La mobilisation historique des assistantes sociales de 1989 à 1992

Cristina De Robertis vient de publier une note d’étape d’un travail de recherche qu’elle conduit sur la mobilisation historique des assistantes sociales entre 1989 et 1992.  Il faut rappeler qu’elles demandaient à l’époque  la reconnaissance des diplômes au niveau II du Répertoire national des certifications professionnelles (licence) et le passage au cadre A dans la Fonction publique. Une revendication obtenue en 2018 soit près de 30 années plus tard. Voici quelques extraits de cette note.

Un mouvement social d’ampleur mais un combat perdu qui a laissé des traces

Cristina nous rappelle d’abord le contexte de cette mobilisation : « Il faut situer le début de ce mécontentement à un double niveau. D’une part les conditions sociales s’étaient beaucoup détériorées au cours du premier et début du second mandat du Président François Mitterrand : chômage, fermeture de pans entiers d’activité industrielle, apparition des « nouveaux pauvres » et des pauvres tout court. Le Revenu Minimum d’Insertion, qui devait constituer une réponse, a été mis en place en 1988 et a apporté aux services sociaux une nouvelle population non connue et nombreuse. D’autre part, l’Arrêté du 26 juillet 1989, portant homologation de titres et de diplômes de l’enseignement technologique, classe celui d’assistant de service social au niveau III, c’est-à-dire le niveau d’un DEUG ou un BTS, deux ans d’études après le baccalauréat ».

Ce manque de reconnaissance fut insupportable pour la profession tout comme le déni des élus de l’époque pour les assistantes sociales. Ce mouvement de revendication s’est construit en 2 étapes :

  • Une première étape avec les associations professionnelles et quelques syndicats
  • Une seconde étape où les protagonistes sont des collectifs créés dans grand nombre de départements et régions, eux-mêmes coordonnés dans une Coordination nationale de collectifs d’assistants de service social, CONCASS, soutenus et appuyés par les syndicats et associations professionnelles.

Au cours de la première étape, l’ANAS a sonné l’alarme et mobilisé ses adhérents en interne et ses réseaux en externe. Elle a été à l’initiative de la création d’un Comité National d’Action (CNA) qui regroupait au départ 11 organisations et quelques mois après jusqu’à 18. Les deux moteurs du CNA ont été l’ANAS et le Comité d’entente des écoles de service social (CNESS).

Une instrumentalisation complète de la profession

L’ANAS et le CNES ont interpellé le Ministère, après s’être procuré copie du rapport présenté pour l’homologation du DEAS. Celui-ci  donnait une définition caricaturale de la profession : «Les Assistants Sociaux instruisent les décisions pour l’accès aux prestations et aux aides». Ils ont ensemble préparé un rapport d’homologation alternatif qu’ils ont envoyé aux différents ministres concernés et lui ont donné une large diffusion.

Une première manifestation le 22 mars à Paris fut un succès et regroupa plus de 5 000 professionnels. De plus, une motion largement diffusée est signée par plus de 20.000 professionnelles. Elles  ont été apportés au Ministre au mois de mai. Pour calmer le jeu, le Ministère annonce la mise en place d’un groupe de travail, mais il tarde à le constituer. Il sera crée en juillet 1990, composé d’une cinquantaine de personnes représentant les employeurs, les syndicats, les associations professionnelles.

Et la plus rien sur la revendication de reconnaissance du diplôme de niveau II. Pierre Tisserand, Directeur régional des affaires sanitaires et sociales du Nord Pas de Calais, auteur d’un premier rapport refuse d’aborder la question.

L’entrée en lice des collectifs

La deuxième étape de cette lutte démarre en juin 1990 et se chevauche avec la précédente. Les groupes locaux, crées par le CNA, sont mécontents de ne plus être informés, et de ne plus avoir des perspectives d’action. En juin 1990 un groupe d’assistantes sociales d’Ile de France décide de créer un collectif : le CASIF. D’autres collectifs se créent partout en France. Dès lors ce sont eux qui auront le leadership des actions et des manifestations qui vont suivre.

Les revendications vont s’élargir à la question de la rémunération et aux moyens nécessaires pour effectuer un travail de qualité. L’initiative de la création de la Coordination nationale des collectifs d’assistants sociaux (CONCASS) revient à la province, c’est en effet à Clermont Ferrand que cette structure se crée en novembre 1990. Elle sera désormais le fer de lance des mobilisations.

Un mouvement dur : la grève reconductible et des manifs nationales

Après le fiasco du rapport Tisserand et le manque de réponses du Ministère, en juin 1991, le CASIF, réuni en Etats Généraux tout un weekend, décide d’initier une grève reconductible à partir du 16 septembre 1991. Le jour venu les AS se déclarent en grève, soutenues par les syndicats CGT et CRC (ancètre de SUD Solidaire)  qui seront d’un appui sans faille tout au long du mouvement.

La période qui suit sera très intense et verra de très grandes manifestations nationales : le 1er octobre 8000 personnes et le 10 octobre 10 000 vont défiler à Paris. Lors de cette dernière, s’installe un campement dans le Square Boucicaut.

Pendant un mois, jour et nuit, les AS vont occuper le square proche de Matignon et bénéficier d’un œil bienveillant et solidaire de ce quartier assez huppé. Ils lèveront le CSUR (camping sauvage urbain revendicatif) le 7 novembre. A cette date une grande manifestation se termine avec un sit-in bloquant le trafic de la gare Montparnasse.

Quelques 2 000 assistantes sociales restent assises sur les rails et les TGV pendant dix heures. Elles réclament toujours l’ouverture de négociations sur leur plateforme revendicative à un gouvernement (de gauche) qui reste sourd à toute négociation.

La grève commencée le 16 septembre durera 9 semaines. Elle sera levée le 16 novembre 1991.

Une intransigeance permanente des pouvoirs publics

Le durcissement de ce mouvement s’explique par l’intransigeance du Ministère des Affaires sociales et le dialogue de sourds qui s’installe avec lui. En effet, ce ministère se déclare incompétent pour répondre à leurs demandes et les envoie vers d’autres ministères et les employeurs ; les autres ministères les renvoient à leur tour vers celui des Affaires sociales ou Matignon ; Matignon, à qui on demande une table ronde interministérielle, se refuse de recevoir la délégation qui, à partir du square Boucicaut, se présente tous les jours à sa porte.

Le bras de fer qui s’installe est navrant et sans issue du fait de l’acharnement du gouvernement d’ignorer la lutte en cours. Le Ministre nommera Jean Blocquaux pour préparer un rapport pour un plan de travail pour les professions de l’action sociale.  Encore une fois, les assistantes sociales et leurs revendications ne sont  pas mentionnées et la demande de révision de l’homologation du diplôme au niveau II n’est même pas évoquée.

Le Ministre Jean Louis Bianco reprendra la plupart des propositions du rapport Blocquaux dans un «Plan d’action pour les professions de l’action sociale». Il fera signer, le 5 décembre, un protocole d’accord par les syndicats CFDT, CFTC, FEN et autonomes qui n’ont jamais soutenu ni participé au mouvement des assistantes sociales précise Cristina De Robertis

Ce mouvement laissera des traces. De nombreuses assistantes sociales seront désabusées et il ne faudra plus leur parler de syndicalisme notamment « réformistes » car ils « les ont trahi ».  On aura aussi tout dit sur ces assistantes sociales rebelles considérées comme archaïques ou encore corporatistes. Au cours de l’année 1992 le mouvement continuera mais s’essoufflera, des réunions de bilan des collectifs, de la CONCASS et du CNA seront organisées mais n’iront pas plus loin. L’ANAS aura du mal à s’en remettre affichant après ce mouvement perdu une baisse importante de ses adhésions

Je ne peux que vous inviter à lire plus en détail cette note d’étape intitulée « Mobilisation des assistantes sociales de 1989 à 1992. Une recherche collaborative ».  Elle rappelle un aspect un peu oublié des luttes menées par la profession.

 

à lire : le numéro 20  d’Info GREHSS. Dans ce numéro vous trouverez également  une nouvelle rubrique «à la recherche de données», rubrique dans laquelle il est fait appel à l’ensemble des lecteurs pour répondre à des questions relatives à des institutions, des personnes, des moments de l’histoire du service social.

Mes remerciement à Cristina De Robertis

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2 réponses

  1. Heureuse de voir que ces mois de lutte n’auront pas été oubliés de tout le monde !
    Je bosse depuis plus de trente ans ,je suis toujours aussi passionnée par mon boulot et J’y étais .
    En grève …du début jusqu’à la fin avec toutes mes collègues du service de polyvalence de secteur ,j’étais là à marcher sur les pavés parisiens,envahir le conseil d’état et me retrouver nez à nez avec Robert Badinter,bloquer des huiles à l’opéra Garnier le jour d’une représentation caritative (ironique …) ce fut une mêlée de jeans et de manteaux de fourrure avec des CRS pas très tendres avec nous …Le blocage du TGV à Montparnasse et merci encore aux cheminots de la CGT qui nous ont aidé, nous avions même eu la visite de salif Keita Pour nous soutenir il me semble ;
    Et les rassemblements à la bourse du travail de paris le soir après les manifs.
    Durant toute cette période bien que peu syndiquées les AS ont toujours été soutenues dans la logistique par la CGT mais pas la CFDT qui à même menacé à l’époque de retirer leurs cartes syndicales à celles qui suivaient le mouvement ! une honte !!
    Nos revendications : l’homologation bac plus trois (un minimum) mais aussi des moyens pour travailler ,on ne se refait pas ;
    Et tout ça pour quoi ,???pour rien …,rien du tout,rien pour les AS , rien pour le public ,rien ….je me souviens de notre immense colère et amertume à la fin du mouvement ,je me souviens comment ce mépris du gouvernement de l’époque a cassé quelque chose chez certaines d’entre nous ;
    Je me souviens aussi de ma colère quand enfin le bac plus 3 à été accordé aux nouvelles professionnelles mais pas a toutes celles qui comme moi bosse depuis 30 ans ,celles qui ont cumulé des années d’expérience , des responsabilités ,ont fait des centaines d’heures de formation et a qui on dit : « ben non pas vous !!  » vous c’est toujours bac plus 2 car vous n’avez pas de licence ! quelle démagogie et quelle hypocrisie! mais je suis heureuse pour les nouvelles professionnelles concernée enfin ! Mais pour moi cette absence de reconnaissance des anciennes diplômées est venue réactiver cette colère ressentie en 91 et a surement démobilisé quelque chose dans mon quotidien professionnel .
    Malgré tout cela et même si nous n’avons rien obtenu de concret je ne regrette pas cette mobilisation des années 90 car elle a été riche en expérience et en émotion ,elle a affûté et ancré mon sens du combat (déjà bien présent chez la jeune professionnelle que j’étais alors ) pour les années qui ont suivies et cela m’a servi tout au long de ma carrière ;
    Et merci madame De Robertis d’en parler aujourd’hui !

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