Le bilan en demi-teinte de la stratégie pauvreté présenté au conseil des ministres

Jean-Christophe Combe, ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, a présenté le 2 novembre dernier en conseil des ministres une communication relative au bilan de la stratégie pauvreté. Il est intéressant à ce titre de comparer ce bilan tel qu’il a été présenté officiellement avec celui établi par le 5ᵉ  collège du Conseil National des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion (CNLE) en mai 2022. Rappelons que ce 5ème collège est celui des personnes accompagnées.

Cette comparaison permet de mesurer la distance qui existe entre un discours officiel et celui des représentants des personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté.

Une politique percutée par la crise sanitaire

« Cette stratégie a été complétée par un arsenal de mesures d’urgence prises pour s’assurer que la crise sanitaire ne se double pas d’une crise sociale, avec des résultats à la clé » a ainsi expliqué Jean-Christophe Combe. « Ainsi, en dépit de la pandémie de COVID, le taux de pauvreté est resté stable au cours du précédent quinquennat, en dessous de la moyenne européenne, à 14,6 % en 2019 puis 2020, dernière année pour laquelle la donnée est disponible. »

De son côté, le 5ᵉ collège explique qu’effectivement cette politique a bien été percutée par la crise sanitaire.  « La plupart des personnes concernées estiment que certaines situations se sont aggravées.  La crise sanitaire a vu l’émergence de nouveaux publics dans les circuits d’aide alimentaire et sociale. Ces populations sont encore là après la crise, comme c’est notamment le cas des personnes âgées.

Des résultats pour la petite enfance

Dans sa communication, le ministre reconnait que l’objectif de création de places de crèches en quartiers prioritaires n’a pas été atteint, mais il annonce surtout ce qui a été mis en œuvre avec

  • plus de 70.000 professionnels de la petite enfance formés ;
  • 700 crèches à vocation d’insertion professionnelle qui ont été déployées ;
  • 200.000 élèves concernés par les petits déjeuners à l’école et plus de 100 000 qui bénéficient des repas à la cantine à moins de 1 euro ;
  • 65.000 jeunes décrocheurs qui ont trouvé une solution adaptée dans le cadre de « l’obligation de formation 16-18 » ;
  • ou encore 40.000 jeunes sortants de l’ASE qui ont bénéficié d’un accompagnement renforcé évitant les « sorties sèches ».

 

Pour les membres du 5ᵉ collège du CNLE, des actions intéressantes ont été menées pour la petite enfance, mais avec un impact limité, car elles étaient trop ciblées et risquent de stigmatiser certains groupes. Le développement des modes de garde et la gratuité des petits déjeuners ont été les mesures le plus souvent citées lors de l’échange, relevant particulièrement les actions innovantes qui ont été proposées dans le cadre de l’appel à projet « Petite enfance », mais en déplorant leur insuffisance, notamment dans les zones rurales et les petites villes. Les mesures sont jugées intéressantes. Elles méritent d’être généralisées. Les actions ou expérimentations mises en œuvre sont perçues avec un impact limité,

« on traite les symptômes, mais pas le mal » regrettent plusieurs membres du groupe. Pour certains, il s’agit d’un « pansement sur une jambe de bois » car pour lutter contre les inégalités sociales dès le plus jeune âge, il faut associer les familles. C’est la famille dans sa globalité qu’il faut traiter et non uniquement l’enfant.

La lutte contre la pauvreté : on pourrait mieux faire

Le ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées a expliqué que la stratégie pauvreté a également permis d’agir de manière structurelle pour garantir les droits fondamentaux des personnes. Le maillage territorial en structures d’accès aux droits de proximité a été considérablement renforcé avec :
  • 93 % du territoire désormais situé à moins de 30 minutes d’un accueil social de proximité ;
  • plus de 500 structures supplémentaires conventionnées pour domicilier les personnes ;
  • un effort structurel de prévention du surendettement grâce au déploiement de 500 points conseil-budget.

Par ailleurs, précise le ministre, la création de la complémentaire santé solidaire, comme la création de centres et maisons de santé participatifs ont permis de renforcer la lutte contre les inégalités d’accès aux soins. Il a aussi présenté le plan quinquennal Logement d’abord a permis à 280.000 personnes sans domicile d’accéder au logement et le plan France Relance a quant à lui apporté un soutien inédit au secteur de l’aide alimentaire.

Les représentants des usagers du CNLE indiquent que les actions menées à destination des jeunes sont satisfaisantes (formation obligatoire jusqu’à 18 ans, garantie jeune…) mais les moyens mis en œuvre pour accompagner les personnes sont jugés insuffisants.

La couverture santé et le 100 % santé sont des « bonnes » mesures même si cela ne règle pas tout car pour bénéficier de la gratuité des soins, il faut attendre longtemps une prise en charge alors qu’elle devrait être rapide. Les participants pointent les difficultés à avoir des rendez-vous
médicaux dans certaines zones et le non-recours aux soins de certaines personnes par ignorance de leurs droits.

Le logement presque absent du bilan

Curieusement Jean-Christophe Combe, n’a pas abordé dans la politique de prévention de la pauvreté les éventuelles mesures en faveur du logement et de l’hébergement.  Il a seulement indiqué au détour d’une phrase que l’action « logement d’abord » a permis à 280.000 personnes sans domicile d’accéder au logement sans autre précision. Cette information aurait mérité de plus amples explications

L’insertion professionnelle mise en avant

Le ministre a valorisé le déploiement du service public de l’insertion et de l’emploi et le réinvestissement des politiques d’insertion portées par les conseils départementaux : l’entrée dans les parcours d’insertion s’est accélérée et, pour la première fois depuis la création du revenu de solidarité active (RSA), les budgets d’insertion des conseils départementaux ont augmenté dès 2019.

Il rappelle aussi dans sa communication la revalorisation de la prime d’activité. Elle a été perçue par 1,3 million de foyers supplémentaires dès 2019 et les dispositions prises lors de la crise sanitaire qui ont permis d’éviter selon lui à 400.000 personnes de tomber dans la pauvreté. (mesures prises par Jean Castex qui n’a pas à voir à ma connaissance avec la stratégie initialement engagée.

Jean-Christophe Combe a aussi mis en avant des mesures qui n’entraient pas initialement dans la stratégie de lutte contre la pauvreté. Cela semble masquer la faiblesse du bilan de la stratégie. Il a ainsi parlé de la revalorisation des prestations de solidarité de 4 %, du plafonnement de la hausse des loyers à 3,5 % et de l’augmentation en  parallèle les APL de 3,5 %. Il a aussi fait état du doublement des crédits de l’aide alimentaire ou encore en assurant le versement à près de 11 millions de foyers d’une aide exceptionnelle de solidarité représentant 100 euros par foyer et 50 euros par enfant. Ce sont des mesures gouvernementales prise pour tenter de freiner les effets de l’inflation qui, rappelons-le, dépasse les 6% (6,2% en octobre alors que l’année n’est pas finie).  Les mesures de revalorisation sont en deçà l’inflation, ce qui indique là un appauvrissement des familles et des personnes modestes vivant déjà sous le seuil de pauvreté.

Peut-on se satisfaire d’un tel résultat ?

 

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Bonus

Une présentation du 5ème collège du CNLE en 2’30 :

Photo en Une : Jean-Christophe Combe interrogé sur France Info au sujet de sa « bourde » sur le salaire des assistantes maternelles (capture d’écran issue de son compte twitter)

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