Didier Dubasque
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Livre ouvert : aller auprès des plus précaires

Peu d’ouvrages récents traitent du travail de rue dans la diversité de ses aspects. Ce livre qui articule témoignages, analyses et méthodologie vient combler ce manque.

Le travail de rue

La démarche de « l’aller vers » semble être innovante. Depuis quelques années, un millier d’équipes se sont déployées sur tout le territoire pour la mettre en musique. Pourtant que ce soit le SAMU social ou les équipes « mobile psychiatrie-précarités », ces pratiques s’inscrivent dans la continuité des origines du travail social. Notamment celle de ces infirmières visiteuses, précurseures de la profession d’assistant de service social.

Les expériences de terrain décrites ici nous font voyager. On passe du Québec à la Grande Bretagne du Mali au Benin, de la Catalogne à la France. A chaque fois, ce sont des vécus singuliers et des initiatives particulières qui nous sont décrites : maraude en vélo ici, salle de soins mobiles dans un camping-car là, Housing-first ailleurs …

Cette diversité de lieux, pour être à chaque fois spécifique, n’en sont pas moins traversée plusieurs constantes. Certes, on retrouve les mêmes profils : grande précarité, usagers de drogues, personnes en errance, troubles mentaux. Mais, ce qui domine, ce sont des méthodologies communes.

La méthode organisationnelle

Quels que soit l’initiative et ceux qui en sont à l’origine, on ne se lance pas sans une étude de terrain préalable. Qualifier et quantifier le public à qui l’on va s’adresser. Identifier ses usages en vigueur et les conflits existants qui le traversent. Dresser une cartographie des intervenants sociaux locaux et de leurs réseaux. Repérer les personnes et les institutions ressources sur lesquels s’appuyer.

Une attention particulière est portée à la composition des équipes de terrain. L’âge, le genre, la qualification, mais aussi l’articulation entre les salariés et les bénévoles sont étudiés. Les volontaires ne se confrontent pas aux professionnels au risque de substitution concurrentielle, mais apportent la précieuse complémentarité d’acteurs venus de la vie civile.

Quant au partenariat, il s’avère incontournable. Pour autant, il doit se montrer avant tout opérationnel, local et ciblé. Il se doit en outre d’être choisi volontairement de part et d’autre et fonctionner sur le principe de la libre adhésion. Précaution incontournable : revisiter régulièrement les modalités d’articulation qui doivent s’adapter aux évolutions de la réalité.

S’ajuster au public

Se libérer des stéréotypes est essentiel. Combattre les préjugés, la stigmatisation et les idées reçues sur la marginalité et l’exclusion n’est pas toujours simple. L’étrangeté de la vie dans la rue échappe parfois à la compréhension et à l’entendement.

Au premier rang du savoir-être attendu s’inscrit le désir de la rencontre. Être vraiment là, tenir sa position, côtoyer le silence avant qu’une parole ne soit prononcée. Composer avec ce qui advient, sans chercher à maitriser l’instant … Autant de prérequis indispensables.

Et puis accepter de se laisser surprendre, voire déstabiliser. Refuser les certitudes, rester ouvert au doute, maintenir le questionnement permanent. Cultiver la curiosité, la créativité et la réflexivité. Accepter de manière inconditionnelle une altérité parfois radicale et repoussante ne l’est pas moins.

Aller vers l’autre

Aller sur le terrain de l’autre, c’est s’ajuster à lui. Choisir le moment favorable pour l’aborder. Attendre d’être invité à entrer sur son territoire. S’acculturer à la sociabilité de la rue. Accepter de partager des éprouvés respectifs.

Le respect des choix de l’usager est central. Tous les publics de la rue ne sont pas en mal de toit. Il faut distinguer les sans-abris, des sans-logement, le logement précaire du logement inadéquat. Ne pas lire la dynamique des personnes à travers le filtre des représentations de l’insertion trop souvent présentée comme la seule solution viable.

L’acceptation de l’affiliation de la personne à son groupe d’appartenance est tout aussi indispensable. Aussi pénible et détestable, pathologique, aliénant et enfermant qu’elle soit, si c’est celle que la personne a choisi, il faut faire avec.

Ces principes s’appliquent aux intervenants présents dans le travail de rue. Mais, les autres professionnels de l’action sociale s’y retrouveront aisément.

 


Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »

Il est signé Jacques Trémintin


Lire aussi :

  • Intervenir auprès des jeunes en errance, François Chobeaux, Éd. La découverte, 2009, 155 p. On trouve dans cet ouvrage une somme passionnante de connaissances, synthétisant près de vingt ans de recherche sur la question des jeunes en errance.
  • Les nomades du vide, François Chobeaux, Éd. La découverte, 2004, 134 p., Voilà enfin réédité le livre de François Chobeaux consacré à ces vagues de zonards qui se sont mis à errer de festivals en  festivals à partir des années 1990.
  • La question sdf, Julien Damon, Éd. PUF, 2021, 368 p., Cette troisième édition du livre de Julien Damon paru il y a vingt ans, qui décortiquait les contours de l’une des problématiques essentielles de l’action publique et la manière dont celle-ci y répondait, reste d’une actualité brûlante.
  • Idées reçues sur les sdf, Thibaud Besozzi, Éd. Le Cavalier Bleu, 2020, 147 p., Thibaud Besozzi dresse ici un état des lieux très précis sur la question sdf, tout en déconstruisant les fausses évidences. A
  • SDF, l’obscénité du malheur, Pierre Babin, érès, 2004, 122 p. Quoi de plus sympathique qu’un psychanalyste qui ne se contente pas d’attendre dans son cabinet la demande d’éventuels clients, mais qui offre bénévolement ses services à Médecin du monde, pour proposer une offre d’écoute aux sans logis ?
  • Des rues et des hommes. les sdf : une question de société, André Lacroix, Dunod, 2006, 146 p., André Lacroix, Directeur de l’association Emmaüs pendant quinze ans, en parle en connaissance de cause : aucune structure, aucune association n’ont réussi à permettre aux SDF d’amorcer un retour à la vie ordinaire.
  • Et si les sdf n’étaient pas des exclus? Essai ethnologique pour une définition positive, Stéphane Rullac, Éd. L’Harmattan, 2005, 148 p., L’affaire est entendue, ces sans logis qui peuplent nos centre villes sont désocialisés, désaffiliés, acculturés, déculturés, anomiques, malades mentaux, délinquants et pour tout dire victimes. Mais, voilà que Stéphane Rullac vient bousculer nos certitudes et nous semer le doute
  • Maraudes littéraires, Sophie Chabanel, Éd. L’Aube, 2021, 160 p., Que vient donc faire une romancière dans une maraude ? Proposer des livres aux gens à la rue peut sembler contre-intuitif.
  • Le sang nouveau est arrivé. L’horreur sdf ? Patrick DECLERCK, Gallimard, 2005, 94 p., La charge de Patrick Declerck est féroce, mais salutaire. L’auteur n’épargne pas grand monde. Et comme on le comprend.

 


Bonus

Myriam Jolivet : une éducatrice à la rue

Il n’est pas si fréquent de passer d’un côté à l’autre de la barrière séparant travailleurs sociaux et personnes accompagnées. C’est, pourtant, le parcours atypique de Myriam Jolivet, éducatrice par choix, sdf par accident et actrice pour témoigner.

Elle arrive sur scène, s’allonge sur un banc, tente de se réchauffer, en s’entourant d’une couverture. Mais rien n’y fait : elle a froid. S’ensuivent, pendant une heure vingt, quinze scénettes qui confrontent le spectateur au vécu d’une femme à la rue. Cette tente Ketchua où elle se réfugie et dont elle refuse l’entrée à un homme qui veut y entrer. Cette journaliste avide de sensationnel et de misérabilisme, qui vient l’interviewer. Cette ménagère qui s’est disputé avec son mari et qui la rejoint pour discuter avec elle de la décoration de son logement, avant de rejoindre son domicile pour se mettre au chaud. Cet alcool dont elle aimerait bien se débarrasser. Mais pour arrêter de boire, il faut avoir une raison. Et elle, elle n’en a pas. Cette pétition qui circule dans le voisinage pour que les SDF s’en aillent. Ces centres d’hébergement imposant des règlements infantilisants, qu’aucun travailleur social chargé de les faire respecter, ne supporterait pour lui-même. Ces attentes des professionnels que des personnes en situation de survie soient en capacité de formuler … un projet. Et puis, il y a ces morts de la rue : celui qui s’est endormi et ne s’est jamais réveillé ou encore celui qui se suicide, après s’être fait chasser du métro. Seule en scène, Myriam Jolivet présente un spectacle poignant et criant de vérité. Logique : elle vient de la rue. Mais, s’il n’est déjà pas très fréquent de voir une actrice jouer sur scène son propre vécu de sans domicile, c’est encore plus improbable qu’elle ait eu un passé de travailleuse sociale.

 Du travail social …

C’est pourtant son cas. De 1997 à 2000, elle suit une formation d’éducatrice spécialisée dans cette école appelée alors l’IFRAMES, à Angers (et devenu depuis, l’ARIFTS). Son itinéraire la conduit à la fameuse clinique Laborde fondée par Jean Oury. Elle y découvre un mode d’accompagnement original inspiré par la psychothérapie institutionnelle : aucune porte n’est fermée à clef, personne ne porte de blouse. C’est à La Plaine Saint Denis, qu’elle exerce son premier emploi, en prévention spécialisé. Ce boulot, elle l’investit beaucoup. Certes, intervenir à deux dans un secteur de 16.000 habitants n’est pas forcément très confortable. Mais, elle s’y consacre avec passion. Elle intervient notamment dans un camp de Roms. S’appuyant sur son réseau, et plus particulièrement sur un médecin et une directrice d’école, elle réussit à faire vacciner et à scolariser la plupart des enfants. Elle arrive à convaincre des jeunes du quartier d’entrer dans ce camp qui traîne derrière lui tant d’idées reçues. Elle les a mis au défi d’accepter une rencontre avec les familles Roms. Ils en sortiront stupéfaits de se rendre compte combien cette population leur ressemble et séduits par la chaleur avec laquelle ils ont été accueillis. Mais bientôt, coup de tonnerre : la direction de son association décide de mettre un terme à l’intervention auprès de cette population. Motif ? Ne pas indisposer la municipalité qui voit là un appel d’air, incitant d’autres personnes en difficulté de cette communauté à affluer dans la commune. Croire que Myriam Jolivet va obéir à cette injonction, c’est bien mal la connaître. Elle continue à travailler auprès de populations roms, mais décide de ne plus en parler en équipe.

 … à la rue …

Cela dure quelques mois … jusqu’à ce que sa hiérarchie s’en aperçoive. Quand son Directeur le découvre, il lui mène la vie dure. «De ce jour, il n’a cessé de me harceler, cherchant à ce que je démissionne», explique-t-elle. Cette confrontation avec son employeur a, bien sûr, contribué à la fragiliser. Mais, c’est un enchaînement d’autres circonstances qui vont précipiter sa chute. Son petit garçon, avec qui elle vit seule, lui demande d’aller habiter avec son père. Racketté quatre fois et témoin d’un affrontement à coups de couteau, l’enfant vit dans l’insécurité et n’en peut plus du quartier. Consciente de la souffrance de son enfant, sa mère se résout à ce déménagement. Elle ne supporte pas très longtemps de vivre dans un appartement trop grand pour elle. Elle donne son préavis, mais ne réussit pas à trouver le studio qu’elle recherche. Pour obtenir un logement social, il y a six ans d’attente. C’est le début de la galère. Elle se fait héberger à droite et à gauche, tantôt chez un ami, tantôt chez un autre. Bientôt, elle n’ose plus les solliciter. Elle continue à travailler, mais n’en parle pas à ses collègues de travail. Ils ne voient rien. Peut-être, ne veulent-ils rien savoir ? « On a envie d’être considérée d’égal à égal et non dans la pitié » explique Myriam Jolivet, pour justifier son refus d’appeler à l’aide. Le sentiment de honte fait écran. C’est bientôt le gouffre. Elle tombe dans le néant. Elle termine son contrat, sans en retrouver un autre. La voilà sans logement, sans travail, bientôt sans ressources.

… et à la scène

Elle, qui était éducatrice spécialisée, passe de l’autre côté : elle n’est plus celle qui aide et accompagne, mais celle qui connaît la déchéance, la perte totale de dignité et le quotidien innommable de la rue. Elle est confrontée à l’alcool et à la drogue, subit l’inhumanité, vit la vigilance permanente d’une femme seule dans la rue. Sous l’effet de l’insécurité, la valeur des savoirs acquis s’estompe, laissant la place aux instincts les plus bas. Fin 2006, Myriam Jolivet rejoint « les enfants de Don Quichotte ». Elle a touché le fond et commence une lente remontée. Alors qu’elle préférait jusque là la chaleur des relations avec ses amis de la rue, à la froideur des murs, elle accepte d’intégrer une structure d’hébergement. Taraudée par l’envie de s’en sortir, elle va trouver les ressources enfouies au fond d’elle-même pour réussir à sortir progressivement du néant. Cela ne fait que deux ans que sa galère a débuté. D’autres le sont depuis dix ou vingt ans. Elle a gardé des alliés dans sa tête : son passé de professionnel, son goût de la lecture, sa capacité d’élaboration sur ce qu’elle est en train de vivre. L’écriture va grandement l’aider. Elle a commencé à noircir des pages pour décrire son vécu. L’idée d’un spectacle lui vient ensuite. Ses premiers auditeurs sont ses compagnons de misère. Ils l’encouragent à continuer : ils ont enfin trouvé quelqu’un parlant avec justesse de ce qu’ils vivent. Elle en fait son projet de vie. Les travailleurs sociaux lui rient au nez. Où a-t-on vu un SDF monter sur scène ?

 Témoigner

Pourtant, elle réussit. En 2006, la pièce « Resist’tente » naît. Ils sont quatre à la jouer. Deux des acteurs meurent. Le troisième abandonne. Myriam Jolivet se retrouve seule. Elle persévère. Elle fait tout, toute seule : la communication, la bande son, la mise en scène, l’actrice, juste aidée pour la partie administrative. Si le scénario s’abreuve à son histoire, ce n’est pas par exhibitionnisme. Elle ne veut plus laisser aux sociologues, aux psychologues ou aux travailleurs sociaux le soin de parler de la réalité de la rue. Elle veut raconter son expérience singulière, sans vouloir généraliser. Elle connaît trop bien la diversité des parcours et des problématiques menant à l’exclusion. Son message est simple et son intention est claire : inviter à ne plus enfermer les sans domicile dans des étiquettes et inciter à préserver l’humanité dans nos relations à eux. « Celle ou celui que l’on regarde, continue à vivre », explique-t-elle. « On meure de ne pas exister aux yeux des autres, de n’avoir plus de valeurs pour eux », continue-t-elle, en expliquant combien un sourire ou un regard qui ne fuie pas est bien plus important qu’une pièce. « Comment un amas de chair désabusé peut-il avoir une destinée ? », s’interroge-t-elle dans son spectacle. C’est de cette conviction mortifère partagée par tant de personnes à la rue et par tant de bien logés, que vient une partie du problème. La solution, pour une part, est bien dans ce changement de vision collective. C’est, en tout cas, une certitude pour Myriam Jolivet qui s’attache à le démontrer, représentation après représentation, à travers tout le pays. Si elle a réussi à s’en sortir, elle n’en a pas pour autant oublié ses compagnons de la rue qu’elle fait passer, grâce à sa pièce, sur le devant de la scène.

Contact : Compagnie Les Sdouf
Courriel :mimi.theatre@gmail.com
Blog : http://sdouf.over-blog.com
Téléphone : 06 99 66 29 94

 


photo : Claude Robillard Jeune de la rue et ses cinq chiens (Young man on the street and his five dogs). Certains droits réservés

 

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