Didier Dubasque
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Livre Blanc du Travail Social : que faire aujourd’hui ?

Le Centre National de la Fonction Publique Territoriale (CNFPT) a organisé le 6 février dernier une journée de formation et d’information pour les professionnels territoriaux de l’action sociale.  Elle s’inscrivait dans le prolongement des travaux du Livre Blanc du travail social, ce document stratégique récemment remis au gouvernement par le Haut Conseil au Travail Social. Il m’avait été demandé de conclure la journée avec une courte intervention d’une dizaine de minutes. Voici donc l’essentiel de mon propos qui ne visait pas à résumer une nouvelle fois les préconisations du livre blanc, mais plutôt d’ouvrir quelques perspectives :

« Les temps sont difficiles pour le travail social et ses acteurs… »

Nous le savons tous et nous l’avons vu à travers les constats portés par le Livre Blanc du travail social. Les institutions, les agents, avec parmi eux les travailleurs sociaux sont à la peine. La population en demande d’aide aussi pour d’autres raisons. Elle est pourtant en droit d’attendre des services publics des réponses adaptées à la mesure de ses attentes.

Finalement, nous sommes tous en difficulté : le Livre Blanc nous le dit, vous le dites, les personnes accompagnées aussi. Certaines d’entre elles nous ont indiqué que, grâce à leur participation aux instances, elles ont pu percevoir l’envers du décor. On devrait dire « l’enfer du décor » nous a dit un représentant des usagers. Ce n’est pas faux si l’on considère que les professionnels sont inscrits dans une logique « infernale » liée au manque de temps, de moyens, d’espaces de réflexion et de perte d’autonomie.

Pourtant, le Livre Blanc nous dit autre chose. Il est différent des autres rapports qui se sont succédé au fil de ces récentes années, (livre vert, rapport Piveteau, rapport Bourguignon, rapport de Marie-Paule Cols suite à la crise Covid…) Le Livre Blanc en fait la synthèse, il aborde aussi des sujets qui n’avaient pas été traités jusque-là, tels les effets du genre ou le changement climatique. Enfin, il fixe des priorités et nous donne des clefs sur « ce qu’il faudrait faire » aujourd’hui dans l’intérêt de tous.

Pour autant, pouvons-nous agir à partir de ses 15 recommandations ? Le pouvons-nous si les conditions mêmes d’exercices de nos métiers ne changent pas ? Le livre blanc ne répond pas à cette question fondamentale qui est revenue sur le tapis à plusieurs moments de la journée : « Le Gouvernement va-t-il prendre en considération toutes les préconisations ? » Ce ne sera pas le HCTS seul qui pourra faire évoluer nos métiers sans moyens nouveaux et sans une volonté politique. Ce ne seront pas non plus, malgré toutes leurs bonnes volontés, les Comités locaux et régionaux du Travail Social, trop peu nombreux sur le territoire. Ils peuvent soutenir et proposer des changements dans les pratiques, permettre de meilleures coordinations, mais cela ne suffira pas.

Agissons là où nous le pouvons

Nous n’avons pas été rassurés au sujet du portage national et des moyens à déployer pour résoudre la crise sans précédant de l’attractivité de nos métiers.  La question salariale reste entière. Le Président du HCTS a indiqué avoir pris rendez-vous avec notre ministre de tutelle en charge du Travail, de la Santé et des Solidarités. Mais Madame Vautrin avec ce superministère a déjà d’autres priorités. Le social est situé bien loin derrière le Travail et la Santé.

Il nous faut pouvoir agir quelle que soit la mobilisation de notre ministère de tutelle. Agir là où nous le pouvons, c’est-à-dire directement sur le terrain. Je vois en cela plusieurs axes de travail nécessaire pour une meilleure reconnaissance du travail social et de ses effets positifs sur la population :

1. Parlons de nos réussites !

Nous avons une fâcheuse tendance à ne voir que ce qui ne va pas. Les échecs et les difficultés que nous rencontrons. Nous ne parlons pas de toutes ces petites victoires du quotidien qui montrent comment les personnes fragiles ont été protégées, conseillées et soutenus dans leurs démarches d’autonomie. Parlons aussi de ce qui fonctionne et pas uniquement de ce qui ne va pas. C’est essentiel. Quelle image donnons-nous aux futurs professionnel(le)s qui viennent en stage ou même dans les médias s’ils n’entendent que notre plainte ? Rappelons-nous que cette plainte n’est pas nouvelle. Il nous faut vraiment pouvoir la dépasser.

2. Formalisons les éléments de nos réussites au travail.

Les travailleuses sociales ont un défaut récurrent : la modestie ! Au point de s’effacer complètement après avoir mené une action qui a renforcé le lien social et qui a permis à leurs interlocuteurs de pouvoir prendre leur vie en main. Il nous faut savoir analyser les éléments qui conduisent à la réussite des actions menées sur le terrain. Savoir et faire savoir comment une action concertée peut provoquer de grandes choses. Analysons et formalisons ce savoir d’expérience et n’hésitons pas à le transmettre aux autorités de tutelle. Donnons à voir tout ce qu’apporte nos interventions.

3. Soyons tolérants et non jugeant.

Ces deux qualités sont intrinsèques à la pratique de l’écoute et de l’accompagnement social. Or si les travailleuses sociales savent le faire avec les personnes qu’elles accompagnent, elles sont comme les cordonniers : mal chaussées. Nous sommes trop souvent sévères envers les collègues qui rencontrent des difficultés et qui craquent parfois. Pourtant il n’y a rien de plus humain, que d’être mis en difficulté, de ne pas toujours savoir agir à bon escient. Chacun tente de faire au mieux et nous avons tous le droit à l’erreur même si celle-ci peut avoir de très fâcheuses conséquences.

4. Soutenons-nous les uns les autres.

Dans une société qui renforce l’individualisme et blâme celles et ceux qui « ne réussissent pas » dans la vie, opposons la solidarité, l’entraide et le collectif. Il est logique que le stress et l’anxiété puissent habiter les professionnel(le)s du travail social. Ils rencontrent tous les jours des personnes stressées, malheureuses et très souvent maltraitées. Évidemment, le fait de rencontrer des gens qui souffrent et ne sont pas considérés comme ils devaient l’être, a des effets sur les aidants, qu’ils soient professionnels ou bénévoles. Nous avons une impérieuse nécessité de nous entraider face à tout ce qui entrave notre travail.

5. Transformons nos lieux d’accueil.

Dans un monde de tensions et de pressions diverses, nous avons à proposer à la population des lieux chaleureux, à l’écoute des besoins. Ce sont des espaces où il est possible de se poser, de souffler et tout simplement de respirer.  Car celles et ceux qui viennent nous voir ont besoin de se dégager du tumulte ambiant pour pouvoir réfléchir et comprendre ce qui se passe pour eux. Nous-mêmes professionnels avons besoin de ces lieux où l’on vient avec plaisir le matin, sans boule au ventre face à des injonctions auxquelles nous ne pouvons répondre.

6. Acceptons de prendre du temps.

Tout nous invite à agir de plus en plus vite, sans recul. Nos messageries débordent. Cette accélération permanente est épuisante. Il nous faut savoir différer. Les outils numériques sont certes utiles, mais tout autant envahissants. Il n’est pas certain qu’ils nous libèrent. Il nous faut savoir ralentir pour aller au rythme de la personne. On ne peut répondre dans l’immédiateté avec des réponses simples à des problèmes complexes qui durent depuis plusieurs années. Le solutionnisme technologique est une illusion. Prendre l’autre en considération en respectant son temps (de compréhension, de décision…) est aussi une forme de respect du rythme de chacun, forcément différent les uns des autres

Maintenons la pression sur les décideurs.

J’aimerais pouvoir vous recommander de prendre vos tracteurs et de bloquer le périphérique parisien. Cette méthode semble bien fonctionner auprès de nos gouvernants. Ceux qui l’ont fait ont rapidement obtenu gain de cause.  Il nous faut trouver des moyens pour nous faire entendre. Faisons des alliances, agissons avec les personnes concernées, nous avons des alliés dans nos institutions, dans les ministères aussi. Renforçons nos associations et syndicats. À nous de trouver les moyens de faire reconnaître notre travail et son juste dû.

Je vous remercie pour votre attention.

 


Photo DD une partie de l’assemblée lors d la journée du CNFPT

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3 réponses

  1. « L’enfer du décor » que ce soit pour les salariés mobilisés avec de moins en moins de moyens, et toujours plus de Travail social, et bien sûr les bénéficiaires, dont je fais partie depuis plus de 10années avec une importante implication pour que les choses bougent au niveau du Dept 44 et plus loin.Actuellement membre du CLTSDS 44, collectif citoyen, membre CLI, co-rédacteur du Petit Guide Fûté Dept 44.

  2. Oui oui et oui! Il faut positiver ! Il faut valoriser notre travail!
    Les petites avancées des personnes accompagnées, le travail collectif avec ses bienfaits sur le public qui ose être bousculé, le nombre d’associations de solidarité qui viennent compléter notre travail social localement….Cela demande de l’énergie et du temps ; du travail de partenariat, l’organisation d’action Co..
    Personnellement c’est ce qui me fait tenir.
    Hélène, assistante de service social

    1. Oui les actions co. aident à garder le cap, c’est ce que j’ai fait aussi jusqu’à ma retraite. Bravo continuez ☺️ !

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