Didier Dubasque
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Livre ouvert : De quoi l’anti-wokisme est-il le nom ? ou si vous préférez « Le wokisme serait-il un totalitarisme ? »

Pourtant inventé aux USA par ceux qui le pratiquent, le wokisme est une notion utilisée en France par la droite et l’extrême droite. Est-il possible de le critiquer au nom de valeurs de gauche ? C’est le pari lancé par Nathalie Heinich.

livre le wokisme serait il un totalitarisme

Le terme woke vient du verbe anglais éponyme signifiant rester éveillé. Il est né sur les campus américains à la fin des années 2010. Son ambition est d’inciter à la vigilance concernant toutes les formes de discrimination existantes. Il ne tarde pas à traverser l’Atlantique.

Cela fait trop longtemps que règnent le mépris et la domination contre les identités jugées subalternes. Jusqu’à ce que les minorités qui en sont victimes se mettent à réagir et luttent contre les injustices subies. Leur révolte est donc légitime. Leur combat doit être non seulement soutenu mais amplifié.

Pourtant, certains des activistes qui mènent cette juste confrontation brouillent le message, en prônant des postures radicales et contre-productives. Les dérives dogmatiques dans lesquelles ils sombrent sont autant de prétextes d’invalidation de la part de leurs adversaires de droite qui les amalgament à de légitimes revendications sous le vocable de « wokisme ».

Une panique morale s’est dès lors emparée du camp progressiste. Est-il possible de contredire certaines des aberrations à l’œuvre, sans devenir otages et complices du camp d’en face ? Doit-on faire un choix entre un soutien inconditionnel et un rejet sans concession ? Est-il encore possible de cultiver la nuance, déployer l’esprit critique et privilégier la modération sur ce sujet ?

Oui, affirme l’auteure qui s’engage clairement contre les violences faites aux femmes, aux homos ou aux trans, contre le déni de l’histoire coloniale, contre les contrôles policiers faits au faciès etc…Mais, elle refuse de capituler devant des vérités sacralisées élevées au rang de véritables catéchismes. Ces théories prennent différentes formes.

Une galaxie de postures

Il en va ainsi de l’assignation de chacun(e) à une communauté d’appartenance. Privilégier l’Idem (similitude de sexe, de couleur de peau, de religion …) au détriment de l’Ipse (ce qui est spécifique à chacun) revient à s’enfermer dans l’entre-soi. Alors que chacune des facettes de notre personnalité constitue une particularité parmi tant d’autres pouvant être valorisées successivement ou concomitamment.

Certains activistes en arrivent à inverser le stigmate dont les minorités sont victimes. Revendiquer une identité discriminée peut alors mener parfois à rejeter tout ce qui lui est étranger. Les femmes sont opposées aux hommes, les racisés aux blancs, les homosexuels aux hétérosexuels, les transgenres aux cisgenres. Les premiers sont appelés à ne plus se mélanger aux seconds.

Les critiques contre l’intégrisme islamique sont parfois assimilées à de l’islamophobie. Le déni des valeurs démocratiques que ce fondamentalisme induit est alors gommé au nom de la défense d’une religion musulmane élevée au rang de nouvelle minorité opprimée.

Le respect de la parité devient tyrannique. Ce qui compte n’est plus la compétence, mais la justification absolue de la proportion à respecter dans la représentation des différentes identités présentes. Ce qui revient parfois à préférer plutôt l’équilibre entre l’origine genrée, ethnique ou sociale des différentes personnes à la reconnaissance des aptitudes personnelles.

Le combat contre l’appropriation culturelle veille à condamner tout emprunt à une culture qui n’est pas la sienne. Il faudrait que chacune se clôture sur elle-même. Refus de ce métissage universel qui inspire chacune d’entre elles. Rejet de cet incontournable mouvement de mimétisme, de partage et d’emprunts réciproques. Dénégation de cette prolifique source de créativité et d’imaginaire extérieures dont toutes s’inspirent

Certains livres en viennent à être purgés par des « sensitives readers ». Ces relecteurs de sensibilité sont chargés d’éliminer dans le texte original toute expression susceptible d’offenser ou de stigmatiser une communauté. « Gros » ? Supprimé. « Blanc » ? Ignoré. « Père ou mère » abolis … et remplacés par « immense », « pâle » et « parents » !

Certains acteurs s’arrogent le monopole de l’identité qu’ils revendiquent, prétendant être les seuls légitimes à pouvoir la porter. Il faudrait donc être arabe pour parler de xénophobie, lesbienne pour enquêter sur l’homosexualité féminine ou noire pour traiter du racisme.

Une alternative

Toute critique de ces postures vous vaut d’être accusé des pires travers. Contester ces dogmes implique forcément d’être sexiste, transphobe, homophobe, islamophobe, xénophobe et raciste. Tout ce qui contredit ces doctrines doit être interdit d’expression, censuré, chassé de la scène publique. Le seul rapport au monde légitime relève d’une unique grille idéologique devant s’imposer à tout le monde.

Le problème, c’est qu’il existe effectivement une critique de droite (et d’extrême droite) du wokisme. Comment s’en distinguer ? Tout d’abord, en restant intraitable dans la lutte contre toutes les discriminations qu’elles soient de sexe, de genre, de religion, de couleur de peau, d’ethnie, de culture … Rien ne peut ni les justifier ni les excuser.

Mais parallèlement, il est essentiel de rejeter tout identitarisme. En faisant le choix de ce qui nous unit et non de ce qui nous divise. En défendant l’appartenance à une même république et non en se barricadant derrière sa communauté. En revendiquant des valeurs universelles et non celles relevant de ces étroites appartenances qui nous éloignent des autres.

 

 


Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »

Il est signé Jacques Trémintin

 


Lire aussi :

1- « Les pièges de l’identité culturelle » (tremintin.com) de Regis Meyran et Valery Vasplus, Éd. Berg International, 126 p. Dans la rhétorique raciste et xénophobe, la culture a remplacé la race, comme vecteur principal de défense d’une identité nationale qui serait issue d’un soi-disant peuple indo-européen originel.

2- « Nous sommes tous la France. Essai sur la nouvelle identité française » (tremintin.com) deFrançois Durpaire, Éd. Philippe Rey, 2012, 143 p. La France connait une véritable crise d’identité, les occasions de partager le sentiment d’appartenir à la même communauté se faisant de plus en plus rares.

3- « L’identité : l’individu, le groupe, la société » (tremintin.com) coordonné par Jean-Claude Ruano-Borbulan, Éd. sciences humaines, 1998, 416 p. L’identité est d’abord affaire personnelle. Elle s’édifie progressivement tout au long de l’enfance. Mais rien n’est acquis définitivement : au cours de l’existence elle s’affirme, évolue, se réaménage par crises et stades successifs.

4-« Communautarisme. Enquête sur une chimère du nationalisme français » (tremintin.com) de Fabrice Dhume-Souzogni, Éd. Démopolis, 2016, 226 p. Le mot communautarisme est récent, ne recouvrant en réalité qu’une fiction et non un fait social précis ou une réalité factuelle. Plus on l’utilise, plus il est supposé exister, constituant une prophétie autoréalisatrice.

5- « La pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques » (tremintin.com) Gerald Bonner, Éd. puf, 2015, 368 p. Ceux qui s’abandonnent a la pensée extrême ne sont ni fous, ni incultes, ni désocialises, ni idiots.

 


BONUS ! (les tribunes de Jacques Trémintin)

 

Halte au communautarisme !

Les « Pardons bretons » traditionnels regroupent jusqu’à 700.000 croyants rendant hommage à leurs reliques qu’ils promènent en pèlerinage dans les rues. Le dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France rassemble le gratin politique et médiatique du tout Paris. Le nouvel an chinois est l’occasion de défilés bariolés arborant décorations et déguisements. Des dizaines de concentrations regroupant des centaines de motards et Bikers sont programmées à travers toute la France, dès que les beaux jours arrivent. Les stades de foot se remplissent régulièrement de supporters venant bruyamment et joyeusement soutenir leur équipe. Chaque année, les homosexuels défilent pour célébrer la « marche des fiertés »…

Arrêtons-là cette énumération potentiellement sans fin. Il n’y a guère de commentateurs pour trouver à redire à ces manifestations communautaires. Chacun est libre de choisir ses affiliations, ses passions et ses croyances. Bien sûr, dans chacun de ces regroupements, on trouve à côté des sympathisants, des amateurs éclairés et des convaincus … quelques enragés consacrant toute leur existence à leur credo, leur identité ne faisant qu’une avec lui. Mais, généralement, rien dans ces choix ne s’oppose à se sentir parallèlement appartenir à une même référence collective.

Sauf qu’il y a une communauté particulière à qui l’on conteste le droit d’exister par elle-même : les musulmans. Dès qu’ils se regroupent pour pratiquer leur religion ou quand ils veulent édifier un lieu de culte, on les accuse de communautarisme, on leur impute de vouloir faire disparaître la civilisation chrétienne, voire de faire le lit du terrorisme. Si l’on doit combattre le communautarisme musulman, alors attaquons-nous aussi et avec la même vigueur à celui des chrétiens, juifs, chinois, motards, supporters de foot ou homosexuels. Le pire étant bien entendu le communautarisme judéo-chrétien homosexuel en provenance de Chine, pratiquant la moto et le foot !

 


Universalisme ou apartheid ?

 A votre réveil, les rayons du soleil viennent frapper « l’attrape rêve » accroché sur le mur, détruisant les cauchemars qui y sont restés coincés. Mauvaise pioche. Vous sortez de dessous votre drap décoré de hiéroglyphes. Cela commence mal. Vous enfilez vos tongs. C’est mal parti. Vous revêtez ce boubou où vous vous sentez si à l’aise. Vous aggravez votre cas. Vous avalez votre café. Vous n’êtes plus à sauver. A la cantine, vous choisissez au menu un curry d’agneau. Vous vous enfoncez. En fin d’après-midi, vous vous rendez à votre séance hebdomadaire de Yoga. Vous êtes un inconscient. En rentrant chez vous, vous délaissez votre télé, pour vous adonner à votre dernière passion : la calligraphie arabe. Vous le faites exprès ? Gagné par le sommeil, vous rejoignez votre Futon japonais. Vous récidivez.

Il faut qu’on vous le dise : en vous emparant de ce qui appartient à d’autres cultures, sans avoir obtenu leur autorisation préalable, vous vous rendez coupable « d’appropriation culturelle ». Car, l’attrape-rêve appartient à la tradition amérindienne, les hiéroglyphes sont égyptiens, les tongs se sont inspirées des zoris japonaises, le café est d’origine éthiopienne, le curry d’agneau servi ce jour-là est cuisiné selon une recette du Penjabe, le Yoga est une discipline inventée en Inde, la calligraphie arabe n’est pas née au coeur de l’occident chrétien, quant au Futon il nous vient du Japon !

Combattre l’appropriation culturelle reviendrait-il à enfermer chaque peuple dans sa spécificité ? Respecter les minorités passe-t-il par la création de nouveaux apartheids ? Défendre la diversité implique-t-il d’édifier des nouveaux murs entre les cultures ? Le brassage mondial des coutumes, l’échange universel des pratiques, l’influence réciproque sont élevés ici au rang d’offenses et d’atteintes à l’intégrité morale des minorités que l’on veut replier sur d’étroites revendications ethnocentrées. La lutte contre les discriminations est à nouveau pervertie.

 


 

Photo standret  standret sur Freepik

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