Les bonnes résolutions d’un retour de vacances ordinaires…

« C’est la rentrée ! Fin des vacances et reprise du travail avec une quantité de bonnes intentions… La première consiste à ne pas me laisser déborder. Comment y parvenir ? Peut-être avec un journal de bord qui me permettra de prendre du recul ? Sait-on jamais ? » Voici ce que j’écrivais de mon quotidien il y a quelques années.

1er jour

Ce matin, tout a plutôt bien commencé . En arrivant j’ai pu relever mon «casier». Aie! ça commence fort avec une demande d’évaluation suite à une  adoption accompagnée d’une information dite « préoccupante ». Viennent ensuite la sollicitation d’un rapport social à transmettre au juge des enfants ; Une demande « CAFIF » – C’est une famille que je ne connais pas – et 2 agréments assistantes maternelles qui attendront gentiment leur tour comme d’habitude.. Ah, j’avais oublié un petit mot doux du secrétariat du F.S.L.: Il s’agit d’une demande d’actualisation de situation. Bien sûr, la commission n’avait pas tous les éléments pour prendre sa décision et il me faut remettre le couvert pour 400 €. d’impayés de loyers. Encore un dossier dont l’instruction coûtera plus cher que l’aide apportée… Au titre des rendez-vous 3 seulement seront honorés en ce jour de reprise ! C’est vrai, aller voir l’assistante sociale, ce n’est pas ce qui est le plus motivant après les fêtes, surtout quand il s’agit d’aller signer un contrat d’insertion…

 1er rendez vous . C’est une jeune femme, Thérèse S. Son compagnon qu’elle ne veut plus voir sort de prison à la fin du mois. Son frère aurait «visité» son logement en son absence. Il est à craindre que Monsieur tente de reconquérir sa compagne – par la force si nécessaire – C’est ce qu’elle craint. Thérèse est pour l’instant sûre d’elle : Elle n’en veut plus et ne veut pas se faire avoir une 2ème fois.. On verra…

 Je reçois aussi Mme L. Qui recherche un logement. Celui qu’elle occupe est insalubre. Elle me présente un rapport du service hygiène de la DDASS. Il atteste de sa bonne foi. La propriétaire ne lésine pas . Elle a aussitôt donné son congé. On a encore du temps. Madame doit trouver un logement dans un délais de 5 mois mais comme le couple est au chômage, ça ne va pas être facile. Il y a du FSL dans l’air mais dans un premier temps j’explique les démarches à suivre. S’ils se débrouillent seuls je prendrais le relais quand ils auront trouvé un propriétaire. S’ils n’en trouvent pas, on reverra la mesure la plus appropriée. Pour l’instant, nous élaborons une stratégie d’approche des agences, des HLM, et du service social mairie. Mme doit me tenir informé..

Plus délicat vient ensuite une petite dame de 45 ans. Commerçante, elle vend du poisson, et elle n’en peut plus. L’affaire ne tourne pas ; elle a payé 35.000 € le pas de porte et estime qu’elle s’est «fait avoir» . Son mari souffre de troubles cardiaques. A 39 ans, son avenir est compromis, son père est lui même décédé à 40 ans à la suite d’une attaque. Il y a 2 enfants de 9 et 13 ans. Plus d’argent et monsieur ne se soigne plus depuis 6 mois. Il n’a plus de couverture sociale. La honte, pour eux est d’aller demander à la mairie. Pas facile quand on est commerçant. Le statut social, ça vous tient encore debout. Bilan une orientation RSA et, une demande d’aide médicale en urgence ( il faudra quand même passer par la mairie, difficile à négocier avec elle) et un rendez-vous avec la conseillère de la CAF… Il y a du pain sur la planche et la situation justifie de se remuer. Voilà, il est déjà 17.15h et je consigne les nouveautés du jour.

Au fait, j’avais oublié. 2 mots sur les collègues. Ça va bien mais il y a de la tension dans l’air… Finalement c’est bien la reprise, je ne suis pas trop bousculé et j’ai le temps de programmer les futurs rendez-vous avec Christine la secrétaire du centre. Elle qui n’a pas pris de vacances se prépare au départ.

2ème jour

 Mardi, jour de permanence. À 9h30 Mme D. Elle vient pour des papiers à remplir . C’est simple. Cette fois ci c’est une demande de l’administration fiscale. Il y a une formule qui l’inquiète. Je la rassure , elle est ravie et repart tranquille. Si tous le monde pouvaient être comme elle..

 Beaucoup moins plaisante Mme N. 1300 € de retard de loyer et elle veut se séparer. Le logement est sans bail signé mais il y a eu un paiement régulier. Je l’oriente sans trop d’illusion vers la permanence logement d’une association de consommateur. Mais apparemment, elle en sait plus que tout le monde. Elle a avec elle le code civil, des pages internet imprimées et ne veut pas se laisser faire… ( au final, c’est l’unique situation où je plains le propriétaire ! )…

 Mr D. lui, semble heureux de vivre. Il me tutoie et voudrait qu’on soit amis. Il perçoit à nouveau le RSA  et m’explique que finalement, s’il n’avait pas travaillé il y a 2 mois, il aurait moins « d’emmerdements » avec la CAF. J’hésite à lui répondre… Je profite de son passage pour faire le point et rédiger avec lui un contrat d’insertion. Mais finalement, il faut reprendre un rendez-vous, il y a trop d’embrouille…

Vient ensuite la jeune S., elle voudrait un contrat aidé type contrat d’avenir mais pas loin de chez elle et où les gens sont « sympas » Sa dernière expérience n’a pas été des plus heureuses et cela s’est terminé devant les prudhommes. Elle a eu gain de cause ( un an après son licenciement et des mois de galère )… Je ne peux que l’encourager et appelle avec elle la mission locale.

Un coup de fil de la mairie : une femme ( avec 3 enfants dont un bébé ) aurait été « abandonnée » par son mari. Il est parti avec la voiture, les papiers et bien sûr l’argent du foyer. Ils étaient en mobil home dans le camping municipal. Je négocie par téléphone des bons alimentaires et propose mon passage en début d’après midi. Çà me fera une ballade…

Enfin arrive le dernier rendez-vous du matin c’est simple : Ce sont des infos pour un divorce. Hum! pas si simple finalement la dame s’effondre dans le bureau. Elle n’en peut plus et je cours après un kleenex..

Je n’ai pas eu le temps de rédiger hier en fin de journée. Bon, le camping et la dame abandonnée c’est presque réglé , il y a une tutrice que j’ai pu contacter

3ème jour

Ce matin Mme D. jeune femme arrive avec ses 2 enfants, 3 et 6 ans. Les prestations n’est plus versé depuis 2 mois. Pas de demande de RSA en cours, et 1100 € de retard de loyer. Bref la galère et le stress. Et la coupure d’électricité en perspective. J’appelle EDF il faut confirmer par écrit. OK. Je me propose d’engager une nouvelle demande d’aide mais ça craint, Mme en a déjà bénéficié il y a 6 mois. Il faut que l’on « creuse » et je programme un nouveau rendez-vous après avoir appelé pour une ouverture rapide sans passer par la case orientation des droits au RSA..  J’ai un bon collègue qui travaille à la CAF, il m’arrange le coup.. Il faut soigner ses relations si on veut trouver rapidement des solutions

Vient ensuite un nouvel allocataire RSA plutôt sympa. Il vient lui même pour un contrat d’insertion. En fait il voudrait reprendre un travail. Après 5 ans de trou noir comme il dit. Il m’avoue à demi-mots avoir touché le fond : séparation, alcool, débine… Nous prenons notre temps, ne pas casser le fil . Je lui propose 2 démarches. La première passe par pôle emploi dont il a depuis longtemps perdu le chemin…

En début d’après-midi arrivent Mr et Mme L.  Alors eux, Ils me « prennent la tête ». Ils devaient être expulsés dès la fin de la période hivernale, mais ça se précipite. Aucun recours n’est possible et l’on a presque tout essayé. L’organisme d’accompagnement au logement baisse les bras devant les résistances du couple qui n’en fait qu’à sa tête. Le Psy du secteur nous a expliqué qu’il y aurait de la « jouissance  » chez M. à mettre les travailleurs sociaux en échec..  En attendant c’est son couple qui va en pendre un coup s’ils se retrouvent à la rue.

Epuisant ! Une nouvelle situation à risques : Il y a un bébé et Monsieur s’alcoolise régulièrement jusqu’à en perdre conscience. Les gendarmes sont intervenus hier. Le père était endormi à « cuver » comme il dit, le bébé dans son lit et Madame chez un ami… Ce sont les voisins qui ont appelé. Au regard des antécédants, il est nécessaire de se décider très rapidement. Après plusieurs propositions dont une passant par la case juge des enfants, ce sera au final un foyer mère-enfant à Nantes pour Madame et son fils. Mr retournera chez sa mère à Bordeaux… Et je n’ai pas de réponse à la demande d’AEMO judiciaire transmise avant mes vacances, mais ça, ça ne m’ étonne plus depuis longtemps

Et voilà, ça fait 3 jours que je rédige ce cahier et je n’ai déjà plus le temps de noter ! Finies les bonnes résolutions ! Je m’étais pourtant promis de pas courir, de prendre le temps d’écouter, de comprendre. Comprendre le stress et le malheur des autres. Mais il y en a tant. Chaque histoire se suit , se ressemble et pourtant est aussi différente.  Comment rester disponible à tous ? Comment garder cette « bonne distance » Rester « technique ». Et que peut la technique face à la violence, la frustration, le manque d’argent et de repères…. Bon je prends une nouvelle résolution : J’arrête d’écrire ce cahier et je prends les situations comme elles viennent. On verra bien et vivement Dimanche !

Note : J’avais rédigé cet article sous forme de journal de bord il y a plusieurs années dans les années 2000 lorsque j’étais assistant social en polyvalence de secteur. Mon projet à l’époque était de tenter de donner à voir le quotidien d’un travailleur social avec les personnes qu’il rencontre. J’avais vite abandonné ce travail d’écriture, mais le peu qui en est resté est susceptible de vous intéresser d’autant qu’au final malgré les années, peu de choses semblent avoir évolué…  Nous sommes au centre médico-social 

crédit photo : une permanence sociale au CPAS de Fleurus en Belgique

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