L’étonnante modernité des étudiantes assistantes sociales de 1968…

Il est intéressant de se pencher sur les travaux du Groupe de Recherche et d’Étude de l’Histoire du Service Social à l’aune de mai 68. Ce retour vers un passé désormais lointain est riche d’enseignements à l’heure où des travailleurs sociaux se mobilisent pour dénoncer les logiques notamment économiques qui entravent leur travail.

Les travaux des étudiantes ASS de mai 68 réunies au sein de commissions, nous rappellent étrangement des débats actuels notamment sur la place des personnes accompagnées, le développement local, les actions collectives ou encore la prévention.

Le service social en mai 1968 : une « onde de choc » dans la formation

C’est sur ce thème que se sont penchés plusieurs auteurs dans le numéro 9 du temps du social, la revue du GREHSS. Brigitte Bouquet nous rappelle  dans ce numéro le contexte de l’apparition d’un mouvement social sans précédent à l’époque : Au cours des mois de mai et juin 1968, près de 1100 manifestations ont lieu, en 43 jours.  « Mai-Juin 68 a été la combinaison originale d’une puissante révolte étudiante et d’un immense soulèvement ouvrier, avec près de 10 millions de grévistes et qui s’est caractérisé par les occupations d’usines. Entre le mouvement étudiant et la classe ouvrière traditionnelle, il y a eu convergence. Mai 68 a eu pour effet d’accélérer le desserrement des cloisons sociales ». écrit-elle.

Comment le service social a t-il vécu les « événements » de mai 1968 ? Dans un premier temps les «élèves» assistantes sociales et assistants sociaux sont sensibles à la mobilisation étudiante. A partir du 15 mai 1968, dans la plupart des écoles de service social, les élèves abandonnent les cours et se réunissent en commission. Elles portent sur la critique du rôle de l’assistante sociale et la formation souhaitée.

Des projets de formation sont élaborés et une nouvelle structuration des services sociaux est proposée. Puis la contestation s’étend aux professionnels, et des grèves ont lieu dans certaines institutions. En région parisienne, des commissions étudiantes/professionnelles se réunissent à la faculté de Jussieu et publient des rapports qui tracent le nouveau visage souhaité du service social. Dans toutes les régions des écoles suivent le mouvement. Des grèves ont lieu dans certaines institutions.

Henri Pascal a étudié plus particulièrement les travaux de plusieurs commissions étudiantes ASS de 68. Il indique que les « élèves » se réunissent en commission à la « Halle aux Vins » (Jussieu). Le 28 mai l’assemblée générale des praticiens de service social, réunis Censier, se déclare solidaire du mouvement de contestation et de rénovation des «étudiants et travailleurs». Elle invite «les Assistantes Sociales en activité et les autres travailleurs sociaux à participer au grand mouvement de réflexion et de remise en question du statut du travailleur social dans la société».

Les commissions des élèves, renforcées par des professionnelles et des formateur se réunissent jusqu’au 30 juin. Geneviève Morinière, directrice de l’Ecole Normale Sociale, dans une lettre aux parents des élèves «constate que, « dans ce mouvement, il y avait un travail sérieux de réflexion des élèves en commission d’études ». Des comptes rendus ronéotypés témoignent de ce travail, datés de mai-juin 1968,

Mais que demandent les étudiant(e)s ASS ?

Elles dénoncent d’abord les politiques d’assistance qui ne règlent pas les problèmes de fond mais crée  la dépendance. Les aides financières sont critiquées : «Les secours en particulier sont assez souvent ressentis comme une aumône à renouveler et maintiennent, malgré l’objectif du service social, les individus en position d’assisté, portant ainsi une grave atteinte à leur dignité et à l’épanouissement auquel ils ont droits».

Elles élaborent une définition sur les missions de l’assistante sociale : « L’assistant de Service Social aide professionnellement l’homme à se réaliser pleinement dans une société (ou civilisation) qu’il recrée perpétuellement à sa mesure. Il est donc un praticien qui, en coordination avec d’autres travailleurs sociaux, a un double rôle sur les plans individuels et collectif de promotion,  d’information, de prévention, de recherche et action sur les structures. Cette aide, plus ou moins prolongée, est au service de tout individu, quelle que soit sa position humaine et sociale, au service de toute communauté, sans discrimination. Elle doit permettre avant tout recyclage et progression »

Elles revendiquent une mission de coordination en vue de développer des actions de prévention : «L’As devrait jouer un rôle de catalyseur. Elle réunirait des personnages « clés » d’un secteur ou quartier, directeurs, instituteurs, administratifs… Ces personnages, sensibilisés aux problèmes, pourraient mener eux-mêmes une action de prévention et d’éducation dans leurs groupes respectifs.»

« Les assistantes sociales voulaient une société plus juste,et affirmaient un lien égalitaire avec les usagers en même temps que la participation à l’élaboration des plans économiques et sociaux » précise aussi Brigitte Bouquet

En 68, il est nécessaire «pour le service social d’avoir un pouvoir de contestation et de décision»

Il faut également rapporte Henri Pascal  aider à « développer le sens critique des usagers et de les amener à résoudre eux-mêmes leurs problèmes ». C’est alors une critique d’une définition répandue du service social qui viserait adapter l’homme la société : le but primordial du service social « ne semble pas de mieux adapter l’homme à la société (ce qui peut être une formule dangereuse si la société est oppressive d’une manière ou d’une autre) mais de l’aide à être plus autonome. De ce fait il sera plus apte à juger cette société et à participer à sa transformation. » Bref il s’agit de soutenir les « usagers » afin qu’ils puissent agir  en tant que citoyens.

Je passe rapidement le fait que les étudiantes réclament la reconnaissance à bac + 3 de leurs études ainsi que le cadre A dans la fonction publique. Cette question ne fut en passe de se régler que 50 ans plus tard aux conditions que l’on sait.

Un des rapports se termine par un souhait de transformation totale des structures du service social. Ce qui est souhaité c’est un « service social directement employé par la population usagère d’un secteur géographique donné » structuré à trois échelons : local, régional, national : « A chaque échelon existerait une organisation tripartite composée de représentants des diverses catégories d’usagers, de représentants des travailleurs sociaux de représentants des organismes de prévoyance recevant des cotisations versées pour une politique d’action sanitaire et sociale » Cela me fait étrangement penser aux comités locaux du travail social qui aujourd’hui visent à réunir autour d’une même table tous ces acteurs cités… Sans toutefois avoir de pouvoir de décision.

On a souvent accusé les assistantes sociale de corporatisme en « restant entre elles » avec leurs propres références. C’est tout le contraire qui est sollicité à l’époque par les étudiants : la commission Formation demande « une première année commune aux étudiants intégrés l’Université critique des sciences de l’homme (à construire) : sociologue, psychologue, économiste, démographe, travailleurs sociaux« . La 2ème et 3ème années étant plus spécifiques aux professions.

Le développement social n’existe pas alors sous la forme que nous connaissons pourtant ces étudiants se prennent à espérer qu’à l’échelon local  « «  …une équipe sociale serait employée par l’organisation tripartite. Cette équipe composée de travailleurs sociaux, sociologue, psychologue, animateurs, éducateurs, A.S. etc… (tout professionnel visant par son travail à l’épanouissement de l’homme) favoriserait à titre d’expert la vie de la communauté qui se prendrait en charge elle-même. »

Le rapport sur l’intégration l’Université est le plus long des quatre nous dit Henri Pascal. « Il s’ouvre par une page intitulée « pourquoi entrer à l’Université ». L’argumentaire se construit autour de deux objectifs :
-«la démocratisation de l’enseignement» signifiant : gratuité des études, statut étudiant et participation l’élaboration des programmes ;
-«une nouvelle conception de la profession» favorisant la collaboration avec les autres travailleurs sociaux et permettant l’accès aux tâches d’organisation et d’encadrement

Qu’en est-il aujourd’hui sur ce sujet ?

Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire ou à écrire tant le travail de réflexion sur les études et les missions des travailleurs sociaux fut intense et argumenté. Loin des utopies irréalistes, nos collègues de l’époque pensaient leur travail dans une mission de libération de l’homme et de la femme de leurs servitudes, afin qu’ils puissent en toute autonomie prendre en main leur destin. Elles demandaient même que les personnes accompagnées (appelées alors usagers) puissent être à parité en nombre aussi nombreuses que les travailleurs sociaux dans les instances de décision et de concertation. L’heure était à la co-gestion voire à l’autogestion

Mais que sommes nous devenu(e)s 50 ans plus tard ? Dans quelle galère ramez nous tous les jours ? Relire ce qu’avaient pu espérer nos ainées est non seulement rafraichissant mais aussi suffisamment moderne pour que nous nous en saisissions à nouveau.

Lire « Les temps du social nouvelle série n°9, janvier 2020 » sur le site du GREHSS

  • Brigitte Bouquet, Des prémices et des effets immédiats, p. 3.
  • Trois notes sur le mouvement
    • Henri Pascal,  1968 : la commission étudiantes-professionnelles réinvente le social et sa formation, p.8.
    • Yves Faucoup , « Mon mai 68 à Saint-Chamond », p.13.
    • Jacqueline Bonneau Mai 68 à la DDASS du Val de Marne, p.19.
  • Ondes de choc dans la formation
    • Cristina De Robertis , Conséquences de 1968 : les changements dans la formation d’assistantes de service social, l’exemple de l’ENS, p.22.
    • Patrick Lechaux , Les formations sociales à un tournant historique en 1968 : intégration à l’université ou reconnaissance d’un système autonome ?
    •  Brigitte Bouquet, L’héritage, l’effet aujourd’hui, p.36.

Soutenir l’asssociation GREHSS en y adhérant : Cliquez ici

 

photo de  Jeanne Menjoulet Mieux vaut soixante huit « tard » que jamais ! Paris 11 Prise le 20 avril 2019 Certains droits réservés

les parties en italique sont des extraits des compte rendu des réunions des commissions des étudiants assistant de service social de 1968

 

Partager

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email

Articles liés :

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :