Didier Dubasque
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Le langage du travail social est-il adapté aux personnes aidées et accompagnées ?

Comme toute profession, nous utilisons un langage spécifique. On ne reprochera pas à un chef cuisinier d’utiliser des termes particuliers qui nous échappent. De façon similaire, un garagiste pour démonter une boite de vitesse ou changer un embrayage, utilise des outils que nous ne connaissons pas. Il en est de même pour les travailleurs sociaux.

Notre principal outil en travail social est le langage qu’il soit oral ou écrit. Nous savons utiliser tel ou tel terme et agencer les mots pour donner à voir la complexité d’une situation. L’usage de la parole et encore plus de l’écrit est une mise à distance. Avec mes mots, je traduis ce que j’ai compris d’une situation et m’en approprie une certaine réalité.

Mais suis-je certain que ces phrases traduisent bien ce qui se passe ? Ne suis-je pas en train de construire ma propre vision d’une situation avec toute la subjectivité que cela comporte ? Sans doute. C’est pourquoi dans les entretiens avec le public que nous recevons il reste essentiel de pratiquer la reformulation en demandant à notre interlocuteur si ce que qui lui est dit est compréhensible, si cela correspond bien à sa situation et à ce qu’il veut dire.

Les termes que nous utilisons, notre façon de les agencer, s’ils permettent de préciser notre pensée professionnelle, ont aussi une autre fonction. Celle de nous reconnaitre entre pairs en ayant des références communes. La verbalisation consiste à mettre des mots sur nos intentions, les actions engagées, mais aussi parfois sur nos émotions. Pourquoi alors utiliser des mots éloignés de ceux que nous utilisons dans la vie courante ? Que dire de la multiplication de sigles non explicites qui jalonnent nos phrases ? AED, AEMO, FSL, DALO, CHRS, CADA etc. Il y en a des centaines que nous manions aisément. Mais celui qui est en face de nous, les comprend-il vraiment ?

Utiliser des termes complexes : une tentative de prise de pouvoir ?

Les mots, selon leur choix, la façon dont on les prononce et les articule entre eux sont aussi une façon de prendre le pouvoir. Rien n’est plus triste qu’un travailleur social qui « déblatère » – excusez le terme – alors que son interlocuteur, qui ne comprend rien à ce qui est dit, se tait poliment.

Je garde en mémoire ce directeur de centre d’accueil, qui recevant en ma présence une famille pour lui présenter son service, avait parlé pendant 40 minutes sans discontinuer pour expliquer le projet de son service, la pédagogie utilisée dans l’observation des enfants, la place même des parents avec des termes si abscons que j’en étais sorti assommé.

Sans surprise, les parents que j’avais raccompagnés chez eux m’avaient dit n’avoir rien compris. Ils étaient même devenus méfiants. Il m’avait fallu reprendre un à un les points développés lors de cette rencontre en utilisant d’autres termes plus accessibles. Cette scène m’a marqué. Elle est restée ancrée dans ma mémoire au point que je reste convaincu qu’il nous faut sans cesse être vigilant sur ce que nous disons, non seulement dans la forme, mais aussi le contenu.

Bien sûr, de nombreux professionnels sont alertés sur ce sujet et savent s’exprimer de façon claire et accessible. Mais n’oublions pas que nos institutions nous invitent aussi à adopter un langage spécifique qui fait partie de la culture interne à nos services. Ils prennent souvent leur source dans le management. Il y a les mots à ne pas prononcer sous peine d’être catégorisés, d’autres au contraire à utiliser pour montrer son adhésion à l’institution.

C’est certes un autre sujet, mais nous avons là aussi de fâcheuses habitudes qu’il serait bon de faire évoluer.

 

Note : Lien Social a publié ce texte dans son numéro 1305 dans sa rubrique « Paroles de métiers » à laquelle je participe avec d’autres travailleurs sociaux. Sur ce même thème, Maxime Dauphin éducateur spécialisé et doctorant,  a lui aussi apporté sa contribution sur ce même sujet (à découvrir dans Lien Social)

 

 

Photo créé par wayhomestudio – fr.freepik.com

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3 réponses

  1. En tant que travailler social, j ai rencontré ce type de problème en association auprès des bénévoles qui interviennent auprès des bénéficiaires. J’ai décidé de mettre en ligne sur le site de l’association un glossaire des termes et des sigles que nous utilisons.

  2. Merci pour mettre en lumière ce sujet, même si je suis « jeune » dans le secteur cela me préoccupe depuis le début, je trouve que le champ social en général souffre d’un excès de ce qui est pour moi de la langue de bois tout simplement.
    Nous pensons avec les mots et je trouve que cet excès de jargon empêche de penser correctement et surtout empêche de penser en lien avec ceux que l’on accompagne.

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