« J’ai joué pour tenter de comprendre l’addiction aux jeux virtuels »

La dépendance aux jeux vidéos est un véritable problème social, qui met parfois à mal les relations au sein du couple ou de la famille. Cet excellent article que m’a adressé Marijke Bryden, monitrice-éducatrice nous permet de mieux mesurer le processus d’addiction qui se met en place dès lors que l’on s’engage dans certains jeux en ligne. Cela aide à la compréhension de ceux qui jouent sans cesse. Il s’agit alors de tenter d’élaborer des stratégies pour les aider à décrocher…

« Je travaille comme éducatrice auprès de jeunes en difficulté scolaire ou sociale donc tous les moyens pour entrer en lien sont bons. Les propos d’un étudiant en Licence Informatique au sujet du jeu virtuel Minecraft m’ont intriguée et je me suis proposée de découvrir ce sujet à succès planétaire.

Accro à Minecraft en quelques jours

Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, en l’espace de quelques jours, je me suis retrouvée accro ! Après avoir été tuée nuit sur nuit par zombies, squelettes, araignées géantes etc, on m’a expliqué qu’il fallait un lit pour survivre et que pour fabriquer un lit, il fallait trouver des moutons. Je me suis donc mise en quête de moutons. Puis je devais miner de la pierre et du charbon pour fabriquer des outils plus solides que le simple bois et avancer dans ce jeu de survie.

Mon mari m’entendait crier « Il me faut DE LA LAINE…. POURQUOI JE NE TROUVE QUE DES COCHONS ET PAS DES MOUTONS ?? » Il me demandait s’il devait commencer à s’inquiéter. Allais-je réellement devenir une énième victime du jeu virtuel ? Trois semaines plus tard, j’affiche avec fierté une belle maison avec un lit, un four et des outils, ainsi qu’un enclos fleuri et une vache qui me donne du lait, trois poules qui me donnent des œufs et du blé à foison. Je dors et je mange tous les jours. Je suis prête, me dit-on, à passer à la suite : le dressage de chevaux par exemple, l’exploration sous-marine à la recherche de trésors ou bien encore le troc avec des villageois éloignés.

Extraordinaire ! Magique ! Que du bonheur que de se perdre dans ces forêts cubiques où on va de danger en danger mais aussi de merveille en merveille. Avec d’autres jeunes, je suis partie avec enthousiasme à la découverte d’autres jeux : Fortnite, bien sur, Warframe, League of Legends…. Quelle complexité ! j’ai même rejoué à Mario Kart – un bijou !

Rapidement j’ai vu des liens avec l’accompagnement de personnes fragiles, addict aux écrans ou aux jeux :

  • aspiration dans cet univers écran-souris-clavier
  • rapport à l’effort et gratification instantanée
  • zone de confort et intolérance à la frustration
  • évitement et isolement social

Toujours plus

J’ai appris que, comme dans la plupart des jeux, plus on joue, plus on avance. Il faut donc jouer encore plus ! Ces jeux sont conçus pour garder le joueur en ligne le plus longtemps possible. Tout un système de points et de niveaux est mis en place, avec en parallèle des skins ou des avantages qu’on peut « s’acheter » avec nos points. On ressent le besoin de jouer tout le temps afin de pouvoir accéder au niveau supérieur. Je me suis retrouvée au milieu de la journée à planifier de manière précise les étapes que j’accomplirai pour partir à la recherche d’un nouveau village et j’avais hâte de me retrouver devant l’écran le soir pour les mettre en place.

Je peux facilement imaginer un jeune, jouant 4 à 6 heures par jour, penser à sa stratégie lorsqu’il est au collège ou lors du repas en famille. Il est physiquement présent, mais dans sa tête, il est dans son jeu. Comme nous ne sommes pas tous égaux devant le jeu et les addictions, certains tombent dans la dépendance : aspiré par cet univers de gratification instantanée, ils ne peuvent plus se passer de leur univers numérique et décrochent des exigences scolaires.

« Si, si ! Je te promets, je l’ai vu sur YouTube !! ».

Il en est de même pour les réseaux sociaux. De nombreuses études démontrent comment les algorithmes s’améliorent de mois en mois pour influencer notre niveau de dopamine. YouTube et Tik Tok nous montrent ce que nous voulons voir. Un jeune qui passe des heures à naviguer de clic en clic perd toute capacité de jugement, voire de réflexion et croit tout ce qu’il voit. « Si, si ! Je te promets, je l’ai vu sur YouTube !! »

De même, ces mondes dans lesquels les jeunes recherchent la facilité ou le réconfort réduisent le développement de la gratification à retardement. Quand on leur dit « Tu fournis un effort maintenant, mais tu ne verras le fruit de ton labeur que dans un mois ou deux », ils nous rient au nez. Cet effort est devenu trop difficile pour l’adolescent qui préfère retourner dans son monde de clic-réaction instantanée.

L’aspect financier a aussi toute son importance. Les jeux vidéo représentent un marché de plus de 150 milliards de dollars, YouTube gagne de l’argent à chaque visionnage imposé de publicité. TikTok explose sur le marché.3

L’adolescent n’a pas la maturité de s’extraire de cette dépendance, ni la force de se battre contre une telle industrie pesant tant de milliards de dollars. Nous non plus d’ailleurs… les séries Netflix sont conçues et écrites pour durer dans le temps. Par exemple, l’adaptation d’une œuvre classique, comme La Servante Écarlate de M. Atwood, passe de 300 pages écrites à quatre saisons / 41 épisodes, c’est-à-dire près de quarante heures de visionnage télévision. Pour revenir à l’addiction aux jeux vidéo, elle a été reconnue officiellement par l’OMS en 2018. Elle est réelle, et très difficile à en sortir, comme la drogue ou l’alcool. Contrairement à la drogue, elle est légale et contrairement à l’alcool, sa publicité est légale.

Tout effort parait insurmontable

Résumons en quelques mots la situation de ces jeunes qui pensent ne plus pouvoir vivre sans leur écran. Ils se sentent incapables de fournir un effort, que ce soit de lire une page de texte ou marcher pendant une demi-heure. Tout effort parait insurmontable, puisqu’ils sont devenus habitués à rester des heures sans bouger. De même, toute frustration leur est insoutenable, puisqu’ils se sont habitués au clic-résultat. Le confinement n’a pas aidé, et pour moi, la situation est devenue devenu grave.

Il n’y a pas de baguette magique, ni de solution rapide. En amont, la famille peut imposer dès un jeune âge une limite du nombre d’heures d’utilisation des écrans. Il est très fortement recommandé d’utiliser le contrôle parental, sans négociation.

Nous, éducateurs, nous pouvons imaginer un accompagnement varié, tourné vers le monde extérieur : une fois le lien créé et la confiance instaurée, nous pouvons proposer des sorties, des activités physiques et créatives, tout ce qui permet au jeune de sortir de l’univers numérique et le faire travailler le développement ordinaire d’un adolescent, bouger, créer, imaginer, découvrir, tomber et se relever pour recommencer, tout ça avec son corps et non ses doigts. Je suis tentée de dire que si l’addiction est avérée, la scolarité devient secondaire face à l’importance d’aider le jeune à en sortir.

PS – J’ai arrêté de jouer à Minecraft au bout de trois mois, aidée par l’arrivée des beaux jours, la réouverture des terrasses et surtout une bonne dose d’auto-motivation vis-à-vis de la futilité de perdre tant d’heures devant un écran.

Marijke Bryden, monitrice-éducatrice

pour aller plus loin

et mon livre qui aborde en détail ce sujet et bien d’autres :  « Comprendre et maîtriser les excès de la société numérique »

 

Note : si vous souhaitez me transmettre un texte à publier dans ce blog, merci de me l’adresser à : didier@dubasque.org

 

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