Comment agir avec « les hommes qui s’effondrent… »

Une famille sur cinq en France est monoparentale et que 85 % d’entre elles sont composées de femmes qui élèvent seules un ou plusieurs enfants. Nombre d’entre elle subissent un  fléau : celui du non-respect du paiement des pensions alimentaires qui leur sont dues et du désinvestissement du père dans l’éducation des enfants.   Légalement, le mauvais payeur, peut être contraint à régler ce qu’il doit via une procédure de règlement direct. Mais quand celui-ci n’est plus solvable et n’a quasiment plus aucun revenu. Il est en véritable incapacité de payer.

Pourquoi de nombreux hommes ne paient-ils pas ?

Je ne souhaite pas défendre les hommes défaillants qui ne paient pas les pensions alimentaires, (certains organisent sciemment leur insolvabilité). Pour autant, je me dois de préciser qu’il existe aussi beaucoup de situations d’hommes qui s’effondrent après le départ de leur conjointe. Dans de nombreuses situations de crise ce sont elles s’occupent de tout ou presque. Cela va bien au-delà le partage des tâches ménagères, qui sont d’ailleurs bien peu partagées dans les familles en France. La femme, dans de nombreux couples, assure non seulement la gestion du quotidien, mais aussi l’organisation du budget, la prévision des charges à venir, l’éducation des enfants et le suivi scolaire, etc.

Quel travailleur social n’a jamais entendu cette réflexion « je n’ai pas 2 enfants, j’en ai 3 en comptant mon mari ! » Ces hommes qui n’ont pas grand-chose pour eux se retrouvent en incapacité d’assumer leur quotidien une fois la séparation venue, tout simplement parce qu’ils ne l’ont jamais fait auparavant. Bien sûr, il arrive parfois que certains se prennent en charge et réagissent positivement. Mais ils sont l’exception à la règle. S’il y avait un malaise à l’origine, celui-ci s’amplifie du côté de l’homme devenu seul.  Nombreux sont ceux qui entrent dans une phase de dépression sans oser le dire ni l’accepter. Ils sont alors  dans une forme de déni.

L’homme quitté  va généralement tenter rapidement de rencontrer une autre personne dans le but de constituer un nouveau couple. Cette pratique est souvent différente de celle de la femme qui lorsqu’elle se sépare (c’est aussi généralement elle qui prend l’initiative) en a un « peu soupé » et y regardera à deux fois avant de s’engager à nouveau, histoire de ne pas revivre la même expérience à ses dépens.

Ces hommes qui ne gèrent plus rien ou presque.

Il y a d’abord un premier problème financier : Comment un père lorsqu’il est seul peut se permettre d’avoir un logement adéquat pour recevoir ses enfants alors qu’il n’a pas droit aux APL ? Un père avec deux enfants, doit disposer d’un logement avec trois chambres avec son seul salaire sans APL. Il est alors impossible pour lui de trouver un logement qui satisfait le droit de visite. Il voit moins souvent ses enfants d’autant plus si la séparation est conflictuelle. La spirale de la dépression peut alors commencer. Car la séparation est aussi un traumatisme pour lui. Ceux qui sont sans emploi n’ont pas de possibilité de se raccrocher à ce qui leur apporte une certaine estime d’eux. Ceux qui ont du travail voient leurs charges exploser au point que leur « reste à vivre » une fois tout payé est en dessous du seuil du RSA .

Bref, ceux qui s’effondrent sont rapidement insolvables, certains se retrouvent à la rue. Bref autant la femme qui connait l’adversité s’organise pour faire face (je les appelle les « mères courages »  au regard de tout ce qu’elles assument) autant certains hommes peuvent avoir tendance à se laisser couler surtout s’il n’ont pas de travail. Ce n’est pour autant pas une raison de les accabler et de les juger.

Il y a beaucoup d’hommes qui « partent en vrille ». Certains deviennent addicts à l’alcool et aux substances  dites illégales, Certains l’étaient déjà avant la séparation.

J’ai pu dans mon travail accompagner des hommes dans ce type de situation. Plusieurs avaient connu des expulsions et la litanie des commandements à payer. Ils avaient complètement évacué de leurs pensées leurs obligations vis-à-vis de l’éducation de leurs enfants. Ils se savaient défaillants, mais évoquer cela les renvoyait à  l’image d’un bonheur et d’une famille perdue. C’était pour eux si douloureux qu’ils demandaient à ce que l’on n’en parle pas.

Plusieurs d’entre eux m’avaient ensuite raconté leur histoire. Elles se ressemblaient.  Ces hommes ne cherchaient même pas à se justifier, tous ou presque reconnaissaient assez facilement être en faute et surtout avoir « tout foiré ». Non, ils m’expliquaient qu’ils ne savaient pas faire et que de toute manière cela ne les intéressait pas. C’était trop tard. Il était vraiment difficile de les raccrocher à quelque chose.

Comment reprendre pied ?

Plusieurs de ceux que j’ai connu ont pu s’en sortir grâce à la mise en place des mesures d’accompagnement  social personnalisées (MASP). Ce type d’accompagnement est intéressant, car il est vraiment à l’initiative de la personne concernée par le problème. Cette mesure a pu donner des résultats grâce à un accompagnement par un travailleur social spécialisé (souvent des conseillères ESF). Je me souviens cette collègue qui avec une patience remarquable, sans jamais aucun jugement, aidait la personne à reprendre pied en lui expliquant de façon simple combien il est utile de connaître, de comprendre et comment gérer son budget. C’était simple, naturel, précis et visiblement le courant passait. Mais tous ne sont pas éligibles à ce dispositif qui impacte les finances des Départements.

Ce n’est pas facile pour certains. Accepter d’être accompagné par un travailleur social qui a 10 à 20 ans de moins que vous n’est pas  évident. Pareil pour les jeunes hommes qui tout en refusant d’être « maternés » demandaient encore plus de rendez-vous. « Je crois entendre ma mère » me disait l’un d’entre eux à l’heure du bilan. Il disait cela, mais acceptait, non sans un certain plaisir, les rendez-vous avec sa conseillère en économie sociale familiale guère plus âgée que lui. Finalement cela lui allait bien. Il a fait du chemin.  Sa façon à lui de quitter ce maternage qui l’agaçait a été justement de se prendre en main et de faire face à un endettement qui plombait son quotidien.

Alors comment aider ?

Il n’y a pas de recette magique, cela se saurait. Mais quelques préceptes à appliquer.

  • Prendre le temps de l’écoute et de la compréhension de l’autre sans jugement (implicite ou explicite)
  • Proposer plusieurs solutions face à un problème en avançant pas à pas (rien ne se règle en un jour)
  • Donner le choix de décider à celui qui est accompagné
  • Croire dans la capacité de l’autre et lui montrer
  • Encourager les petites victoires et valoriser celui qui ne croit plus en lui
  • Ne pas se décourager face aux crises, mais tenter de les comprendre
  • etc. (je suis sûr que vous avez aussi d’autres pratiques à conseiller)

Il faut aussi une bonne dose d’optimisme qui aide à voir la sortie du tunnel…

La séparation en fin d’accompagnement est toujours un moment délicat et difficile. Il n’y a pas de recettes pour aider quelqu’un qui plonge et perd pied.  L’accompagnement social personnalisé est une réponse possible très efficace  si la personne est prête à s’y engager, il ne faut pas qu’elle hésite.  Mais pour cela, il faut que la confiance en soi s’instaure. Confiance en soi, mais aussi confiance envers le travailleur social qui accompagne. Et ça aussi cela prend du temps. Or certains en disposent de moins en moins.

 

 

photo : gratisography

 

 

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Une réponse

  1. Ah ces hommes !
    Celle là aussi on l’entend souvent. C’est le paradoxe de notre société française, où les femmes s’accrochent à un modèle d’homme idéal qu’ils ne seront jamais: jamais a cause d’elles, justement. Parce que si ELLES veulent et tentent d’être des super women – selon un modèle anglosaxon – et y arrivent (!), ce n’est pas vraiment le choix profond de leur compagnon, qui subi par amour ce décalage, jusqu’à la perte de sens et la dépression.
    J’ai moi aussi accompagné de ces hommes désabusés qui vous explique qu’ ELLE a mis ses affaires sur le trottoir sans prévenir, puis qui reconnaissent avoir merdé.
    C’est effectivement l’écoute sereine, empathique et sans jugement qui leur donne une chance, et pas toujours, de reconstruire une bonne image de soi. Mais le travail et long, et si l’on se fixe sur la situation injuste et révoltante dans laquelle ils laissent leur ex, c’est raté pour les deux et surtout pour les enfants

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