Didier Dubasque
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Livre ouvert : Étranges étrangetés au cœur de l’Auvergne…

Non, la psychanalyse n’est pas morte. Le cadavre bouge encore. La voilà déclinée sur le mode éducatif de l’extrême. La pensée se conjugue aux concepts qui se combinent à la pratique éducative

clinique de lintime

Ce livre est né au cœur d’un lieu de vie atypique. Les « quatre chemins » accueille des adolescents considérés comme des « cas complexes » et des « problématiques lourdes », comme des « patates chaudes » et des « incasables ». Certes, ceux qui s’y retrouvent ont été rejetés de partout. Mais les professionnels qui les reçoivent adoptent des pratiques qu’on ne retrouve parfois nulle part ailleurs.

On y déploie le temps éprouvé, habité, suspendu. Loin de tout « maturateur » artificiel, la graine germera à son rythme. Ces jeunes sont dans l’incapacité d’intégrer le passé et de se projeter dans un avenir possible. Ils vivent dans un présent suspendu. Il faut les réintroduire dans une historicisation dont la temporalité est à chaque fois spécifique.

On y accueille des adolescents inconditionnellement. Ces jeunes ont été confrontés à tant de territoires jamais assez bons, jamais assez accueillants. Ils ont fini par les fuir ou s’y enliser. Ici l’espace qui leur est dédié est avant tout et surtout un lieu stable, pérenne et sécurisant, là pour entendre leur souffrance et les inviter à l’y déposer.

On y cultive le silence. Loin des discours convenus que les jeunes maîtrisent parfois bien mieux que les professionnels, l’absence de demande et de réponse y est possible. Parce que ces publics n’ont pas besoin d’adultes qui savent, mais qui privilégient et promeuvent le passage, qui préparent et mûrissent la transformation, qui travaillent et pétrissent le sens.

On y pratique le cas par cas. Ils sont tous différents, leur vécu est unique et leurs traumatismes à chaque fois singuliers. Le cadre qui s’efface devant le particulier est celui qui préserve la souplesse, l’élasticité et le vivant. Il n’y a pas de cases à cocher, mais des symptômes à laisser s’exprimer pour que se révèle l’intime des traumas.

On y évite le fantasme de l’idéal sublimé d’une équipe institutionnalisée. On y supporte de ne pas disposer d’un savoir plein qui ferait recette et protocole applicable. On s’y laisse surprendre et l’on y fluctue. On y change d’avis et l’on fait des aller-retours. Ce qui est vrai un jour ne l’est pas toujours.

Comment faire face à la folie psychotique ? En inscrivant la pédagogie éducative pratiquée, à l’image métaphorique des « quatre chemins », à la confluence de quatre registres. La psychanalyse lacanienne mâtinée d’une clinique anarchiste-libertaire, tout d’abord. L’éthique qui privilégie toujours d’avènement du sujet, ensuite. La poésie qui, en engageant l’être, permet l’indispensable décalage, encore. La rencontre des fragilités enfin, celle de l’accompagné et de l’accompagnateur, ce dernier s’autorisant à éprouver des émotions, sans y succomber.

Cette mosaïque semblera bien indigeste pour les uns, mais tout autant inspirante pour les autres. Truffées d’une flopée de jeux de mots et de riches références savantes, ces 189 pages sont aussi articulées autour de vignettes cliniques de récits de voyage. Autant d’occasions de donner sens à toutes ces rencontres du quotidien. Un livre à la lecture exigeante, mais stimulante ; prolixe, mais réflexive ; sophistiquée parfois, mais toujours inspirée.

 

 


Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »

Il est signé Jacques Trémintin


 

Lire aussi :

  • « L’esquisse de la suture. Carnet de voyage d’un éduc » Thierry Trontin, éd. éducateurs voyageurs, 2010, 288 p. Si le lecteur s’est demandé un jour ce qui peut bien se passer dans ces fameux et énigmatiques « séjours de rupture », voilà de quoi satisfaire sa légitime curiosité.
  • « Les séjours de rupture en questions » Thierry Trontin et Olivier Archambault (sous la direction), Éd. Erès, 2019, 375 p. Ils ne sont pas plus de 1,5 à 2,5 % d’ados de la protection de l’enfance à, non seulement cumuler des situations traumatiques lourdes et des échecs à répétition, mais aussi à être en décrochage de liens avec les institutions.
  • « Éducateur au quotidien dans un lieu de vie et d’accueil » Patrick Tesson, Éd. Erès, 2020, 200 p. Patrick Tesson offre l’occasion au lecteur d’affronter le maquis de la règlementation, en donnant du sens à sa démarche ; de le nourrir de la richesse de la rencontre, en le convainquant d’être en situation autant de recevoir que de donner ; mais aussi de l’associer à cette réflexion menée en permanence pour percer à jour les tenants et aboutissants de cette énigme qu’est et sera toujours l’être humain.
  • « Les lieux de vie, des configurations sociales singulières » Nicolas BRUNIER, Éd. L’Harmattan, 2021, 211 p. Issus de la mouvance post-68 s’opposant à des institutions jugées enfermantes et totalitaires, les lieux de vie et d’accueil (LVA) ont fini par s’institutionnaliser, en réponse à la volonté de beaucoup d’entre eux de bénéficier d’une officialisation et d’une normalisation. C’est ce parcours que nous décrit Nicolas Brunier.
  • « Lieux de vie et d’accueil. Réhabiliter l’utopie » Jean-Luc MINART, Ed. érès, 2013, 224 p. Passé, présent et futur des lieux de vie et d’accueil font l’objet sous la plume de Jean-Luc Minart d’une synthèse particulièrement bien conçue, à même d’apporter les éclairages que le lecteur chercherait sur cette approche éducative.

 


Bonus

Samedi 24 octobre 2020, Public Sénat diffusait le documentaire de Manon Salmon sur le lieu de vie des quatre chemins. Le débat qui a suivi sa projection est visible en ligne. On y voit ces trois adolescents partageant le quotidien de leurs éducateurs. Ils cherchent ensemble à rompre un cercle vicieux où se mêlent mauvais traitements, failles psychologiques, et finalement exclusion. Cette expérience inédite doit-elle en inspirer d’autres ? Comment concilier soin éducatif et psychologique ? Comment la France prend-elle soin de ces enfants en souffrance ? Y a-t-il un manque de moyens ? C’est autour de toutes ces questions que s’articule le débat avec notamment Thierry Trontin.


photo : Cristian Bernal 45/365  A Helping Hand Certains droits réservés

 

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