L’addiction aux réseaux sociaux et aux écrans : « le mal qui ronge notre jeunesse »

Sabine Duflo est psychologue clinicienne et thérapeute familiale. Elle a publié « Il ne décroche pas des écrans ! La méthode des 4 pas pour protéger le cerveau des enfants ». Dans une tribune récemment publiée par le Figaro, elle fait part de son expérience, car elle reçoit de nombreux adolescents déprimés, mal dans leur peau, avec une image d’eux très dégradée.

Elle rappelle en préalable un nombre qui est en constante augmentation : celui des jeunes en décrochage scolaire. Ils seraient 450.000, mais ce chiffre est difficile à confirmer. Selon les statistiques, un élève qui ne vient que très épisodiquement au collège, ou n’y va plus, mais bénéficie de quelques heures par semaine dans une classe relai n’est pas considéré comme décrocheur. La psychologue intervient aussi dans l’unité d’hospitalisation temps plein pour adolescents. Cette structure accueille celles et ceux qui vont très mal. Ils ne sont pas seulement des décrocheurs. Ils sont accueillis après une ou plusieurs tentatives de suicide. « Depuis 2019, les chiffres ont littéralement explosé avec plus de 126% de passages aux urgences pour des idées suicidaires chez les 11-17 ans et une augmentation de 30% des tentatives de suicide », selon le pédopsychiatre Charles-Édouard Notredame qui travaille à Lille.

On attribue cette réalité à la période Covid avec les confinements et les interdictions de rassemblements à répétition. C’est une réponse un peu simpliste, car de nombreux jeunes n’ont pas attendu la crise Covid et ses contraintes pour rester cloitrés dans leurs chambres seuls à longueur de journée devant leurs écrans.  Certains se sont ainsi auto-confinés depuis longtemps.

Confinés chez eux, mais pour quoi faire ?

Sabine Duflo a une autre explication et elle mérite que l’on y prête attention : « 100% de ceux que je reçois dans mon cabinet restent jour et nuit scotchés sur le portable à scroller sur TikTok, le réseau social préféré des jeunes, mais aussi Discord, Snapchat, Instagram » dit-elle. « Ils en pratiquent plusieurs à la fois. La configuration éminemment addictive de ces plateformes met pour un temps en suspens leur humeur fluctuante, leurs doutes, leur indétermination, bien naturels à cet âge. Mais plus le temps passe et moins, ils se sentent capables de faire autre chose, de faire autrement ». Alors ils y retournent inlassablement, selon un processus déjà bien identifié.

Les réseaux sociaux sont aussi des espaces qui permettent de retrouver des gens comme soi. Quand on va mal, on peut trouver des personnes qui souffrent des mêmes symptômes. Le problème est que le mal-être s’agrège entre jeunes en dehors du monde des adultes. Ainsi, explique la psychologue clinicienne, « l’enfermement dans le totalitarisme du groupe virtuel joue à fond. En voyant d’autres ados de leur communauté vanter la scarification comme une solution qui soulage, ils ont reproduit ce qu’ils voyaient » Elle rapporte que certains se fixent même des challenges. Au fil du temps, c’est, parfois, devenu une habitude : quand une angoisse pointe le bout de son nez, se faire saigner, s’infliger une souffrance physique soulage. Certaines de nos patientes sont littéralement zébrées sur tout le corps : bras, jambes, ventre, seins. Ces marques resteront à vie, précise Sabine Duflo.

Et les parents dans tout ça ?

Là aussi, il est facile et un peu simpliste d’accabler les parents. Ceux-ci assistent souvent impuissants à la dérive de leurs enfants, à l’image de ceux qui consomment des stupéfiants. Certains tentent de supprimer le smartphone à leur ado, (essayez de le faire si sous en avez, vous allez vite mesurer la hauteur du problème). Leurs réactions sont alors extrêmement violentes. Il est quasiment impossible pour l’adulte d’obtenir gain de cause. « Si je n’ai pas mon portable, je n’aurais plus d’amis, ce sera la honte pour moi au collège » ; « Si tu me le prends, je ne pourrai pas suivre les devoirs sur Pronote » ; « Si tu me le reprends, je saute par la fenêtre ». Quel parent peut résister à ces arguments ? demande la psychologue.

En désespoir de cause, des parents prennent rendez-vous dans des cabinets de psychiatres, psychologues. Ils vont aussi voir leurs médecins qui prescrivent des séances d’orthophonie pour tenter de résoudre la chute vertigineuse des résultats scolaires. Ces parents attendent un diagnostic clair, une recette miracle, c’est-à-dire un traitement médicamenteux qui pourrait résoudre le problème des humeurs changeantes de leurs ados qui ressemblent plutôt à de sévères dépressions. Quand on leur parle d’addiction aux écrans, ils lèvent les yeux au ciel et parlent des refus violents des enfants de se séparer de leur smartphone. Bref, ils expliquent qu’ils ne savent pas comment s’y prendre, d’autant que souvent, les parents sont aussi accros que leurs enfants sans toutefois avoir les mêmes symptômes. Ils n’utilisent le smartphone de la même façon et leur addiction est assez différente.

Les professionnels de l’aide et du soin s’attachent en priorité à comprendre le contexte familial dans lequel évolue l’adolescent. Ils accordent trop peu d’importance à l’environnement numérique de l’adolescent. Nous avons sans doute trop tendance à considérer que le problème vient des parents (une mère trop laxiste, un père démissionnaire). Ce n’est généralement pas le cas. Mais, nous ne savons pas aider les parents à gérer cette problématique particulière de l’addiction aux réseaux sociaux qui rappelons-le sont énormément addictifs.

« Grâce à l’absence du portable »

Dans ses observations, Sabine Duflo nous révèle une situation assez remarquable. Lorsqu’un enfant est hospitalisé en unité de soins, le portable lui est retiré. Il se retrouve au calme, sans communications avec l’extérieur si ce n’est quelques appels téléphoniques (selon les situations). Que se passe-t-il alors ? Étonnamment, l’adolescent « n’exprime pas vraiment de manque par rapport à ce qui constituait jusqu’alors son seul univers » …/… « Après une courte période d’habituation, l’ado sort de sa coquille, lève les yeux et découvre la structure où il se trouve : banale, vieillotte, bourrée de portes qui s’ouvrent et se ferment à clé ».

La psychologue explique que le jeune est à présent disponible aux autres, et les autres le sont pour lui grâce à l’absence du portable. « Assez rapidement, des amitiés fortes, intenses, passionnelles se nouent. Comme l’ont toujours fait les jeunes. On voit rire aux éclats, se disputer, tempêter celui qu’hier, on voyait figé comme une statue. Pourtant, quand le médecin lui demande comment il se porte, l’ado répond souvent : « Mal, très mal ». Il ne veut pas rentrer chez lui ».

Évidemment, il y a aussi les ados qui souhaitent rapidement rentrer chez eux pour retrouver leur smartphone tel un toxico pressé de renouer avec son addiction. Quand on leur annonce qu’ils n’y auront plus accès, même chez eux, ils se fâchent ou encore, ils pleurent. Certains préfèrent alors rester en unité de soin. Nous avons là le même comportement que celui des toxicomanes en période de sevrage. Ils utilisent alors tous les arguments possibles et deviennent très fort pour emmener leurs interlocuteurs en dehors de règles établies. (trouble addictif + borderline).

Comment s’en sortir une fois que l’on est dedans ?

Déjà tenter de ne pas y entrer. Pour cela, il faut pouvoir agir préventivement dès l’enfance en respectant la règle des 4 Pas

regle des 4 p

Pour Sabine Duflo il y a 3 grandes actions à tester. Ce sont des mesures de bon sens ne nécessitant aucun budget, mais un peu de courage dit-elle.

  • Déconseiller fortement aux parents l’achat d’un portable connecté avant 15 ans.
  • Promouvoir, avec les opérateurs de téléphonie mobile, des téléphones… pour téléphoner et envoyer des SMS. Des téléphones sans internet.
  • Sanctionner réellement le harcèlement en ligne, le cyberharcèlement, l’incitation à l’auto-agression ou à l’agression envers autrui.

 

Des solutions radicales effectivement difficiles à mettre en œuvre dans le monde actuel.

 

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Photo : Image de pvproductions sur Freepik

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