Cyprien Avenel, ce sociologue ardent promoteur des actions collectives en travail social (1)

Connaissez-vous Cyprien Avenel ? Le sociologue et ami qui travaille à la Direction Générale de la Cohésion Sociale est un ardent défenseur des actions collectives en travail social. Il a co-piloté le groupe de travail sur ce sujet au sein du Haut Conseil de Travail Social et vient de publier un « Manuel de l’intervention collective pour les travailleurs sociaux : des principes à l’action en faveur du développement social ». Nous nous croisons régulièrement. Ce qui m’a permis de lui poser 3 questions au sujet de cet ouvrage qu’il a co-publié avec Cristelle Martin.

« Bonjour Cyprien, Pourquoi un guide sur l’action collective aujourd’hui ? »

Ce manuel pratique est le produit d’un travail collectif important, au sein du Haut conseil du Travail social, et qui s’inscrit dans la continuité des réflexions des États généraux du travail social lancés en 2013… Le point de départ est le constat récurent d’un grand écart entre les objectifs ambitieux du développement social et les difficultés concrètes à le mettre en œuvre sur le terrain. D’où ce manuel de méthode, pour sortir des incantations. Il offre à l’ensemble des intervenants et travailleurs sociaux un outil utilisable pour déployer dans les territoires des approches plus collectives et participatives. Ce manuel donne du sens, des repères et des clés aux travailleurs sociaux. Je crois qu’il réussit le pari de compiler une base de référence commune, pour tous les acteurs, des connaissances et des pratiques professionnelles en matière de « collectif » et de « développement ».

De façon pédagogique, il recense, en les actualisant, pour les adapter aux défis sociaux et environnementaux d’aujourd’hui, les différentes méthodes du travail social collectif, il les clarifie même pour les appliquer en connaissance de cause, dans une perspective qui donne du sens et de l’efficacité au cœur de métier.

L’ouvrage se veut un mode d’emploi qui articule 26 « fiches-repères » avec des illustrations concrètes du terrain, d’une part pour définir les fondamentaux du développement social, d’autre part pour faciliter la contribution du travail social et la mise en œuvre des méthodes de l’intervention collective : travail social « de groupe », « communautaire », « en réseau », « actions collectives », animation et éducation populaire, médiation sociale, développement du pouvoir d’agir, co-formations, conférences familiales, pédagogie sociale, théâtre forum, recherche-action…)

Le développement social n’est pas un « dispositif » mais relève d’une conception de l’action sociale, qui ne vise pas uniquement la réparation des problèmes sociaux, mais également leur prévention, à travers un décloisonnement des politiques publiques ainsi que la participation des personnes. Il n’implique pas uniquement les acteurs sociaux mais également toutes les forces d’un territoire, ceux qui s’occupent de la santé, de l’éducation, de l’emploi, du logement, de la culture, de l’environnement. C’est pourquoi ce livre s’adresse aussi aux élus, écoles de formation, associations, cadres et agents du secteur public, organismes de protection sociale et de l’économie sociale et solidaire.

« Que faudrait-il faire pour que les Travailleurs sociaux développe ce mode d’intervention ?  »

Il y a au moins un double enjeu : celui d’une évolution des pratiques professionnelles du travail social vers des approches moins centrées sur le modèle clinique de l’aide individuelle et plus tournées vers le territoire, l’aller-vers, le pouvoir d’agir, l’intervention collective et la transversalité. Ce sont autant de thématiques que la formation initiale et continue doit accompagner ; et deuxième enjeu : celui aussi des conditions managériales indispensables pour faciliter et soutenir dans les institutions les pratiques d’organisation de l’action collective. Pour que les travailleurs sociaux puissent conduire des interventions collectives, il faut que celles-ci soient une priorité des employeurs.

Ce changement de posture, par comparaison avec la relation d’aide individuelle classique, n’est en effet possible que si l’organisation de l’institution et les orientations politiques et managériales le favorisent. La dimension sociétale et collective de la pauvreté et des inégalités implique des solutions elles-mêmes collectives, auxquelles peuvent contribuer les travailleurs sociaux en mobilisant d’autres acteurs du territoire (ceux de la santé, de l’économie solidaire, du logement, de la culture, de l’éducation…) afin de mieux accompagner les parcours de vie dans toutes leurs composantes.

Cette orientation pourrait favoriser un modèle d’action plus préventif. Il ne suffit plus, en effet, de mobiliser une gestion sociale des conséquences du chômage et de l’exclusion. L’enjeu est d’intervenir en amont sur les facteurs qui engendrent ces situations. Les travailleurs sociaux ont ici un rôle essentiel pour dépasser les actions palliatives. Par ailleurs, les personnes accompagnées se trouvent souvent écartelées entre de multiples intervenants et des prestations particulières, alors qu’elles attendent une réponse décloisonnée et globale aux problèmes qu’elles peuvent rencontrer.

Comment lutter contre la solitude de masse dans l’isolement de la relation individuelle de face à face dans le bureau du travailleur social ?  Comment espérer faire face à la massification de la précarité et des problèmes sociaux en se limitant à des approches individuelles ?  Comment prendre en compte, soutenir et démultiplier les solidarités informelles dans les territoires qui se sont manifestées de façon décisive pendant le confinement et la crise sanitaire ?

Les actions collectives sont multiples et diverses. Quelles sont celles qu’il faudrait développer en priorité ? Pourquoi ?

Il ne faut pas avoir de posture doctrinaire. Il n’y a pas La méthode, mais des méthodes dont la pertinence dépend du contexte et de la nature des enjeux. C’est tout le sens de ce manuel : il est de délimiter et de rendre plus concrète la contribution du travail social collectif dans une stratégie plus globale de développement social compte tenu des confusions fréquemment repérées entre les différents termes et les obstacles repérés. Il apporte ainsi une actualisation des diverses méthodes de l’intervention collective du travail social, réaffirmant leur pertinence et leur diversité.

Les méthodes du travail social collectif se définissent par des axes communs : l’approche collective d’un problème social, le renforcement de la capacité des personnes ou des groupes à agir dans leur environnement, une approche globale et transversale. Elles se caractérisent également par des spécificités et des différences. La diversité de ces méthodologies n’est pas forcément synonyme d’éparpillement et de « fourre –tout », elle peut au contraire permettre d’intervenir de manière adaptée selon les acteurs, le milieu, la population et les problématiques. Par ailleurs, cette diversité offre à tous les champs de l’intervention sociale, du travail social et éducatif, du médico-social ou encore de l’animation, des outils pour engager des dynamiques collectives, complémentaires et indissociables des approches individuelles.

Ce manuel permet ainsi de bien les définir pour les distinguer, mais aussi pour appréhender concrètement les possibles passerelles entre ces différentes formes d’intervention. On peut mettre en lumière et valoriser une diversité de méthodes distinctes tout en gardant la possibilité de complémentarité et de continuum. Cette diversité nécessaire et adaptée aux problématiques et contextes locaux n’empêche pas l’existence d’un corpus commun aux différentes formes d’intervention collectives concourant au développement social : c’est tout le sens de ce manuel.

Merci Cyprien !

Vous l’avez compris les actions collectives malgré les difficultés actuelles liées à la crise de la COVID, restent des pratiques essentielles pour les travailleurs sociaux. C’est une voie qu’il faut sans cesse explorer. Mais pour cela, il faut que les encadrements et directions de services sociaux se mobilisent aussi et donnent aux professionnels des marges de manœuvre leur permettant d’initier des actions avec leurs partenaires. C’est sans doute là que le bât blesse. Conduire des actions collectives demande du temps, des moyens, de la disponibilité que doivent permettre les organisations de travail sans construire ce que j’appelle des « usines à gaz » des procédures et des protocoles qui souvent découragent les meilleures volontés.

Quant à vous qui hésitez à vous lancer dans une action collective, n’hésitez plus, allez-y ! Ce guide vous permettra de mieux aborder le sujet, et d’être un stratège vous permettant de connaitre les écueils et les potentialités d’une telle pratique qui apporte tant aux personnes que vous accompagnez.

 

Photo : Cyprien Avenel présentant son précédent ouvrage « Les nouvelles dynamiques du développement social » (capture vidéo)

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Une réponse

  1. Au travers de mes activités professionnelles d’analyse des pratiques et de formation, je rencontre chaque « des centaines » de travailleurs sociaux. L’immense majorité d’entre eux/elles sont d’accord pour mettre en oeuvre le travail collectif. Beaucoup sont formés (j’ai moi même animé plusieurs sessions de formation sur le développement social pour le CNFPT de Languedoc Roussillon, à Montpellier).
    Tous disent: débordés par des files actives démentielles que nos employeurs nous obligent à assumer, nous n’avons absolument pas les moyens de mettre en oeuvre travail collectif et développement social. Alors Mr Avenel peut bien nous exhorter à sortir des « incantations », il faudrait d’abord qu’il convainque les Conseils départementaux d’embaucher des travailleurs sociaux.
    Pour ma part, je rajouterai qu’il dit vrai quand il dit: il s’agit de l’approche collective d’un problème social.
    Oui, et qui produit et entretient le problème social?
    Exclusion, chômage, manque de logements, cherté du logement, etc ne sont pas des fatalités imposées par des aliens venus de l’espace. Ce sont bien le résultat de choix de fonctionnement de notre société fait par des décideurs, au premier rang desquels se trouvent des élus et des responsables.
    Ces décideurs et ces élus ne sont pas prêts à remettre en question leurs choix.
    Monsieur Cyprien Avenel, lui même, n’occupe t’il pas un poste de responsabilité à la DGCS?

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