Agir de façon efficace contre la pauvreté : Comment et pourquoi ?

En 1992, l’ONU a institué le 17 octobre comme la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté, mais il existe de nombreux malentendus sur la manière de l’éliminer. La question se pose pour les travailleurs sociaux qui savent qu’il n’existe pas de recette miracle. Toutefois la Fédération Internationale des travailleurs sociaux (IFSW) s’est penchée sur cette question. Je vous propose de prendre ici connaissance de ce qu’en dit Rory Truell son secrétaire général.

« Lors de ma dernière visite en Inde le mois dernier, j’ai rencontré Anusha, une jeune femme vivant dans les bidonvilles de Bangalore » explique-t-il. « Au cours de notre conversation, je lui ai demandé quels changements s’étaient produits qui lui avaient permis de choisir d’aller à l’université et de nouvelles libertés qui n’existaient pas pour elle il y a quelques années ». Elle a levé les yeux sur la ruelle colorée où elle vit en observant les enfants jouer devant les toilettes communes: «Cela a commencé avec les groupes d’autonomisation des femmes et lorsque les assistantes sociales ont aidé nos mères à interdire les mariages d’enfants. J’ai soudainement eu un avenir », a-t-elle dit.

Ici les travailleurs sociaux agissent avec les communautés pour que celles ci mettent en œuvre des décisions qui permettent à leurs enfants d’avoir un véritable avenir  qui ne soit pas tout tracé.

  « Anusha est une femme dans la vingtaine qui regarde son bidonville en Inde se transformer. En plus de chaque bloc ayant un groupe d’autonomisation des femmes, les groupes  ont mis en place un système de gouvernance démocratique qui, étape par étape, change la vie de tous les résidents. Parmi d’autres mesures, avec les travailleurs sociaux, ils ont interdit les mariages d’enfants, mis au point des campagnes communautaires contre la violence domestique, mis en place des écoles primaires et secondaires dans les bidonvilles, construit des partenariats et des voies de passage des étudiants vers les universités, ils ont organisé des systèmes informels sécurité sociale et organisent régulièrement des ateliers sur l’autonomisation économique et sociale, la nutrition, la santé, la planification familiale, la parentalité et l’hygiène ».

Ecouter pour comprendre et co-construire

Agir pour permettre un processus de transformation collective : « commençons par écouter et comprendre ce que veulent les gens ». « Chacun des multiples niveaux de soutien de la communauté est important dans le processus de transformation » lui a expliqué  Jino Joy, l’assistante sociale qui lui a présenté Ansuha et d’autres résidents. «La transformation sociale commence par l’écoute ce que les gens veulent et en les rassemblant.

Parfois, les habitants n’ont pas la même vision des problèmes. C’est pourquoi nous organisons des réunions pour les aider à établir leurs propres priorités. Parfois, il s’agit de travailler individuellement avec des familles pour répondre à leurs besoins particuliers, mais ce n’est jamais aussi simple que de mettre en place un ou deux programmes. C’est une approche globale qui consiste à aborder les nombreux problèmes afin de soutenir leur vision (des communautés) d’un nouvel avenir. « 

Donnons la parole à Joachim Mumba, vice-président régional de la Fédération du travail social qui vit en Zambie. «Dans l’optique d’un développement africain en profondeur, le terme élimination de la pauvreté est compliqué». Il a comparé cela « à éteindre une lumière » et, avec un haussement d’épaule perspicace indique que « vous ne pouvez pas simplement éliminer la pauvreté, vous avez du travail là où les gens sont et transformez tous les problèmes économiques et humanitaires rencontrés pour les dépasser de façon permanente de façon à ce qu’ils ne se reproduisent plus et contribuent à diminuer la pauvreté ». (je suis bien d’accord avec lui ). « Dans le monde entier: en Amérique latine, en Amérique du Nord, en Europe, en Asie et en Afrique, nous pouvons trouver des pratiques de travail social permettant de transformer la pauvreté. Nous entendons également de nombreux travailleurs sociaux faire écho à ces mêmes préoccupations.

S’appuyer sur les compétences de chacun

Mettre fin à la pauvreté nécessite une connaissance approfondie de la population locale et des compétences accrues pour aider les communautés à définir leurs propres solutions aux environnements complexes dans lesquels elles vivent. Ce n’est pas un travail facile, mais cela produit une magie à laquelle les gens, les politiciens et les responsables ne s’attendaient pas.

« Anusha l’a démontré en Inde. Elle a fièrement invité Jino, d’autres travailleurs sociaux et moi-même chez elle. C’était en haut, perché au sommet de deux autres maisons. la famille mangeant et vivant dans la seule salle polyvalente utilisée pour le sommeil de ses enfants. Elle nous a montré les photos décorant les murs et a expliqué que son mari était en mesure de contracter un emprunt bon marché auprès de la coopérative  qui lui permettait d’acheter un taxi. maintenant ils ont un revenu régulier. Elle a dit qu’elle appréciait les ateliers de la communauté car, en plus d’apprendre, les participantes se soutenaient mutuellement et elle savait que ses enfants iraient à l’école et, comme beaucoup des femmes des bidonvilles de son âge, iraient à l’université.

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  photo : Anusha, Jino et Rory chez Anusha

Il ne faut pas trop simplifier les réalités complexes de la transformation de la pauvreté en réduisant le concept à un seul accès aux programmes d’éducation et de santé. On se limite souvent  aux programmes sans tenir compte de la globalité et de ce qui se travaille en amont. Nous parlons des partenariats entre les personnes, les travailleurs sociaux, les autres professionnels, les communautés et les objectifs de développement durable. Ensemble – personnes, professionnels, services sociaux, gouvernements et agences internationales – trouvons des stratégies communes pour « remplacer la pauvreté » par l’émancipation des communautés de façon dynamique, positive et confiante, fondée sur les droits.

Qu’en est-il en France ? 

Malgré certaines belles réussites dans la proximité (comme par exemple les territoires zéro chômeur), nous ne savons pas suffisamment nous appuyer sur les communautés : nous associons ce terme avec le communautarisme qui est tout autre chose. C’est pourquoi nous utilisons plutôt le terme de développement social. Or ce développement a parfois tendance à « oublier en chemin » les point de vue des habitants.

Nous remplaçons aussi le « pouvoir d’agir » des personnes et communautés par une forme de participation qui se limite à écouter ce qu’elles nous disent sans toujours en tenir compte ni coconstruire avec elles des solutions pérennes. Notre « expertise » laisse supposer que la distance et le regard du spécialiste a plus de valeur que ce qu’exprime les personnes concernées. Or de nombreux travailleurs sociaux savent que les personnes ont généralement des solutions appropriées à leur situation mais n’ont pas suffisamment confiance en elles pour les mettre en œuvre. Elles attendent des réponses « pré-digérées » qui les soumettent à un savoir qui n’est pas le leur.

Comme pour les médecins avec les médicaments, nous apportons des réponses ponctuelles à des problèmes ponctuels avec les dispositifs considérés comme des solutions techniques sans possibilité de s’en passer. Or plus la personne est dépendante aux dispositifs (comme pour les médicaments) plus elle est dépendante et soumise à des réponses extérieures à elle. Sa situation  n’évolue pas. Les dispositifs sont des « pansements » qui certes soignent mais ne guérissent pas.

Il faudrait que nous puissions en tirer toutes les conséquences.

Photo : Rory a interviewé trois jeunes résidentes du bidonville, deux d’entre elles préparant un baccalauréat en études commerciales à une université locale et une jeune fille dans l’une des écoles de bidonvilles. Tous sont positives et enthousiastes pour leur avenir.

 

 

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4 réponses

  1. partenariat indispensable, mais qu’en est-il des pouvoirs publics pour harmoniser les investissements nécessaires au paiement des profs et des infrastructures pour l’université?
    Quant au travail de réflexion sur le rôle des femmes, très intéressant, mais ces mécènes sont-ils aidés par les pouvoirs publics?

      1. Bonjour,
        Voici la réponse de Rory Truell (j’avais relayé votre question sur son compte Facebook)Voici 2 versions la premiere est ma traduction en français et la seconde est la réponse originale en anglais.

        « Grande question, le travail n’est pas financé ou soutenu par le ouvernement. Ce travail est soutenu par les stages de terrain universitaires. L’université a des bureaux dans les bidonvilles et les étudiants supervisés mélangent leur apprentissage en classe avec les opportunités de pratiquer tout au long de leur éducation au travail social. Les étudiants font aussi des collectes de fonds pour soutenir les projets. C’est un travail social typique : faire quelque chose des ressources qu’ils ont et, dans ce cas, réorganiser un format éducatif traditionnel pour répondre aux besoins des étudiants et de la communauté. Tout le monde en profite.. Si nous considérons cette forme d’éducation comme une formation utilisable partout dans le monde et que nous incluons des critères pour les universités qui ont la responsabilité de soutenir les communautés locales et un autre critère de permettre aux étudiants de s’engager dans un cadre de pratique réelle et dynamique. Cette université, à mon sens,est à vocation internationale

        Voici la version d(origine en anglais car là je cale sur la traduction en français aussi voici pour les anglophones la la réponses de Rory Truell dans sa langue maternelle

        « Great question, the work is not funded or supported by the government. This work is supported by the University field placements. The university has offices in the slums and the supervised students blend their classroom learning with the opportunities to practice throughout their entire social work education. The students also do some fundraising to support the projects. It is typical social work: making something out of the resources they have and in this case rearranging a traditional educational format to meet the needs of both the students and the community. Everyone benefits. If we talk about world-class education and we included criteria of universities have a responsibility to support local communities, and other criteria that students get the opportunity to engage in a real and dynamic practice setting, then this university, in my mind, is world-class »

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