Didier Dubasque
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Livre ouvert : Comment ils sont perçus … (Des représentations du handicap et de la folie)

Si le soin, l’attention et la solidarité envers les plus fragiles sont aujourd’hui socialement acceptés, l’inclusion de l’altérité est bien loin de s’être généralisée. Et cela fait longtemps que cela dure.

Livre Gerard Bonnefon des representations du handicap et de la folie

 

Gérard Bonnefon nous en fait la démonstration dans une étude dont l’érudition n’a d’égale que la justesse de ton. Le voyage auquel il nous convie embrasse les millénaires. Des traces préhistoriques jusqu’à l’opéra Carmen dans sa mise en scène contemporaine d’Alfredo Arias. Des peintures de Velasquez, Brueghel, Goya et autres aux films « Freaks » (1932) ou « Forest Gump » (1994). Des œuvres littéraires allant de la Bible jusqu’à Hervé Bazin.

Du rejet…

En tout temps, l’étrangeté due au handicap ou à la folie a généré l’inquiétude, la peur et l’exclusion. Celles de l’antiquité grecque où tout nouveau-né contrefait pouvait être exposé en pleine nature, proie idéale pour les prédateurs. S’il survivait, il était assuré de vivre un destin extraordinaire. Moïse, Œdipe ou Persée : la mythologie fourmille de ces enfants abandonnés.

Le Moyen-âge continuera à assimiler la maladie mentale à une malédiction de Dieu. Sauf à être désigné comme détenteur d’une parole divine. Ou à devenir des bouffons et « fous de cour » dont la différence était alors considérée comme inspirée par Dieu.

… à la bienveillance

 Pourtant, l’histoire n’est pas traversée que par la stigmatisation. Les études paléontologiques montrent que certains squelettes étudiés portent des traces de fractures, de maladies ou de traumatismes bien antérieurs à la mort. Preuves d’un partage nécessaire à la survie, une telle entraide étant vécue comme des vertus cardinales chez les chasseurs-cueilleurs.

L’antiquité fourmille tout autant de marques de respect face au handicap. C’est Homère, l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, que l’on disait aveugle. C’est Hippocrate qui préconise l’écoute bienveillante du malade mental, l’attention à son histoire personnelle et à ses conditions de vie. C’est Pythagore qui invente 600 avant JC la musicothérapie.

Les phénomènes processionnaires ritualisés soutenus par des musiques et des danses traversent le moyen-âge dans l’est de l’Europe. Associés à l’adoration de Saint-Guy ou Saint-Vit, ils sont alors censés soigner les troubles psychiques.

On en retrouva une autre manifestation dans les Pouilles italiennes, avec la Tarentelle. Prétendument causée par la piqûre d’une araignée (la Tarentule) en fait inoffensive, il s’agissait bien plus d’une véritable thérapie. La catharsis était provoquée par l’alternance de tempos lents et rapides, de pas légers et sautillants au rythme de mélodies répétitives.

Cacher ou exhiber ?

 Le 19ème siècle créera le premier spectacle de l’exhibition de la différence. Chantre des recherches sur cette affection mentale, le professeur Charcot fera monter, sur la scène de son théâtre de l’hystérie, des femmes offrant en représentation leurs corps convulsés, crispés et déformés. Ces séances les transformaient alors en objet d’étude loin de toute ambition de les guérir.

Très différent est l’art-thérapie contemporain. C’est là une démarche qui utilise l’outil artistique pour favoriser la resocialisation, la détente et l’apaisement, la valorisation et la restauration de l’estime de soi. Sans oublier le support qu’il propose pour exprimer ce que les mots ne permettent pas de dire.

Se pose aujourd’hui la question de la place du handicap et de la maladie mentale. Un art qui leur serait dédié ne ferait que les réifier en ne les faisant reconnaître que par leur différence. La seule alternative éthique consiste à les faire exister au milieu des autres, non comme une monstration mais comme un parmi tant d’autres, variation dans l’infini de la diversité humaine.

 


Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »

Il est signé Jacques Trémintin


 

Lire aussi :

1- Pratiques artistiques et thérapie par l’art. De l’asile au médico-social, Gérard Bonnefon, Ed. Chronique Sociale, 2015, 335 p., Les pratiques artistiques et culturelles des publics porteurs de handicap sont devenues aujourd’hui très courantes.

2- Le handicap au risque des cultures. Variations anthropologiques (1), Charles Gardou (sous la direction), érès, 2010, 423 p., Dans cet ouvrage, Charles Gardou a sollicité des chercheurs des cinq continents, pour comprendre comment la fragilité de l’être humain était prise en compte à travers le monde.

3- Le handicap dans notre imaginaire culturel. Variations anthropologiques (2), Charles Gardou (sous la direction), Ed. érès, 2015, 361 p., Les concepts, catégories et schémas de pensée, les discours savants, professionnels ou profanes portant sur la fragilité humaine, la part de l’irrationnel ou du sacré, les conceptions du normal et de l’anormal, les croyances et vérités admises dans les systèmes explicatifs sur le handicap… n’existent pas hors sol culturel et historique

4- Le handicap et ses empreintes culturelles. Variations anthropologiques (3), Charles Gardou (sous la direction), Ed. érès, 2017, 322 p., Chaque culture a élaboré des scénarios venant donner du sens à l’imperfection humaine : ici la colère des Dieux, l’action de génies, d’esprits maléfiques ou d’ancêtres malveillants ; là, le résultat de la transgression d’un tabou, d’une impureté ou d’un acte de sorcellerie

5- Handicaps et société dans l’histoire. L’estropié, l’aveugle et le paralytique de l’antiquité aux temps modernes, Franck Collard, Evelyne Samana et all, L’Harmattan, 2010, 223 p., La permanence de la présence du handicap à travers l’histoire est liée aux aléas intemporels de l’existence : guerres, affections congénitales, pathologies évolutives, accidents du travail ont toujours existé, produisant leur quota d’invalides.

6- Le temps des rites – Handicaps et handicapés, Jean-François GOMEZ, Edition Desclée DE BROUWER, 1999, 195 p., Plongeant dans une recherche élaborée et faisant preuve d’une culture assez impressionnante, l’auteur tente d’explorer la problématique du handicap mental à partir de métaphores culturelles.

7- L’histoire politique du handicap – De l’infirme au travailleur handicapé, Pascal DORIGUZZI, L’Harmattan, 1994, 223 p., La manière dont chaque société traite ses personnes handicapées est révélateur de son mode de fonctionnement.

 


Bonus

Handicap et cinéma

 Au cinéma, les personnages handicapés interpellent le spectateur sur ses propres représentations de l’altérité.  Entretien avec Gérard Bonnefon auteur de « Handicap et cinéma » Chronique sociale, 2004

Quelle place le cinéma a-t-il donnée au handicap, depuis sa création ?
Les personnes ayant un handicap sont à l’écran depuis le début du cinéma : dans Concours de boules, des frères Lumière (1896), on aperçoit un homme traversant vivement la partie en cours, à l’aide de béquilles. Cet épisode ne relève pas du hasard. Les premiers cinéastes, en mettant en scène des personnages handicapés, se sont saisis de l’étrangeté produite par le handicap. Les fictions sont de remarquables témoins de l’évolution des représentations du handicap dans la société. Au cinéma, le public découvre que l’altérité est de ce monde, et il peut la ressentir, non comme une menace, mais comme une possibilité de rencontre avec l’autre. Cet autre à la fois proche et lointain.

Le film Intouchables constitue-t-il un tournant dans le regard que porte le cinéma sur le handicap ?
Non. Parler de tournant est vraiment excessif. Intouchables est une excellente comédie, sympathique et consensuelle, très bien construite, d’où l’on sort détendu et satisfait. Il y a une dose d’humour, de l’amitié et des moqueries dans des proportions équilibrées, ce qui a contribué, sans aucun doute, à ce grand succès public. Si le film est inspiré d’un récit de vie, il s’agit avant tout d’une fiction et non d’un documentaire. Les réalisateurs ont dessiné des personnages qui échappent, parfois, à toute complexité. Ce qui est bien vu et bien montré, ce sont par exemple les émotions du héros (François Cluzet) lors des échanges épistolaires avec une femme qu’il ne connaît pas et qui ignore sa situation. Il ne va pas réussir à assumer un premier rendez-vous. La souffrance physique et psychique, ainsi que l’ambivalence de son désir sont particulièrement bien représentées. A propos de la rencontre entre un jeune de la banlieue et un membre de la haute bourgeoisie très aisée, elle est improbable, que l’on soit handicapé ou non. Ayant exercé comme travailleur social, ce qui m’a excédé, c’est la caricature qui idéaliser celui qui n’a aucun savoir-faire et beaucoup de générosité et ridiculise celui qui a acquis une qualification, laquelle ne dispense pas de qualités humaines. L’accompagnement spontané du jeune de la banlieue, même si celui-ci montre de réelles qualités relationnelles, est embelli et peu crédible. Tout un chacun, connaissant la complexité des accompagnements, sait que la formation est utile pour celle ou celui qui exercera auprès des personnes en situation de dépendance. L’improvisation, que l’on soit un professionnel ou un bénévole, en matière d’accompagnement et d’éducation n’est pas recevable ! La générosité ne suffit pas et la spontanéité se heurte vite à la réalité.

Le cinéma doit-il, peut-il jouer un rôle éducatif dans l’appréhension du handicap par les spectateurs ?
Si vous me demandez « doit-il », je vous réponds sans aucune hésitation non. Le cinéma n’a pas pour fonction de démontrer, d’illustrer ou de promouvoir une cause. Quand il le fait, il devient ennuyeux ou propagandiste. D’autre part, on ne va pas au cinéma pour voir et dénombrer des interprètes handicapés, mais pour ressentir des émotions, être pris dans une histoire. Mettre en scène des personnages ayant un handicap n’est pas une recette qui garantit l’intérêt et le succès, il y a toujours une fiction à mettre en forme et l’auteur doit avoir quelque chose à dire. Sinon, il ne se passe pas grand-chose sur l’écran et dans la salle. Maintenant, si vous me demandez « peut-il », là, je vous réponds : oui, mais d’une manière très indirecte. Les personnes ayant un handicap vivent dans la même société que les valides. En conséquence, les personnages de fiction, porteurs d’un handicap, peu importe que le comédien soit effectivement handicapé ou valide, prennent place sur les écrans, au même titre que tout autre personnage. Ils peuvent être courageux ou lâches, sympathiques ou désagréables, susciter de la compassion ou de l’hostilité, vivre un amour ou subir une déception… finalement, même si leur altérité est utilisée par les réalisateurs, ils ont les mêmes sentiments que les autres. Il est possible de soutenir que les fictions ne sont pas sans effets sur le public et une éducation à l’altérité s’effectue à travers elles. Dans le silence des salles obscures, une rencontre s’effectue et des émotions passent. Modestement, le cinéma contribue alors à la reconnaissance de l’altérité et à l’intégration des personnes handicapées, même si cela n’est pas son objet.

Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°1067/1072 ■ 19/07/2012

 


Photo : Freepik

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Une réponse

  1. À propos des handicapés au cinéma, Cher Jacques je suis tout à fait d’accord avec vous.Je pense que vous connaissez l’ouvrage formidable publié chez l’arachnéen à propos de la pense de Deligny sur l’image, le cinéma et le « point de voir »… Amitiés

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