L’internet des familles modestes, quels usages positifs et quelles difficultés ?

Connaissez vous Dominique Pasquier, directrice de recherche émérite au CNRS ? Elle a réalisé un très intéressant travail de recherche sur les usages de l’internet dans les familles modestes qui vivent dans les zones rurales. Elle en a tiré un ouvrage dont vous trouverez ici une recension. J’ai eu la chance d’écouter Dominique Pasquier lors de son passage à Nantes à l’occasion de la « digital week ». Elle était invitée par Nantes Métropole et l’association « numérique en commun ».

Son travail d’enquête réalisé en 2018 lui a permis de rencontrer des familles qualifiées de « populaires ». Ce sont des familles qui travaillent, qui ont des conditions de vie non-précaires mais ont de faibles revenus. Ces familles tentent de s’en sortir au quotidien. Leurs fins de mois sont difficiles. On retrouve beaucoup de ces familles inscrites dans le mouvement des gilets jaunes, notamment en zone rurale. La chercheuse et son équipe ont pu aussi étudier plusieurs centaines de comptes Facebook et mener des dizaines d’entretiens qualitatifs. Ce sont très majoritairement des femmes qui se sont exprimées dans cette enquête.  Voici ce qu’elle en nous dit :

« Les services proposés sur l’internet sont  crées par des gens diplômés pour des gens diplômés ». Le boom de la connexion débute en 2008. Mais à aucun moment il n’a été pensé l’usage par des personnes n’ayant pas les mêmes priorités que les majors de la Silicon Vallée. Les services sont pensés pour les catégorie sociales supérieures (CSP+)

Le rapport difficile de l’écrit ne peut être ignoré mais il est contourné

Les personnes « modestes » ont contourné la pratique de l’écrit. Leur accès à l’écriture étant un marqueur social,  elles ont rejeté l’utilisation des échanges formels tels les mails, Twitter, pour utiliser les SMS et les comptes Facebook. Elles évitent ainsi d’écrire et de donner à voir leur non-maîtrise de l’orthographe. Pour cela elles ont un usage important de liens avec la publication sur leurs murs de panneaux déjà rédigés avec des phrases « toutes faites » qui expriment leurs idées et leurs valeurs. Ces familles ont aussi aussi une pratique de partage des écrits des autres dès lors qu’elles sont d’accord avec ce qu’elles lisent.

Elles ont une perception particulière du monde et s’organisent dans des réseaux familiaux qui  permettent de construire un entre soi protecteur avec des valeurs morales fortes. Ces familles sont d’ailleurs sévères avec les personnes qui perçoivent des aides sociales dénoncées comme des profiteurs. En fait, nous dit Dominique Pasquier,  « ces familles font preuve d’une forte ambivalence à l’égard des aides sociales : dès que l’on perçoit une aide sociale, on craint de devenir un cas social » alors qu’elles rejettent ce modèle. Elles voient bien qu’elles en ont besoin. Mais il n’y a pas que cela…

Les « gens de pouvoir sont rejetés massivement ».

Pour elles la vision du monde se résume à 2 grandes catégories. Les puissants et les petits, les sans grades. C’est, nous dit Dominique Pasquier, une vision populiste du monde. Elle s’associe à un sentiment d’extrême dureté des conditions de  vie. C’est pourquoi elles partagent facilement ce qui les révoltent même si les informations relayées sont fausses. (fake-news).

La brutalité de la dématérialisation : « ils veulent pas nous dire les choses en face »

La dématérialisation des services publics est très mal acceptée. Elle amplifie une méfiance permanente qui crée une grande  rupture avec la valeur du « face à face ». Méfiance vis à vis des pouvoirs politiques mais aussi des institutions qui gèrent les prestations. Les  outils notamment les plates formes sont considérées comme peu voire pas du tout compréhensibles et génératrices d’erreurs. L’e-mail est complètement inadapté. Cette population utilise en priorité le smartphone.  Or les sites ne sont pas adaptés aux petits écrans avec des menus simples. Les familles sont noyées par les spams qui côtoient les messages importants. Pourtant l’usage de l’internet est apprécié, mais pour de multiples autres raisons.

L’internet est utile pour faire des économies et « apprendre plein de choses »

Le bon coin, blablacar, tout ce qui permet d’obtenir des biens et services peu chers voire même gratuits sont plébiscités. Il en va de même pour le visionnage de films, soit en streaming soit téléchargés. « On n’a pas les moyens d’aller au cinéma » et de toute manière chez nous, il n’y en a pas ! ». L’internet est perçu aussi comme très utile pour la connaissance…

l’internet permet de s’informer et de se former…

L’internet permet une ouverture sur la connaissance qui est d’abord pratique et opérationnelle. Youtube et la multitude de tutoriels en ligne sont très utilisés. Cela va de la pratique du bricolage (par ex. bien poser du papier peint,) en passant par les recettes de cuisine (marmiton) ou encore la possibilité de réparer des objets en panne.  En ce sens, les personnes sont contentes de ce que l’on trouve sur Internet car de nombreuses informations sont à leur portée. Les pratiques familiales évoluent. On reste ensemble dans une même pièce mais chacun consulte son smartphone individuellement mais en restant côte à côte.

Un rapport au savoir   en train d’évoluer

Si le savoir pratique précédemment décrit est très utilisé, les familles s’engagent dans des apprentissages de 3 natures différentes :

  • les savoirs « savants » : l’internet leur permet d’arriver avec un minimum d’information qui leur permet de ne pas être dans une forme de soumission face à l’expert. Elles consultent des sites comme doctissimo pour comprendre ce que leur dit leur médecin,  elles utilisent des site d’aides aux devoirs pour les apprentissages scolaires. Ces sites permettent de ne pas non plus se sentir démunie face aux figures de pouvoirs « verticaux » (pouvoir médical, pédagogique, éducatif…)
  • Les savoirs d’expériences : les familles vont lire ce qui s’écrit sur un sujet qui les concerne via les forums ou blogs spécialisés (comme par exemple celui-ci) Elles viennent y chercher des réponses mais ne participeront pas aux échanges
  • Les savoir des tutoriels : les savoirs « de la main » ce qui permet aussi de se lancer dans des pratiques nouvelles comme par exemple la broderie, la couture, la peinture etc. alors qu’initialement on n’y connaît rien ou presque

On le voit à travers cette étude les familles modestes ne sont pas passives. Elles se réapproprient certains outils de l’internet, en rejettent d’autres. Leurs choix sont guidés par un certain pragmatisme et des principes de réalité : faire des économies,  mieux comprendre et gérer la vie quotidienne, mais aussi pour s’informer et se former sans passer par l’école ou un centre  de formation.

Il n’est pas sûr par contre qu’elles soient à l’abri des arnaques et fausses informations qui, on le sait aujourd’hui permettent de manipuler des opinions à travers des envois ciblés. Mais sur ce sujet nous sommes un peu tous soumis à même enseigne.

 

photo : Dominique Pasquier lors de son passage à Nantes (la photo est un peu floue désolé)

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