Le travailleur social est-il tenu de toujours obéir à sa hiérarchie ?

C’est la question que m’a posé le magazine Lien Social dans le cadre de sa rubrique « paroles de métier ». (Mon collègue Jérôme Beaury, formateur à l’IRTS de Caen, a lui aussi été questionné sur ce sujet). La question est périlleuse D’autant que ma réponse risque d’apparaitre très normative. Mais j’ai là la possibilité de m’en expliquer.

Il arrive que certains professionnels mettent en œuvre le principe d’obéissance inconditionnelle à leur éthique et à leur vision de la situation. Tout cela au risque de désobéir sans état d’âme à leur hiérarchie. Ce qui, parfois, n’est pas sans certains stress, ni tensions. Le principe de désobéissance est, pour eux, érigé comme valeur fondamentale de l’autonomie du travailleur social mettant l’intérêt de l’enfant ou de la personne accompagnée avant tout. Peut-on élever ce comportement en principe intangible? Je ne le crois pas.

Je ne pense pas qu’il faille toujours obéir à sa hiérarchie, mais je pense qu’il faut la respecter. Comment ? En lui expliquant clairement pourquoi et comment il est éthiquement ou juridiquement impossible d’obéir à tel ou tel ordre qui a été donné.

Désobéir exige de la méthode mais aussi de la ruse.

Je m’explique. Sur l’aspect juridique l’argument à utiliser dans la fonction publique est inscrit dans la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires qui dispose d’un paragraphe consacré à l’obligation de désobéissance «dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public ». Admirez la précision : il faut démontrer qu’il y a illégalité et (en même temps) qu’il y a une grave compromission de l’intérêt public : un concept subjectif et bien difficile à évaluer mais qui donne des marges de manœuvre à celui qui dénonce un ordre illégal.

De même, tout agent a le droit de se retirer d’une situation de travail présentant un danger grave et imminent pour sa vie ou pour sa santé :  là aussi, il s’agit d’une désobéissance reconnue  par les textes,  tant dans la Fonction publique que dans le Code du travail. Cette utilisation reste néanmoins délicate, avec le risque de voir son emploi menacé. C’est dire que désobéir peut conduire certains employeurs peu scrupuleux à choisir tout simplement de vous licencier.

Désobéir, c’est agir. C’est une affirmation d’humanité

C’est aussi prendre des risques dans une société ou plus personne ou presque n’accepte de le faire. Pourtant «désobéir devient une affirmation d’humanité» nous explique le philosophe Frédéric Gros. Encore plus dans le champ de travail social : « Rien ne doit aller de soi : ni les certitudes apprises, ni les conventions sociales, ni les injustices économiques, ni les convictions morales ».

Alors comment désobéir lorsque cela s’avère nécessaire ? Si possible ne pas le faire seul : le pot de fer (l’institution et sa hiérarchie) gagne toujours contre le pot de terre (le travailleur social).

Toujours ? Pas si sûr. j’ai en tête une remarquable action de désobéissance de collègues assistantes de service social de secteur qui, collectivement, ont refusé de mettre en œuvre une consigne qui leur avait été donné. Dans un courrier argumenté, les signataires, (plus de 30), avaient expliqué pourquoi elles ne pouvaient pas mettre en œuvre ce qui leur avait été demandé par la hiérarchie. Elles s’étaient appuyées sur la définition de leur profession, leurs missions au sein de l’institution, les principes éthiques et déontologiques qui n’étaient pas respectés et enfin sur les conséquences de l’acte qu’on leur demandait de poser. Tout cela en 2 ou 3 pages.

Face à cela la hiérarchie était revenue sur sa demande en expliquant que les arguments qui lui avaient été opposés étaient recevables. La hiérarchie ne s’était pas sentie menacée. La forme et la façon d’exprimer et d’annoncer son refus d’obéir me paraissent essentielles pour s’engager dans cette voie. Cela restera d’ailleurs toujours nécessaire dans une société où le conformisme et le « prêt penser » va à l’encontre même des pratiques du travail social.

in LIEN SOCIAL 1265 • 21.01 au 3.02.2020

Image Pixabay

 

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4 réponses

  1. Pour être respectés il faut être respectable et en ce moment c’est pas gagné. Vu d’ici avec une directrice qui nous envoyait des nouvelles de son jardin (sans rire) pendant qu’on était au front au printemps, cette assertion a de quoi laisser songeur… De nos jours les éducs deviennent rarement chefs de service et encore plus exceptionnellement directeurs, on nous sert plutôt des gestionnaires de lits aussi le lien de confiance est il un peu cassé n’est ce pas, et les arguments éducatifs passent mal.

  2. Mouhahaha , cette question ne sert à rien du tout ,qu’il puisse ou pas ne change pas grand chose,le soucis n’est pas là.Le social est une roulette russe pour l’usager .C’est un panier de crabe ou la loi du plus fort est toujours là meilleure…. Si la formation d’éduc m’a beaucoup apporté en terme de questionnement ,d’introspection , de connaissance de la réalité sociale et du travail social en France ,elle m’a aussi dégouté de ce « métier » qui s’autorise toutes les erreurs à l’ image d’une police des polices qui protège sa « fratrie » sans jamais la condamner ou si peu . Au bout du compte c’est encore et toujours l’usager qui en fait les frais,pour lui c’est au mieux « au petit bonheur la chance » d’être orienté vers la bonne structure à un moment où elle ne dysfonctionne pas , ou sur le bon professionnel qui n’est pas carrièriste ,lessivé ou planqué ou atteint psychologiquement parlant ,une couche de plus à la souffrance de l’usager, à sa désespérance.

  3. Les directeurs peuvent aussi être amenés à désobéir. Un exemple: alors que j’étais directeur d’un dispositif d’accueil de MNA, le département a demandé à mon association d’organiser un accueil de nuit « sans couchage » pour les périodes de grand froid. J’ai refusé de mettre en place ce dispositif illégal et inhumain, me suis battu pendant 2 mois pour que ma direction générale refuse cette aberration. Le département a été jusqu’à enlevé des lits d’appoints que j’avais disposés dans un dortoir. 3 jours avant l’ouverture, le département a envoyé une convention explicitant clairement la notion d’accueil sans couchage ». Le but étant que les mineurs ne soient pas dans la rue, mais « ne se croient pas à l’hôtel ». Ma direction générale a signé. J’ai n’eu comme seul recours que d’envoyer ce document au procureur, ce qui m’a valu…un licenciement bien sûr. La désobéissance peut faire perdre un travail, mais évite de perdre son âme.

    1. bonjour,
      je prends connaissance de cet article et donc de ce débat où émerge la question du sens de notre travail d’accompagnement avec le risque encouru si la désobéissance devient réalité; j’ai été confronté plusieurs fois dans ma carrière à ce genre de question et effectivement ne voulant pas être démis de mes fonctions, j’ai toujours fini par trouvé une autre solution que le licenciement sans toutefois effectivement perdre mon âme

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