Didier Dubasque

Les romans de l’été (4) : « Dans la diagonale du vide » (les travailleurs sociaux face à la violence)

Le 8 juin dernier, le père d’un enfant placé agressait une travailleuse d’un placement familial à coups de couteau. Deux ans auparavant, c’était Audrey qui était tuée. Ce roman lui rend hommage.

livre dans la diagonale du vide

Il n’est pas aisé d’écrire une fiction, à partir d’un fait divers. Surtout quand il s’agit du meurtre d’une collègue. Certes, Corinne Le Bars, assistante sociale, puis formatrice et chercheure, connaît bien le milieu de l’action sociale. Mais, cela ne suffit pas pour remplir les attentes d’un roman.

Elle y arrive pourtant avec talent, déployant pour cela trois qualités : l’humilité (qui lui fait cultiver la prudence), la discrétion (qui lui évite de s’inscrire dans le sensationnel) et l’humanisme (qui lui fait rester au plus près des vécus).

L’humilité

Il ne faut pas s’attendre à trouver dans ces lignes la moindre révélation. Il ne s’agit pas d’un travail d’enquête qui chercherait à découvrir les raisons du meurtre. Plusieurs pistes sont néanmoins évoquées Un psycho-traumatisme remontant au vécu d’appelé du meurtrier, pendant la guerre d’Algérie ? Un délire de persécution ? Un trouble psychiatrique identifiable dont le symptôme serait le syndrome de Diogène ?

Personne ne pourra jamais y répondre. Et certainement pas l’auteure dont l’ambition n’est pas à chercher dans cette quête. A chacun(e) de fournir ses propres hypothèses et interprétations à partir des éléments proposés, face à une énigme qui restera à jamais non-résolue. Au-delà des ingrédients propres à tout polar, l’essentiel est ailleurs.

La discrétion

On ne trouvera pas plus dans ces pages, de descriptions spectaculaires ou de ces détails qui font vendre. On sait qu’Audrey accompagnait socialement un vieux monsieur de 85 ans. Le retraité l’a tué d’un coup de fusil, avant de retourner l’arme contre lui et de sesuicider. Malgré la sinistre dimension de l’évènement, le récit de l’auteure est tout en délicatesse et en pudeur.

Ce qui traverse de part en part ce roman, c’est le décryptage des réactions humaines que ce meurtre fait émerger. Le voisin qui découvre la scène de crime. Les gendarmes qui la protègent et faisant appel au GIGN (ignorant si le forcené ne va pas les viser à leur tour). Le patron du café du village où la cellule de crise s’est installée. Hadrien le stagiaire assistant social qui devait prendre la suite d’Audrey sur le départ.

L’humanisme

Se mettre dans la peau du Président du conseil départemental, du maire du village ou de la procureure n’est pas le moindre des paris. Identifier leurs émotions derrière leurs réactions, et leurs postures officielles l’est tout autant.

Et que dire de la description de Jean, le vieux monsieur meurtrier ? Il serait si facile de l’affubler de toutes les caractéristiques du monstre, alors qu’il symbolise bien plus la banalité du mal !

Pour autant, le plus émouvant restent ces chapitres qui commencent et terminent le récit. Ceux-là même qui donnent la parole à Juliette et Enzo les enfants de la victime, ces orphelins qui décrivent avec leurs mots ce qu’ils vivent.

Ah oui, dernière précision. Ici, pas de récit chronologique. Mais des portraits qui se succèdent, des épisodes qui articulent l’avant et l’après, des scènes pris sur le vif. Comme si on avait à faire à un puzzle aux pièces éparpillées qu’il revient au lecteur d’avoir à reconstituer. A l’image du désarroi,  de la stupeur, et de l’effroi qui s’emparèrent de tous tétanisés en prenant connaissance de ce meurtre.

Enigme policière, drame humain, tragédie professionnelle se tricotent, au gré des pages. Reste la disparition tragique d’une conseillère en économie sociale et familiale dévouée à sa mission d’accompagner les plus fragiles et qui en est morte.

 


Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert » Il est signé Jacques Trémintin


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  • 2021 : année noire : Après le meurtre de Cyril Pierreval, chef de service dans au Centre d’accueil pour demandeur d’asile (CADA) Isard COS de Pau, le 19 février dernier, notre profession est à nouveau en deuil, après la mort d’Audrey Adam, assistante sociale de secteur âgée de 36 ans, à Virey-sous-Bar, dans l’Aube, le mercredi 12 mai.
  • Le crime est-il évitable ? : Régulièrement, les faits divers sont le prétexte de décisions prises sur le coup de l’émotion, illustration de la surenchère de démagogie à laquelle se prêtent medias et politiciens.

 


 Bonus : pour la mémoire

Sortir de la sidération et se remettre à penser

C’était le 19 mars 2015, en tout début d’après-midi. Cette interview avait été réalisée deux mois après que Jacques Gasztowtt ait été assassiné. Ce meurtre est sorti très vite de l’actualité. Mais, pour les salariés du Service social de protection de l’enfance, (SSPE) le drame fut longtemps encore présent dans leur quotidien. Comment tente-t-on de se relever d’un tel traumatisme ? Marc Paichard, son Directeur, nous décrit la progressive et lente reconstruction.

On peut imaginer l’effroi, au moment du meurtre de Jacques Gasztowtt. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Le 19 mars, nous organisions la première réunion du nouveau Conseil d’établissement qui venait d’être élu, quand j’ai été prévenu d’une agression, au sein du service. Je me suis rendu sur les lieux, sans imaginer un seul instant ce que j’allais découvrir. Nous avons toutes et tous été pris d’horreur, face à ce que nous ne pouvions pas concevoir. Nous avons très vite été plongés dans un état de sidération. On ne s’engage pas dans ces métiers par hasard. La volonté d’aider et de soutenir les plus fragiles, qui en est le moteur principal, est en complète contradiction avec cette brutalité.

Que s’est-il passé dans le jours qui ont suivi ?

Il fallait tout mettre en œuvre pour répondre à l’impression d’effondrement qui s’emparait de chacun(e) d’entre nous. Notre première réaction a été de nous serrer les coudes. Dès le lendemain, les collègues en retraite et ceux qui avaient changé de service nous ont rejoint. Il y avait là notre Président et des membres du Conseil d’administration. Le soutien extérieur a été lui aussi massif. Les Directeurs et les travailleurs sociaux des autres services de protection de l’enfance se sont manifestés très vite. Plusieurs rassemblements ont été organisés avec notamment cette manifestation de près de deux mille cinq cents participants dans les rues de Nantes mais aussi dans plusieurs villes de France. Dans les heures qui ont suivi le drame, le Président du Conseil général de Loire Atlantique, la Maire de Nantes, la Directrice de la PJJ sont très vite venus sur les lieux, pour manifester leur émotion. Madame Taubira, Ministre de la Justice, Madame Rossignol, Secrétaire d’État chargée de la famille et des affaires sociales se sont aussi déplacées pour rencontrer les salariés de l’association et décorer à titre posthume notre collègue de l’ordre national du mérite. Nous avons reçu des centaines de lettres et de courriels de professionnels de toute la France mais aussi de familles que nous suivons. Toutes ces manifestations de solidarité et de soutien ont été très importantes pour nous.

Comment avez-vous réussi à dépasser cet état de choc ?

Nous avions bien conscience qu’il nous fallait nous remettre à penser. Nous ne pouvions rester dans l’entre soi. Il était nécessaire de nous faire aider par des personnes extérieures. La première réponse a été de chercher à apporter un soutien à chaque salarié. Nous avons d’abord bénéficié de la cellule d’urgence médico-psychologique du CHU puis de l’intervention de psychologues du travail mis à disposition par le Conseil Départemental. Parallèlement, il nous a semblé essentiel de répondre au traumatisme institutionnel. C’est collectivement que nous avions été touchés, c’est collectivement qu’il fallait aussi répondre. Nous avons fait appel à un intervenant spécialisé pour nous aider à sortir de la sidération dans laquelle nous étions. Dans un second temps, nous avons cherché à tirer les enseignements de ce qui venait de se passer. Nous avons alors procédé à un inventaire de toutes les questions posées à la suite de cette agression, à commencer par celle du retour dans nos locaux compte tenu de leur charge symbolique et du fait que le Conseil Départemental avait mis à notre disposition d’autres bureaux. Après avoir organisé l’expression des salariés sur cette question, le Conseil d’Administration a décidé finalement de la réintégration, sous couvert de leur sécurisation.

Cette sécurisation implique-t-elle un équipement de caméras et de portes blindées ?

Absolument pas. L’imaginer serait se fourvoyer totalement et ne rien comprendre à ce qui fait le cœur de notre action. L’essence de notre métier, c’est la rencontre humaine. Et, on ne tisse pas un lien de confiance avec l’autre, en se barricadant ou en se méfiant de lui. L’immense majorité des familles avec lesquelles nous travaillons sont en grande souffrance, mais ne sont pas violentes. Jacques Gasztowtt n’était pas visé en tant qu’éducateur (voir encadré). Quand est évoquée la notion de sécurisation, cela interroge le sens de notre engagement professionnel. Ce traumatisme a provoqué un véritable tremblement de terre venant réinterroger les fondements de notre action quotidienne. Une multitude de questions se sont posées à nous.

Qu’en avez-vous fait ?

Nous avons décidé de les traiter en réunissant plusieurs commissions. La première réfléchit au décalage existant entre l’exercice de la mesure qui nous est commandée et la dégradation de l’environnement sociétal : le chômage croissant, le logement de plus en plus difficile à trouver, la misère qui s’étend. Comment réussir à exercer sa parentalité, quand les besoins primaires ne sont pas satisfaits ? Une autre commission s’intéresse au déroulement des mesures qui nous sont confiées. Il faut que nous acceptions que tout ne soit pas possible malgré notre volonté d’aider les familles. Une troisième commission se consacre à la nécessaire adaptation de nos modalités d’intervention face à certaines problématiques, je veux parler notamment de la maladie mentale et des conflits conjugaux. La quatrième commission réfléchit aux indicateurs de violence et de dangerosité qui nous permettraient de situer plus aisément nos limites et celle des personnes accompagnées. Il est essentiel de déployer une bienveillance et une vigilance mutuelles, afin de savoir aussi nous protéger réciproquement : être plus à l’écoute de soi et s’aider les uns et les autres à se préserver. Ces commissions qui travaillent à raison d’une rencontre par semaine, doivent proposer un bilan d’étape fin juin. Elles finaliseront leurs conclusions pour le mois de septembre. La Ministre de La Justice, Madame Taubira nous a demandé d’organiser, à la fin de l’année, une journée de travail qu’elle se propose de venir conclure. Le bilan des commissions et d’autres contributions alimenteront le contenu de cette journée. Ce travail a été rendu possible grâce au gel d’attributions de nouvelles mesures par les magistrats en accord avec le Conseil Départemental.
 
Justement, la SSPE a-t-elle repris son activité auprès des familles suivies

Nous sommes habilités pour le suivi de 706 mineurs. Nous atteignons le plus souvent 740 à 750. Notre première décision a été de fermer nos locaux au public Dans les dix jours qui ont suivi le meurtre de notre collègue, une reprise de contact a été organisée avec les familles, par téléphone tout d’abord. Nous ne pouvions les laisser sans accompagnement, très longtemps. Ensuite, chaque professionnel a repris un rythme de visite, en fonction de son propre état psychique face au traumatisme. Le contre coup est parfois tardif. Sur cinquante salariés, sept dont actuellement en arrêt de travail. Deux mois et demi après, cette agression reste encore très prégnante pour nous. La reconstruction sera longue.

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Chronologie des évènements
– Le juge des enfants prescrit une visite du père avec sa petite fille, dans un cadre protégé.
– Le père est reçu pour la signature du document individuel de prise en charge : il s’exprime peu, manifestant surtout sa hâte de rencontrer son enfant.
– Le 19 mars, il se présente au service en avance, un bouquet de fleurs à la main.
– Dès que sa femme arrive avec son enfant, il se précipite vers elle avec un couteau, pour l’agresser.
– Jacques Gasztowtt s’interpose pour protéger la mère : il est mortellement blessé.
– Le père poursuit sa femme qui s’enfuit et la frappe à plusieurs reprises dans la rue, avant d’être neutralisé par des témoins.

 


 

photo en une :  freepik Freepik

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