Éloge de la co-construction, une pratique de travail social à développer

La participation des personnes aidées et accompagnées par les travailleurs sociaux reste trop souvent limitée à l’écoute et au recueil de leur simple avis ou de leurs expériences. Cette participation devrait plutôt se traduire par un véritable processus permettant la délégation de pouvoir et de prise de décision par la personne concernée. Car comme le disent certaines assistantes sociales « ce n’est pas à moi de décider mais bien à la personne qui vient demander de l’aide ». Nous n’avons pas  choisir ni décider pour elles sauf dans certaines situations extrêmes qui relèvent de la protection.

Pour  parvenir donner une véritable place aux personnes que nous aidons, il est utile de mettre en oeuvre une co-construction. Cette façon de « faire ensemble » est à encourager même si de résistances subsistent.

Qu’est-ce que la co-constuction ?

Pour faire simple, retenons que  « Co-construction » est un terme composé. co-, un élément issu du latin cum qui signifie «avec, ensemble» et construction qui, hors le domaine du bâtiment, est « l‘action qui permet de composer, d’élaborer un ensemble (œuvre, théorie, etc.), d’en agencer les divers éléments ».

Ce terme de co-construction en travail social remonte aux années 2000. Il a été principalement porté par les promoteurs d’action collectives et de partenariats. Il n’appartient pas spécifiquement au travail social et semble être devenu, avec une part d’effet de mode, un élément de langage positif, revendiqué aussi bien par les professionnels, les élus que par les chefs d’entreprises. Ainsi par exemple le MEDEF valorise cette pratique . Ce concept prend alors un autre sens : « C’est le transfert par le dirigeant, à un groupe de travail, du processus de décision, dont il a préalablement défini l’objectif et le cadre.»

Selon Madeleine Akrich dans le dictionnaire critique de la participation,  la co-construction a fait irruption de manière récente dans le langage courant : «utilisé dans la presse écrite une fois par an avant 2003, une fois par mois en 2005, il apparaît presque quotidiennement depuis 2013. Ce terme s’institutionnalise. Ainsi par exemple la co-construction est une pratique valorisée par le ministère du travail dans la mise en place des comptes personnels d’activité inscrit dans le projet de loi de janvier 2017.

Construire ensemble : une pratique du travail social qui rencontre encore des résistances.

Construire ensemble, en associant la personne concernée est une pratique courante en travailleur social que ce soit dans l’accompagnement individuel que collectif. En effet dans le processus d’aide, l’évaluation diagnostique et l’élaboration d’un projet d’intervention passe par la mise en œuvre d’un projet commun avec la personne. Ce projet commun est la résultante du projet du travailleur social issu de son analyse de la situation et du projet de la personne qui, tout en demandant de l’aide, a bien son idée sur ce qu’elle souhaite engager. La co-construction se développe aussi dans les actions collectives.

Le sociologue Bertrand Ravon a introduit plusieurs éléments. Avec ce terme, nous serions dans « l’art d’articuler toutes les personnes dans une coalition de causes » c’est le passage du « je » (le sujet) et du tu (l’interlocuteur) au nous.

Ceci-dit, la question du pouvoir de décision se pose aussi dans le champ de la co-construction. J’ai pu constater qu’il y a des professionnels qui ne souhaitent pas réellement associer les personnes et construire avec elles des actions qui les concernent.  Ces travailleurs sociaux doutent par exemple d’une possible co-construction dans le cadre de la mise en place d’un projet pour l’enfant (ASE). D’autres, qui souhaitent développer des actions collectives, se refusent encore trop souvent à associer dès la phase diagnostique les personnes susceptibles d’être concernées par le sujet retenu. Ces travailleurs sociaux souhaitent la participation des personnes mais seulement dans un second temps. Une fois qu’ils ont pu dégager entre-eux les grandes lignes du projet collectif qu’ils désirent mettre en œuvre. Je pense que c’est là une erreur.

Ces deux exemples que j’ai pu constater dans ma pratique professionnelle indiquent qu’il reste du chemin à faire pour que la participation des personnes soit réellement effective et aille au delà la simple consultation ou le recueil de leur témoignage.

 Le mouvement est lancé.

Les institutions et les travailleurs sociaux mettent en oeuvre de plus en plus fréquemment  la participation non plus comme un simple « passage obligé ». Cette participation s’inscrit désormais dans la durée. Des «usagers experts» sont mis à contribution. Le Haut Conseil du Travail Social s’est saisi du sujet de la participation des personnes. une pratique qui devrait se développer.  Attention toutefois, il ne faut pas que ceux qui participent soient  «instrumentalisés».

Co-construire une action avec des personnes reste une pratique à développer même si cela est une évidence pour certains. Mais attention , le temps de l’institution, du travailleur social et de la personne aidée ne sont pas les mêmes. Il va falloir faire preuve d’écoute, de patience et d’humilité pour pouvoir véritablement mettre en œuvre une réelle pratique de co-construction des projets avec les personnes.

La co-construction s’inscrit aussi dans ce que certains appellent l’ère du partage.

A l’ère de l’Internet et des réseaux sociaux cette approche préfigure aussi de nouveaux modèles économiques avec de nouveaux services. Le «co» se développe au-delà des effets de mode. Du co-voiturage, au co-learning ou encore le co-working, les sites de partage fleurissent et se développent en réponse à une demande toujours plus forte. Il s’agit d’apporter des réponses de proximité face à des modèles qui s’essoufflent. L’alternative du « Share » pour faire face à la vie chère permet de réelles économies en créant du lien . Les travailleurs sociaux, s’ils sont à titre personnel inscrits dans cette dynamique n’y font pas appel avec les personnes qu’ils accompagnent. C’est pourtant une piste qui serait utile d’explorer.

Roland Janvier nous parle lui aussi de la co-construction. Il en est un fervent promoteur : « Le professionnel n’est plus dans la position d’un expert qui décide à la place d’un bénéficiaire. Deux personnes sont côte à côte et non plus face à face : le professionnel qui a des compétences spécifiques, l’usager qui a ses compétences propres, irremplaçables. Ces deux personnes ne peuvent pas être à l’unisson mais de leur rencontre, du débat entre leurs deux perceptions naitra un projet commun. Mais pour cela, il faudrait que le professionnel soit sécurisé dans sa posture ».

De tout temps, les travailleurs sociaux ont su s’adapter et trouver des réponses avec les personnes qu’ils accompagnent ou qu’ils aident ponctuellement. La co-construction n’est pas, pour grand nombre d’entre eux, une nouvelle façon d’agir. Le jeunes professionnels et les étudiants doivent toutefois aujourd’hui s’approprier ce concept et le traduire dans leurs pratiques. En effet la posture d’alliance si elle est valorisée, ne suffit pas. La co-construction peut s’opérer dans le maintien d’une « bonne distance ». Chacun, de sa place, peut mettre en œuvre l’art du compromis sans aller jusqu’à la compromission, c’est à dire jusqu’à la négation de sa place pour satisfaire de façon illusoire son interlocuteur. La co-construction permet de se mettre d’accord sur des objectifs et des moyens à prendre pour les atteindre. Maintenant que cette pratique est entrée dans le langage institutionnel, les travailleurs sociaux peuvent l’utiliser et s’en saisir pour expliquer leurs pratiques. Des pratiques qui seront tout autant respectueuses des règles éthiques et déontologiques à l’égard de leurs collègues, des employeurs et des personnes accompagnées.

Photo : Pixabay

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