Les promesses de l’internet sont-elles tenues ?

Je suis intervenu mercredi auprès du service social du ministère de la justice à Paris sur les problématiques liées aux usages du numérique. Je dois aborder ce même sujet aujourd’hui dans un format beaucoup plus court  auprès de cadres du Département de Loire Atlantique. Ce texte que j’intitule « les promesses de l’internet sont-elles tenues ? » est à leur intention mais je pense utile de vous le partager.

Les promesses de l’internet et de la société numérique ont été annoncées il y a quelques années par ceux qui n’y voyaient que des avantages. J’avais déjà cité Dominique Vastel qui, lors d’un colloque  à Strasbourg, avait décliné ce vers quoi nous allions alors que l’internet venait tout juste de faire son apparition. Il nous avait présenté 5  aspects à retenir qui allaient révolutionner notre futur. C’était si mes souvenirs sont bons en 1997. L’internet se déployait en France avec des modems 56K depuis 2 ans seulement. Les minitels étaient encore dans tous les foyers. Les smartphones n’existaient pas… Voici donc ses prédictions. C’était il y a plus de 20  ans :

Le plaisir dématérialisé : il sera possible de communiquer, de partager, de travailler, de consommer sans percevoir la présence physique de l’autre nous disait-il. Il y a un « effet de substitution » dans nos consommations : nous  allons passer d’une consommation matérielle au profit d’un plaisir équivalent voire supérieur obtenu via une consommation « dans la tête » disait-il

La possibilité de vivre plusieurs vies en même temps : avec l’usage des pseudos nous serons simultanément en communication en utilisant différentes facettes de notre personnalité. Nous franchirons la frontière permanente entre vie privée, vie publique, vie professionnelle. Au travail nous restons connectés sur les réseaux personnels et interagirons à tout moment. Ce sera aussi une nouvelle source de plaisir.

La stimulation émotionnelle vitale et créative. Nous pouvons faire ce qui nous paraît utile au moment exact où l’on en ressent l’impulsion d’agir pour les concrétiser. Cela aurait selon Dominique Vastel comme conséquence « d’optimiser notre propre énergie ».

La vie en désordre fertile, la déstructuration. Conséquence du point précédent, les outils numériques renforcent la propension à laisser une plus grande place à l’imprévu.  Nous accédons à des informations qui vont un peu dans tous les sens mais qui stimuleront notre créativité

 C’est aussi le développement de « l’hyper-présent » : nous vivrons plus intensément dans l’instant. Il est question d’agir dans le ici (où que l’on soit) et maintenant (dans l’immédiat).

Mais ces promesses sont-elles tenues ?

Oui sur certains aspects comme le développement de la consommation en ligne mais sur d’autres sujets, nous faisons face à des effets inattendus :

  • La perte du travail profond. Nous ne savons plus rester concentrés pendant plusieurs heures sur une seule tâche, nous sommes sans cesse dérangés mais nous sommes aussi à la source de ce dérangement et acceptons de l’être.
  • La montée de l’impatience et l’attente de la réponse immédiate : nous sommes vite lassés d’attendre (par exemple de lire un livre jusqu’à son terme). Nous n’avons plus de temps mort permettant de se ressourcer. Nous en profitons pour saisir notre smartphone et relever nos messages et les commentaires issus des réseaux sociaux pour ne citer qu’eux.
  • La fatigue de la surinformation ou de la désinformation avec une multiplication des sources plus ou moins fiables qui nous affectent positivement ou négativement. L’infobésité nous guette. Trop d’infos tuent l’info. Pire même, les fausses informations (fake news) côtoient les infos vérifiées et ceux qui veulent les croire ne s’embarrassent plus de la véracité.
  • La multiplication des messages, des sollicitations nous mettent à l’épreuve ( une courte question par mail demande une réponse complexe qui prend du temps) il n’est pas rare de recevoir entre 50 et 80 messages par jour qui contribuent
  • Le désordre fertile annoncé peut se transformer en désordre tout court. Nous passons de plus en plus de temps à rechercher des messages que nous avons « égarés ».

Seuls ceux qui sont conscients de ces mécanismes, ceux qui les analysent sont susceptibles de moins les subir. Ils développent alors des stratégies et des pratiques leur permettant de «reprendre la main» sur des choses essentielles mais la pression reste forte. Pouvez-vous par exemple vous passer de votre smartphone une journée entière sans sentir ce petit malaise du manque ?

Oui le numérique est positif dans de nombreux usages, mais notre pratiques peut devenir addictive. Les outils qu’ils soient personnels ou professionnels, nous obligent à « garder raison » et à savoir les utiliser à bon escient en les mettant parfois « à distance » Et cela n’est pas si évident que cela.

Le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag va plus loin et nous explique que nous entrons désormais dans le temps du désenchantement numérique, Il nous invite à résister à la « colonisation de nos vies par les algorithmes et l’intelligence artificielle » et à « cohabiter avec le digital sans être écrasé par lui« . Effectivement, il est temps que l’humain reprenne la main.

 

Pour aller plus loin sur ce sujet, n’hésitez pas à vous procurer mon ouvrage 

 

 

Photo credit: Symic via Visual hunt / CC BY-SA

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Une réponse

  1. Les promesses ont été tenues mais elle annonçaient très précisément les effets de déshumanisation des relations humaines que nous constatons aujourd’hui. À cela s’ajoute l’impossibilité dans certaines situations de faire autrement. , pour nos communications avec les administrations.

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