La table ronde du confiné : quel travail social demain après le Covid-19 ?

(Suite de l’article d’hier) en référence à la table ronde en ligne organisée par 2 éducateurs hors pair Vince et Seb. ( voir la page facebook « L’éducateur spécial lisez »). Nous avions eu comme consigne de plancher sur un thème d’actualité : « le travail social à l’épreuve du Covid. Danger ou opportunité? Comment se saisir de ce « temps suspendu » pour penser nos pratiques, balayer nos certitudes, questionner nos valeurs… »

Jacques Témintin nous a dressé un historique expliquant pourquoi et comment le néolibéralisme en œuvre depuis des décennies (il remonte bien avant 81) a littéralement transformé les pratiques professionnelles des travailleurs sociaux dans une  logique de rentabilisation des services publics et de réduction des charges. Il nous a aussi rappelé comment le système de circulation des capitaux a amplifié la pauvreté et les inégalités.

Guy Hardy a situé son propos à partir de 2007 en rappelant notamment la réforme de la protection de l’enfance qui paraissait bien construite sur le papier mais qui, à l’épreuve du réel, a eu des effets délétères sur les pratiques d’aides et éducatives. Pourquoi ? c’est principalement  à cause du recours systématique aux informations préoccupantes, les « IP » comme on les appelle ont eu pour principal effet de disqualifier les familles. Il pense que si nous ne devenons pas des militants, rien ne va changer à ce sujet après la pandémie. « Le néolibéralisme nous a convaincu que nous n’étions plus là pour aider les familles mais que nous étions là pour protéger les enfants ». Certes la protection est nécessaire mais les IP ont « créé un champ de délation total ». Conséquence les familles ont extrêmement peur des travailleurs sociaux… Là aussi il serait utile de rédiger un article spécifique à partir de l’argumentaire développé par Guy Hardy et je vous renvoie à ce sujet à la vidéo Youtube (à 30′ après son début)

GuyHardy

Pour ma part j’ai tenté de reprendre des éléments récents vécus par les travailleurs sociaux en activité pendant cette période de confinement. Je me permets de dérouler ici mon propos à partir de mes notes que j’ai complétées…

Les pratiques professionnelles à l’épreuve du Covid-19

La soudaineté de la pandémie, l’absence de protections adaptées au début de la crise ont conduit de nombreux travailleurs sociaux à intervenir “tant bien que mal” en prenant souvent seuls des initiatives pour tenter de régler des problèmes divers portant sur tous les domaines de la vie.

Les institutions ont dû modifier leurs organisations de travail dans des délais restreints en s’adaptant chaque jour à une situation évolutive. Chacun de sa place a été conduit à prendre des décisions sans toujours pouvoir en mesurer les effets attendus et inattendus. Certains travailleurs sociaux ont été placés en télétravail ou au chômage partiel, d’autres ont été soumis à  des astreintes, un grand nombre a continué de travailler à temps plein, voire  davantage, dans les structures employeurs

1. Des dilemmes éthiques liés à la sécurité

Comme l’expliquent les membres de l’espace éthique de la Région Île de France, les acteurs de l’aide mais aussi du soin ont été “pris en étau” entre le souhait de se protéger eux-mêmes ainsi que leur cellule familiale et la crainte d’abandonner les personnes qu’ils accompagnaient. Les professionnels de l’accompagnement social et éducatif ont été tiraillés entre l’idée que leur devoir est de continuer à intervenir et la crainte d’être eux-mêmes vecteurs de la maladie. Cette tension a aussi engendré différentes formes de culpabilité.

De nombreux  professionnels ont  vécu une forte anxiété. Certains d’entre eux n’ont pas souhaité continuer leurs interventions en raison des conditions insuffisantes de sécurité sanitaire. Un certain nombre a évoqué la possibilité de faire valoir le droit de retrait face à cette situation. D’autres ont préféré continuer de travailler en tentant de faire appel aux gestes barrières sans pour autant disposer de matériel de protection adapté.

En aucun cas il ne pouvait être reproché tel ou tel positionnement. 

2. Des questions et des tensions éthiques peu ou mal résolues

Les modalités de prise de décision ont été bousculées. Certains attendant des réponses de leur hiérarchie, d’autres estimant que celle-ci n’était pas suffisamment en phase avec ce qui se passait sur le terrain. Des tension éthiques opposant principe de réalité et principe de conviction ont été gérées parfois au prix de décisions difficiles. Beaucoup de questions nouvelles sont apparues non seulement dans l’application concrète des mesure et des missions mais aussi vis à vis des nouvelles demandes des personnes accompagnées .

A quoi les travailleurs sociaux ont-ils été confrontés ? Ils ont eu à s’interroger à l’image des 3 exemples qui suivent

  • “Suis-je toujours dans ma mission ?” se sont demandés certains professionnels lorsqu’ils ont constaté que leur travail relevait plus de l’aide humanitaire en réponse à des besoins fondamentaux que de l’accompagnement social et éducatif.
  • “Est ce que l’usage systématique du téléphone me permet d’être bien compris” “Est-ce suffisant ?”  « Suis-je dans le risque si je fais une visite à domicile ? ». Des questions liées aux  modes de  communication imposés par la situation, à leurs avantages et inconvénients ont aussi été posées par les professionnels parfois enclins à douter de la pertinence de leurs pratiques nouvelles..
  • “Jusqu’où l’écoute des personnes angoissées et déprimées relève-t-elle de ma compétence ?”, Que dire à une famille dont un membre à été hospitalisé ou est décédé  ?“ Suis-je suffisamment “outillé(e)” pour répondre à telle ou telle demande ?”. Nombreux sont aussi celles et ceux qui ont constaté ce besoin important des personnes d’avoir quelqu’un à qui parler qui les écoute.

Cette situation de crise a aussi provoqué chez les intervenants une fatigue et une tension émotionnelle intense. Du stress et des émotions pas toujours bien gérés ni parfois pris en compte.

3. Que penser de tout cela ? Quelques réflexions

  • Le manque de reconnaissance des travailleurs sociaux a été manifeste lors des premières semaines. On ne parle pas de notre travail de notre utilité social en dehors du cercle des initiés. Il a fallu qu’Adrien Taquet intervienne pour que les travailleurs sociaux en charge de la protection de l’enfance soit considérés comme prioritaires pour  la garde de leurs enfants
  • Les pratiques professionnelles ont été bousculées et certaines administrations ne se sont pas montré très réactives : Que penser des CAF qui ont continué de prélever ou de suspendre des prestations pour des indus discutables alors que l’on est en plein confinement ? Bref comme d’habitude les travailleurs sociaux ont été une nouvelle fois confrontés à la machinerie administrative qui a continué via les logiciels et plateformes à imposer une façon de faire mais aussi de penser.
  • Les procédures et les protocoles ne se sont pas montré si utiles que cela. Ce sont les réactions des professionnels sur le terrain et de leurs encadrements qui dans un premier temps ont permis de répondre à l’urgence. Nous voyons que les professions de l’ombre, peu valorisées sont celles qui font tenir la société.

Les traders et les commerciaux sont démunis. Vite vite l’injonction est de relancer la machine économique et l’industrie (par exemple l’automobile comme si nous avions besoin de changer de voiture maintenant et avoir un nouvel SUV )

Je crois qu’il ne faut pas se leurrer : ceux qui tiennent l’économie n’attendent qu’une chose : pouvoir repartir comme avant. Pouvoir activer la machine à cash et nous rendre toujours plus dépendants des objets de consommation. Car si nous ne consommons pas, nous provoquons du chômage et la baisse des chiffres d’affaire. Cette façon de penser le bien être humain ne risque pas de changer par le haut, c’est certain.

Allons nous tous nous précipiter dans les hypermarchés dès le confinement terminé ? Cette crise interroge le pourquoi nous vivons avec de telles règles du jeu.

4. Que devient le travail social dans tout cela ?

Cette crise conduit à se poser la question de ce qu’est devenu le travail social. Pour faire bref il est devenu dans de nombreux cas une machinerie qui a remplacé « l’art » de l’artisan travailleur social qui s’adapte à chaque situation par l’agilité du technicien expert  qui sait  jongler avec les procédures, les règlements et les protocoles au point qu’il ne voit plus plus la personne qui est en face de lui comme une ressource mais comme une personne à qui il faut rendre une réponse à une question que parfois il n’a même pas posé. (Les étudiants perçoivent souvent cette distance entre ce qu’on leur apprend dans les centres de formation et ce qu’ils découvrent sur le terrain lors de leurs stages).

Cela interroge aussi notre relation à l’autre : la peur est mauvaise conseillère. la peur raisonnée peut permettre d’agir avec prudence. Mais  en matière de protection de l’enfance, de violences conjugales, nous n’envisageons désormais les situations que sous l’angle du pire qui peut arriver et des risques dans lesquels cela peut nous conduire.

Ainsi par exemple, les services de protection de l’enfance sont menacés d’avoir à rendre des comptes tout simplement parce que des enfants ont été restitués à leurs familles le temps du confinement comme si ils avaient pris des décisions irresponsables sans aucune évaluation et devenaient complices de tous les dérapages et de toutes les maltraitances possible et imaginables. Bref les travailleurs sociaux et leurs institutions ont sans cesse une épée de Damoclès au dessus de la tête. On les accusera vite de ne pas avoir suffisamment protégé et on les accusera tout autant d’avoir maltraité des parents.

Et nous pour répondre à cela nous multiplions nos procédures. Nous nous épuisons à tenter de les respecter en alimentant au passage la machinerie administrative qui reprend la main. Elle  nous installe aussi dans un confort illusoire laissant croire que les problèmes sont gérés parce que nous avons respecté les consignes. Mais ces dispositifs provoquent aussi un inconfort réel car nous savons en même temps que les problèmes demeurent. Les situations sont signalées mais ne sont pas traitées sur le fond.

4. Comment sortir de cette impasse et travailler différemment ?

La crise révèle l’importance et la nécessité de nos interventions notamment en direction des personnes les plus fragiles. Nous faisons partie des professions qui font que, dans ce type de crise, la société tient debout.  Elle montre aussi les limites des dispositifs et systèmes d’aide rationalisés à outrance. Elle montre aussi les inégalités sociales et économiques.

Le travailleur social a été positionné comme étant au service du dispositif et non au service de la personne. Le dispositif qu’il s’appelle CRIP, IP ou 115 montre ses limites. Or nous nous épuisons à les utiliser sans rechercher d’autres solutions. Certaines passent par l’action collective avec les personnes concernées par ces inégalités.

Travailler autrement consisterait alors à revenir à la source du travail social. Il ne s’agit pas d’un retour en arrière face à un passé  « glorieux » et idéalisé. Non il s’agit de revenir à la source de nos missions d’aide et d’assistance. Être radical, c’est chercher à traiter le problème à la racine.

La question qui se pose alors est de savoir comment renouer avec des pratiques de confiance avec les familles sortir des logiques de  défiance. Comment ? Sans doute en agissant systématiquement avec elles sans exclusive et en leur redonnant du pouvoir et en refusant de décider à leur place. Certain(e)s collègues font cela très bien écoutons-les.

Nous pouvons aussi nous appuyer sur la définition du travail social et les recommandations du Haut Conseil du Travail Social qui, même si certaines de ses préconisations ne sont pas toujours suivies, défendent les valeurs du travail social au service des personnes. C’est l’application sur le terrain qui fonctionne mal ou est dénaturée. Nous pouvons nous appuyer sur les recommandations du HCTS.

Nous avons aussi de belles réussites au travail. Pourquoi n’en parlons nous jamais et ne parlons nous que de ce qui ne fonctionne pas bien ? Il nous faut, à partir de nos réussites, les analyser, comprendre ce qui a fonctionné et pourquoi la situation a pu être résolue. Cela renforce notre expertise et nous permet de renforcer notre pouvoir d’agir et celui des personnes accompagnées

Il nous faut aussi  obtenir le droit d’expérimentation. Les changements deviennent possibles grâce à des pratiques hors cadre qui entrent ensuite dans le cadre tout simplement parce qu’elles font preuve de leur efficacité

Enfin rappelons nous ce que disent les militant d’ATD-Quart Monde : « ce qui se fait pour moi sans moi, se fait contre moi ». C’est aussi un adage qu’il nous faut absolument respecter

 

Photo : capture d’écran youtube

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Une réponse

  1. Bravo pour votre article et l’ensemble des réflexions.

    Je me permettrai d’ajouter:

    1 – la simplification.
    Les « protocoles » publiés, sans cadre juridique, dans des formats inadaptés à l’urgence (25 ou 30 pages parfois!), par un nombre hallucinant d’acteurs publics sur des populations parfois identiques, laissent pantois.

    2 – La suppression des classifications des publics par « silos »,

    Exemple:
    les personnes âgées,
    puis les personnes âgées avec telle maladie, etc.
    puis les personnes âgées handicapées, soit visuels, cognitifs, physiques, etc.
    puis les personnes âgées en établissement, à domicile, seule ou en couple, etc.
    Etc.

    Par ces politiques de « silos », qui valent également pour les autres publics de l’action sociale, on a aboutit au fur et à mesure des années à la construction de mécanismes de plus en plus complexes pour des situations de plus en plus précises, illisibles sur le travail en commun, complexes, chronophages, et au final inefficaces. La taille de la liste des ESMS de l’article L312-1 est assez éloquente à cet égard…

    Ce faisant, l’administration a peu à peu fait passer des être humains au rang d’usagers ou de bénéficiaires de telles ou telles prestations, sous conditions de remplir toutes les cases du dossier bien entendu!

    3 – La degestionnite
    Le terme est assez clair .

    4 – La terminologie

    Le terme « accompagner » est désormais utilisé par toute la sphère publique voire privée. Même les ministères « accompagnent » les français au déconfinement, ou au port du masque.
    Bref, ce terme, jadis apanage du travail social,semble vidé de sa substance et mériterait à mon humble avis d’être réinventé. Un peu comme les autres concepts de « mettre au coeur de » ou « placer la personne au centre de. »

    En fin de texte, la référence faite par ATD quart monde est une citation de Nelson Mandela.

    Cdt et Bon courage.

    PR

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