rare. Les conditions de travail sont âpres pour les plus fragiles d’entre eux. Rien d’étonnant à ce que la plupart refuse d’autant plus de tenter l’aventure, qu’en cas d’échec leur place en ESAT ne leur est pas gardée.

Ainsi, de cette dotation régionale limitative et opposable récemment instaurée. Cette contrainte financière bloque toute augmentation de budget. Quel que soit le projet envisagé, rien n’est possible, ni envisageable. Les perspectives sont étouffées par des enveloppes financières prédéterminées ne laissant aucune marge de manœuvre.

Ainsi, de cette rémunération des travailleurs handicapés bien peu encourageante. Elle est constituée de l’aide au poste versée par l’Etat et de la partie attribuée par l’ESAT, elle est complétée par l’allocation d’adulte handicapé. Mais cette AAH n’est pas cumulative, mais différentielle, se réduisant proportionnellement à ce que verse l’établissement.

Ainsi, de cette reconnaissance du handicap psychique qui a eu pour conséquence l’afflux d’un nouveau public au sein des ESAT. Certes, le potentiel de ces travailleurs est bien supérieur à celui des personnes souffrant de déficience intellectuelle qui y sont traditionnellement accueillies. Mais la gestion de la maladie mentale ne relève pas des mêmes compétences et peut perturber l’équilibre de l’équipe.

Ainsi, de l’articulation entre moniteurs d’atelier et éducateurs spécialisés des structures d’hébergement. Les premiers ,souvent formés sur le tas à partir d’un CAP/BEP, sont trop souvent dépréciés par les seconds à niveau Bac+3. Ils se croisent sans se rencontrer, ayant des horaires décalés. Quand les uns travaillent, les autres sont en repos.

Ainsi, de l’accompagnement proposé par l’ESAT qui s’arrête au moment de la retraite. Le travailleur handicapé dont l’utilité de soutien a été reconnue comme nécessaire, tout au long de sa vie professionnelle n’en aurait plus besoin, dès lors où il cesse son activité ! Avant, on se tient à ses côtés, après il se débrouille seul …

Militant à sa façon

Dans un style plein d’humour et une écriture élégante, Julian Baylon égrène des chroniques comme autant de cartographies, de coupes transversales et de carottages d’une réalité trop ignorée. De son parcours atypique, il retire un profond attachement à ces travailleurs handicapés dont la rencontre l’a profondément changé. Il nourrit un vibrant hommage à tous ces professionnels qui prennent soin des plus fragiles. Et au final, il promeut une défense sans concession de ce qui fait l’ADN des ESAT.

Comment ne pas conclure sans citer la page 133 ? « Même si les politiques d’inclusion sont à l’œuvre, ces personnes doivent se contenter de la place qu’on leur désigne dans la société et pas celle qu’elles pourraient choisir ». Voilà qui est dit et bien dit !

 


Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »

Il est signé Jacques Trémintin


Lire aussi :

  1. « Nous, travailleurs en milieu protégés de l’ESAT de Vesoul », Nathalie Lorimier et Philippe Godard, Éd. Cet atelier, là, 2019, 189 p. Les personnes avec handicap n’ont pas l’habitude de parler d’elles. Mais, convenons-en : on ne les écoute pas non plus, très souvent. Quand l’occasion leur est donnée de le faire, leurs préoccupations apparaissent en phase avec celles des valides . On peut le vérifier à travers les vingt-deux entretiens de ce recueil.
  2. « Handicap, reconnaissance et formation tout au long de la vie, 35 ESAT en réseaux: lieux d’innovation sociale et d’ingénierie de formation », Patrice Leguy, Christian Guitton, Pierrot Amoureux (sous la direction), Éd. érès, 2013, 384 p. L’idée de départ est de rendre visibles et lisibles les métiers exercés par les salariés du travail protégé, de reconnaître leurs compétences, en utilisant le registre du droit commun, de dynamiser les équipes et d’ouvrir les établissements sur l’extérieur.
  3. Signes particuliers ? Musiciens et handicapés ! (reportage) Qu’il est difficile d’avoir accès à la culture quand on souffre de handicap. Et pourtant, rien d’impossible. L’ESAT Arc en ciel en fait la démonstration depuis 1990.
  4. Reconnaître les savoirs faire professionnels des ouvriers handicapés des ESAT. (reportage). Proposer une offre de formation adaptée aux modes d’apprentissage différents et variés d’un public porteur de handicap : telle est l’ambition d’OTOS, une association émanant d’un groupe d’ESAT.

 


Bonus

Maison de retraite et handicapés

(interview de Yann Prud’homme réalisé en 2012)

L’allongement de l’espérance de vie ne concerne pas que la population générale. Il profite aussi aux populations porteuses de handicap. Les Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes ont commencé, depuis quelques années, à admettre des personnes vieillissantes atteintes de déficience mentale. Yann Prud’homme, directeur de l’EHPAD de La Chapelle Gaugain dans la Sarthe, nous explique comment se passe cette cohabitation.

Comment votre établissement a-t-il intégré des personnes vieillissantes porteuses de handicap mental ?  La maison de retraite que je dirige accueille des personnes âgées dépendantes. Fondé en 1880, l’établissement était géré par une congrégation jusqu’en 1995, date à laquelle il a été repris par l’association ANAIS(1) . En 2005, face à une demande croissante, un projet a été présenté au Conseil général de la Sarthe de création d’une unité spécialisée expérimentale ouverte aux personnes vieillissantes porteuses de handicap mental. Il a été accepté. Nous avons pu accueillir douze résidents, en provenance soit des ESAT où ils avaient travaillé toute leur vie, soit de Foyers occupationnels, appelés aujourd’hui Foyers de vie. Il avait été évoqué, au départ, la possibilité de compenser le surcoût lié à cet accueil spécifique. Finalement, cela n’a pas été le cas, l’établissement intégrant dans le prix de journée des 53 places d’accueil pour lesquelles il est habilité, le poste d’aide médico psychologique et le demi poste supplémentaire d’infirmière dédiés à cette population.

Quels sont les critères d’admission pour les personnes porteuses de handicap mental ? Le critère principal est l’absence de troubles profonds. Nous ne pouvons gérer quelqu’un qui serait trop agité, qui serait trop bruyant ou aurait un comportement trop incohérent. La personne porteuse de handicap mental qui souhaite intégrer une maison de retraite le fait parce que, souffrant le plus souvent de déficiences cumulées, elle est devenue très fatigable. Elle ne peut plus travailler en ESAT ou suivre les activités proposées en foyer de vie. Elle y côtoyait de jeunes adultes qui, ayant besoin de se dépenser et de bouger, faisaient beaucoup de bruit. Elle aspire à la tranquillité. A l’exemple de ce résident que l’on sollicitait, l’autre jour, pour donner un coup de main, pour mettre le couvert. Il a refusé en nous disant que s’il était en retraite, ce n’était pas pour se remettre à travailler. Si nous continuons à proposer des animations pour stimuler les personnes accueillies, celles-ci n’ont rien d’obligatoire, le résident pouvant choisir de rester dans sa chambre. Nous sommes comptables de la sérénité des conditions du séjour. Autant, nous garantissons un lieu de vie apaisé pour les personnes vieillissantes porteuses de handicap mental, autant nous ne pouvons pas accepter qu’un résident trop en difficulté vienne perturber la tranquillité des personnes âgées.

Y a-t-il une prise en charge séparée des personnes vieillissantes porteuses de handicap ? En partie. Ces personnes ont besoin d’être plus rassurées, plus motivées, plus sollicitées peut-être que les autres. Elles requièrent plus d’attention lors du lever ou lors du choix des vêtements. Il arrive parfois aussi qu’il faille s’adresser à elles sur un ton plus autoritaire, pour les recadrer. Et puis, il y a des activités auxquelles elles vont plus facilement participer, comme des promenades à l’extérieur ou des sorties au cinéma, ce que font moins les autres personnes âgées accueillies. Mais, pour le reste, il n’y a pas de différences. Nous n’avons pas souhaité les héberger dans des locaux spécifiques pour ne pas les stigmatiser. Elles sont logées dans des chambres réparties dans toute la maison, prennent leurs repas avec tout le monde et peuvent participer aux animations proposées. La déficience liée au handicap n’est pas forcément si compliquée que cela à gérer, car les personnes âgées qui intègrent nos établissements sont elles-mêmes devenues dépendantes, souffrant de troubles de la mémoire, de détériorations intellectuelles, de troubles psychiatriques, voire même de démence.

Comment se passe la cohabitation entre les deux populations ?  Cela dépend complètement de la personnalité de chacun. Il y a souvent des gestes de solidarité et d’entraide. Une personne âgée peut prendre par le bras une personne porteuse de handicap, si elle la sent perdue, comme cette dernière peut se mettre à pousser le fauteuil roulant d’une personne âgée. Il y a beaucoup de différences d’âge : alors que, chez nos résidents, la moyenne est de 80/85 ans, les personnes porteuses de handicap ont plutôt autour de 60/65 ans. Cela dynamise l’ambiance. Si je prends la plus jeune de nos résidentes porteuses de handicap qui a 55 ans et la plus âgée de nos personnes âgées dépendantes mais lucides qui en a 98, on a un écart qui fait que la première pourrait être la petite fille de la seconde ! Cela met de la vie, chacun s’enrichissant de ses différences. Il y a une cohabitation harmonieuse entre tous les résidents, quelles que soient leurs difficultés.

Pensez-vous, à l’avenir, accroître le nombre de personnes vieillissantes porteuses de handicap mental dans votre établissement ? Pas forcément. D’une part, parce que 12 personnes ayant ce type de problématique sur 53 résidents, cela me semble être une bonne proportion. D’autre part, parce qu’un certain nombre de foyers de vie sont en train de concevoir des unités annexes, pour leurs pensionnaires vieillissants. Pour des personnes qui, tout au long de leur existence, n’ont fait que changer de lieux d’accueil, cela aurait l’avantage de ne pas les déraciner à nouveau. C’est bien qu’au final, il y ait le choix.

(1) Association gérant 80 établissements médico-sociaux et 6 EHPAD dans 13 départements (www.anais.asso.fr )

 


La photo est extraite de la couverture du livre

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