Le travail social face à la crise sanitaire (2) : 12 préconisations du Haut Conseil du Travail social

Ce ne sont pas les 12 travaux d’Hercule, mais bien 12 propositions assez réalistes et logiques que le Haut Conseil du Travail Social a élaboré dans son avis relatif à l’impact de la crise sanitaire de la COVID-19 sur les organisations et les pratiques professionnelles des travailleurs sociaux.

Le groupe de travail qui a formalisé cet avis n’a pas fait que des constats sur ce qui s’est passé. Ses auditions ont permis non seulement de recueillir des témoignages, mais aussi des propositions. Certaines sont issues des acteurs auditionnés dont vous trouverez la liste à la fin de cet article.

Ce que nous a appris la crise sanitaire

La période du confinement a confirmé la pertinence des évolutions attendues en matière de pratiques professionnelles : Il faut pouvoir se dégager des effets des logiques procédurales, développer les coopérations entres les acteurs, aller vers les populations, recentrer le travail social sur l’accompagnement social, soutenir les solidarités par le développement social, accompagner la transition numérique, ou encore veiller à une participation effective des personnes. Beaucoup de ces préconisations s’adressent aux pouvoirs publics mais aussi aux cadres de directions des services éducatifs et sociaux.

Préconisation N°1 : un enjeu de reconnaissance.

Il s’agit de reconnaître le travail social comme pilier de l’État social et s’appuyer sur le rôle essentiel des travailleurs sociaux dans l’accompagnement des personnes et des groupes, dans la prévention des risques, dans la régulation des tensions individuelles et collectives consécutives aux situations de crise.

Pendant la crise sanitaire, les directives nationales sont trop souvent restées silencieuses sur le rôle des travailleurs sociaux, alors que la crise sociale s’amplifiait. …/… La crise actuelle va avoir des répercussions considérables sur les personnes vulnérables, la crise sociale qui est devant nous rend donc nécessaire de faire du travail social un inconditionnel de notre action publique, et de prendre en compte les besoins nouveaux qui vont émerger.

Préconisation N°2 : savoir anticiper pour un avenir commun en confiance.

Il y aura d’autres crises. Il nous faut désormais savoir anticiper leur impact social  quelles que soient leurs origines  (sanitaire, climatique, accidentel…)  il est nécessaire pour cela de définir :
• un « commun de la prévention », impliquant tous les acteurs décisionnaires nationaux et locaux ;
• un plan de continuité d’activité national, commun, gradué en plusieurs volets et intégrant notamment le maintien de l’activité des services sociaux.
Le dialogue et la confiance entre les acteurs est un préalable à la conduite d’une action cohérente transparente et recevable par ceux qui doivent s’y référer. Définir un « commun de la prévention », c’est convenir ensemble, des priorités à partir d’une approche globale et transversale de l’action publique.

Préconisation N°3 : tenir compte de la réalité des femmes travailleuses sociales.

Il s’agit là de prendre en compte la dimension genrée du travail social et reconnaître les travailleuses sociales comme prioritaires pour bénéficier des soutiens visant à leur permettre de conjuguer vie professionnelle et vie personnelle, tout en luttant contre les stéréotypes de genre pour renforcer l’égalité entre les sexes.

Les travailleurs sociaux sont essentiellement des travailleuses sociales. Même si la société évolue, la part des fonctions domestiques reste encore largement prise en charge par les femmes, ce qui rend indispensable pour ces professionnelles l’accès notamment aux gardes d’enfants et à l’école, mais aussi aux transports.

Préconisation N°4 : organiser un pilotage cohérent entre le « national » et le « local » : « 4D »

Au pilotage national descendant sur le territorial, il faut préférer un pilotage cohérent et coopératif  sur la base des compétences, des complémentarités, des potentiels et des initiatives ;

Il faut mettre en œuvre le « 4D »: déconcentration (rôle des préfets), décentralisation (rôle des collectivités territoriales), différenciation (singularité des territoires), décomplexification (simplification des circuits de décision).

Préconisation N°5 : Mettre en place une réserve « civique » unique

Il s’agit de pérenniser le principe d’une réserve civique unique déclinée sur les territoires, mobilisable en situation de crise ou de catastrophe, et intégrant un secteur fondé sur les compétences en travail social acquises ou en cours d’acquisition ouvert aux étudiants, travailleurs sociaux actifs ou retraités

La crise sanitaire a mis en évidence la volonté et la capacité des citoyens à se mobiliser pour constituer des chaînes de solidarité aux côtés des professionnels du travail social et médico-social. Cette ressource mobilisée dans l’urgence constitue un bien précieux, mais les initiatives se sont parfois superposées. Il faut une bonne coordination pour une meilleure efficacité et lisibilité.

Préconisation N°6 : « Aller au-devant des populations pour réinvestir la prévention.

La compétence de travailleurs sociaux sera d’autant plus efficace qu’ils pratiqueront un «aller-vers » fondées sur le « prendre soin » (care), dans le cadre d’une démarche proactive de prévention, en garantissant la liberté de choix des personnes  sur la base de leur libre consentement.

Le travail social doit développer son intervention au-delà la simple demande de la personne et la pratique de contrainte induite par certains dispositifs. Il s’agit aussi de faire face au non-recours, à l’isolement et à l’augmentation des situations de précarité touchant de nouveaux publics.

Préconisation N°7 : déléguer en faisant confiance aux travailleurs sociaux et à leurs capacités d’initiatives.

La confiance ne se décrète pas, mais il est nécessaire de reconnaître les capacités d’initiative des travailleurs sociaux et créer les conditions favorables, de leur action dans un cadre d’innovation, fondé sur la confiance et le principe de délégation. Ils sont en capacité de développer des pratiques « agiles » et adaptées aux situations dans les territoires où ils interviennent.

Le poids de la gestion administrative, des procédures et des réglementations pèse fortement sur leur activité. Leur temps passé auprès des publics est contraint et bride les initiatives. Ces contraintes sont souvent corrélées aux exigences des conventions passées entre les différents acteurs (Etat/collectivités ; collectivités/associations ; donneurs d’ordre/prestataires, etc.). La période de confinement a montré que l’allègement des circuits et procédures a libéré les capacités d’initiative des travailleurs sociaux.

Préconisation N°8 : revenir au coeur des métiers

Il est nécessaire de recentrer l’intervention des travailleurs sociaux sur l’accompagnement individuel et collectif des personnes et des groupes en facilitant l’accès direct des citoyens à leurs droits et en simplifiant les circuits et procédures.

L’allègement des tâches administratives et la simplification des circuits de validation doit être une priorité.  Pendant le confinement, cela a libéré du temps et a favorisé une plus grande disponibilité des travailleurs sociaux auprès des publics. Il ne faut pas revenir en arruère sur ce point

Préconisation N°9 ; favoriser un meilleur usage des outils numériques

Il est nécessaire pour cela

  • d’équiper les travailleurs sociaux de matériel performant et nomade (smartphone, tablette, ordinateur, VPN) ;
  • de développer des modalités d’accès au numérique pour les populations en situation de pauvreté : gratuité du Wifi, tarification sociale, don de matériel reconditionné, etc.
  • de développer le réseau des médiateurs sociaux et des médiateurs numériques en permettant la coopération entre eux et les travailleurs sociaux.

La crise a été un accélérateur de la transition numérique, mais aussi un révélateur des freins à son développement. Des propositions favorisant l’inclusion numérique sont formulées autant par des chercheurs que par des politiques, et appellent de leur vœux la création d’un service universel numérique afin de garantir l’accès aux droits de tous.

Les procédures administratives restent trop complexes, les démarches en ligne ne sont pas accessibles à tous, la complémentarité entre les travailleurs sociaux et les médiateurs numériques constitue un atout majeur de l’accès aux droits et de la lutte contre le non-recours.

Préconisation N°10 : se former ensemble sur les territoires

Il faudrait organiser des formations croisées sur le terrain entre les travailleurs sociaux et l’Éducation nationale, la Justice, la Santé, les associations caritatives. Pour cela il faut prévoir un cadre juridique permettant l’organisation de formations interinstitutionnelles.

La période de confinement a montré comment le cloisonnement entre les institutions renforce les inégalités, mais il a montré également, grâce aux initiatives des différents professionnels notamment du travail social, de la santé et de l’éducation nationale que des liens de coopération étaient possibles et bénéfiques pour les adultes et les enfants accompagnés. La lutte contre le cloisonnement et le développement d’approches globales passe par une meilleure interconnaissance des acteurs et de leurs missions respectives.

L’école est un lieu qui contribue à l’émancipation, la promotion et l’autonomie des enfants et des jeunes. La crise sanitaire a accentué les inégalités et mis en évidence la nécessité d’une prise en compte plus accrue des publics en difficulté. C’est pourquoi il est proposé d’introduire dans le cursus de formation des enseignants primaire et secondaire un module de formation sur l’écosystème de la protection de l’enfance.

Préconisation N°11 : soutenir la fonction des encadrements de proximité

Les « managers de proximité » ont souvent été pris en étau entre le soutien des équipes de terrain et l’application des consignes dans un contexte d’incertitude majeur. Leur rôle a été important pendant la crise.

Mais pour qu’ils soient pertinents dans leur travail, il est nécessaire qu’ils soient formés
•  à la gestion de crise et de son accompagnement interne ;
•  au management d’équipes travaillant à distance ;
• à la délégation de responsabilités concourant à la simplification des circuits.

Préconisation N°12 : reconnaitre la dimension transversale du travail social et en tirer des conséquences

Il faudrait pour cela rendre effectif le volet interministériel du HCTS permettant d’incarner la dimension transversale du travail social. Il est nécessaire  de rompre avec son morcellement, de donner une lisibilité et une cohérence au secteur, ce qui permettrait d’engager une réelle évolution de sa place dans les politiques sociales.

Le travail social souffre de morcellement et d’éclatement entre différentes politiques sociales. Les besoins sont évalués au coup par coup, par public et par problématiques sans vision d’ensemble. Les synergies sur les territoires se heurtent à des logiques verticales peu propices à des démarches de développement social dans lesquelles les travailleurs sociaux doivent être un élément moteur.

Rappelons  que la France compte aujourd’hui environ 1,2 million de travailleurs sociaux, qui, tous les jours, en première ligne, assurent par un investissement silencieux l’engagement que notre société a envers les plus fragiles. Si les orientations nationales incitent fortement le travail social au décloisonnement, à l’« aller-vers » et au développement social, conception éminemment transversale de l’action publique, ces préconisations prendraient tout leur sens si cette instance nationale orchestrait et incarnait cette volonté.

La liste des personnes auditionnées :

LEBARBEY Alexandre, CGT – MARTZ Nathalie, CFE-CGC – VITEL Benjamin, CFDT – ANDRIEUX-HENNEQUIN Nathalie, FSU – COQ MOUTAWAKKIL Christine, UNSA – CHEVALLIER-BOURELY Isabelle, SUD – VAUCHEZ Jean-Marie, président ONES – MARTY-PICHON Julie, présidente FNEJE – SCARANNELO Christine, présidente France ESF –  RAYMOND Jean-Paul, ex-président ANDASS –  TROADEC Anne, présidente ANDASS et KREMSKI-FREY Valérie, vice-présidente ANDASS – LAMARQUE Florence, présidente Fédération des Samu sociaux – MAISONNEUVE Blandine, cheffe de projet CNPA + participation d’un collectif de personnes accompagnées CNPA – BORDET Joëlle, enseignante-chercheuse – CORBIN Stéphane, directeur général adjoint de la CNSA – COUVERT-LEROY Thierry, délégué national de la Croix rouge – LABAZEE Georges, vice-président et LATOUR Emmanuelle, secrétaire générale du CNPE – GIRAUD Laurent, directeur
France Médiation – COCLET Julien, directeur AMCS-Adapp13 –  BECAT Eléonore, directrice GIP Bordeaux Métropole Médiation – JEGOU Cédric, directeur OMEGA, FURTADO Antonio, directeur adjoint Citéo – FAUVET Anne-Marie, présidente du CNLAPS – BURSTIN Anne, IGAS – BOYER Isabelle, déléguée nationale du Mouvement ATD Quart Monde – HECKEL Bernard, président CNAHES et MERLE Pierre , secrétaire du bureau national CNAHES – délégué Occitanie – VOITURIER Jérôme, Directeur général UNIOPSS et LEOMANT Isabelle, conseillère technique UNIOPSS – PERRAULT Claire, secrétaire générale adjointe USB Domicile – MARTIN Cristelle, présidente ANCASD – LESUEUR Didier, directeur général ODAS – BREGER Adrien, chargé de mission travail social – participation à la FAS – MULLER Jean-Marie, président ADEPAPE – ZAGO-KOCH Brigitte, secrétaire générale CNLE – DANVIN Armelle, Directrice ITEP dans les Hauts-de-France, et membre du CAR d’AIRe.

 

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