Didier Dubasque
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Colloque à Saint Brévin : Pourquoi cette peur et ce rejet des étrangers ?

L’accueil et de l’intégration des étrangers en France demeure un sujet brûlant dans un monde en constante évolution. Le colloque national qui s’est tenu le 23 septembre dernier à Saint Brévin en Loire-Atlantique a été l’occasion de réunir des experts, des militants et des citoyens autour de cette problématique complexe. À l’heure où certains discours politiques et médiatiques alimentent la peur et le rejet de l’autre, il est plus que jamais nécessaire de poser un regard humaniste sur la question. Ce regard, fondé sur le respect des droits humains et la dignité de chaque individu, nous rappelle que derrière les chiffres et les statistiques, il y a des vies, des histoires et des aspirations.

Un colloque sous haute tension

Le colloque intitulé « Accueillir les exilé(e)s. Pourquoi ? Comment ? »  a rassemblé 450 participants. 150 autres n’ont pu rejoindre la salle par manque de place. Il a été noté que les militants, souvent confrontés à des interventions policières lors de leurs actions en faveur des migrants, se sont retrouvés sous la protection des mêmes forces de l’ordre pendant l’événement. Deux drones ont même été déployés pour assurer la sécurité, une ironie soulignée par plusieurs participants.

le public cote gauche le public cote droit

La maire de la commune, Dorothée Pacaud, a ouvert la journée en réaffirmant l’engagement de la ville envers les valeurs d’hospitalité et d’humanité. Son discours a été particulièrement poignant, étant donné qu’elle était sous protection rapprochée à la suite d’un attentat commis contre son prédécesseur. Attentat qui avait provoqué sa démission et mobilisé les médias nationaux et le Gouvernement. Voici la vidéo de l’ouverture du colloque :

Panique morale et xénophobie

Louis Imbert, enseignant en droit public et Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au CNRS ont pris la parole pour déconstruire les mythes et les préjugés autour de l’immigration. Ils ont rappelé que la France a toujours été un pays d’immigration, notamment pour répondre aux besoins de son industrie et pour se reconstruire après les guerres. La notion d’une « invasion migratoire » est souvent le produit d’une panique morale plutôt que d’une réalité démographique. Ils ont également mis en avant que les migrations sont majoritairement régionales. Par exemple, 80 % des migrations africaines se font à l’intérieur du continent africain. Leur intervention a servi à éclairer le public avec des données factuelles et des analyses rigoureuses allant à contresens des opinions des adeptes de la fermeture des frontières.

Vincent Reberioux Ligue des droits de lhomme animant la table ronde avec Catherine Wihtol de Wenden CNRS et Francois Heran demographe

Vincent Rebérioux (Ligue des droits de l’homme) animant la table ronde avec Catherine Wihtol de Wenden (CNRS) et François Héran (démographe)

Les conséquences humaines de la politique migratoire

La législation française sur l’immigration a subi de nombreux changements au fil des ans, devenant de plus en plus restrictive. L’avocate, co-présidente du Gisti, Vanina Rochicciolli et Sophie Dru juriste à la CIMADE ont détaillé cette évolution, mettant en lumière les conséquences humaines de ces politiques. Les délais pour le traitement des demandes d’asile et de renouvellement de titre de séjour se sont considérablement allongés, plongeant de nombreux étrangers dans des situations précaires. La dématérialisation des démarches administratives et la réduction des moyens humains dans les préfectures ont aggravé la situation. Les critères d’attribution sont devenus de plus en plus arbitraires, et des termes comme « menace à l’ordre public » sont utilisés pour justifier des rejets alors que dans de très nombreuses situation aucune menace n’est avérée. Même les innocents embarqués dans une affaire où ils sont disculpés se retrouvent avec une obligation de quitter le territoire (OQTF). Le droit est sans cesse bafoué.

Marie Elisabeth Allaire MRAP animant la table ronde avec Vanina Rochicciolli GISTI

Marie-Elisabeth Allaire (MRAP) animant la table ronde avec Vanina Rochicciolli (GISTI)  et Sophie Dru (CIMADE)

Le rôle des acteurs sociaux et politiques.

Des hommes et femmes politiques et certains médias jouent un rôle significatif dans la perpétuation de la xénophobie. Le climat d’anxiété actuel alimente un marché lucratif pour les technologies de surveillance et d’identification. L’agence européenne FRONTEX, par exemple, a vu son budget augmenter de manière exponentielle depuis sa création en 2004, malgré les nombreuses violations des droits humains qui lui sont attribuées. Les médias, en particulier, ont été critiqués pour leur rôle dans l’agitation de l’opinion publique et la diffusion d’informations alarmistes, souvent sans fondement factuel. Les réseaux sociaux sont envahis de légendes qui présentent les étrangers comme des délinquants.

Catherine Wihtol de Wenden a aussi abordé les raisons structurelles des mouvements migratoires, qui sont devenus des tendances lourdes à l’échelle mondiale. Les migrations sont motivées par divers facteurs, allant des demandes d’asile aux réfugiés climatiques et aux migrations de travail. Elle a souligné que ces mouvements sont inévitables et que les politiques visant à les arrêter sont vouées à l’échec. Les pays développés, confrontés à un déficit démographique, auront de plus en plus besoin de jeunes migrants pour maintenir leur population.

Catherine Wihtol de Wenden et François Héran présentent les réalités économiques et démographiques des migrations

« L’opinion publique » divisée en trois tiers.

Marie-Christine Vergiat a conclu la journée en indiquant que l’opinion publique se divise en trois catégories. Un premier tiers est favorable à l’accueil des migrants et à une politique d’inclusion. Un second tiers est fermement ancré dans des idées xénophobes. Un troisième tiers, cependant, est encore indécis et représente une opportunité pour changer le discours public sur la migration. Elle a souligné l’importance de convaincre ce dernier groupe pour faire pencher la balance en faveur d’une approche plus humaine et inclusive de la migration.

Une autre politique migratoire est possible.

L’Europe, en accueillant 4,8 millions de réfugiés ukrainiens sans encombre majeur nous a montré qu’une autre façon d’accueillir les étrangers est possible. La directive européenne de protection temporaire de 2013 a été rapidement mise en œuvre, offrant aux réfugiés un accès aux soins, au logement, à un pécule et à un emploi. Ce contraste frappant avec l’accueil des réfugiés syriens, où la France n’en a accueilli que 38.000 contre 3 millions huit cent mille par la Turquie. Cela révèle une discrimination systémique. Ce traitement différencié est marqué par une forme de racisme et de xénophobie des États, qui sont inacceptables dans une Europe qui se veut unie et solidaire.

Damien Carême, député européen, fervent opposant à cette politique discriminatoire a témoigné sur ce sujet. Au Parlement européen, comme dans le reste de l’Europe, les forces de l’hospitalité et de l’hostilité sont en conflit permanent. Les décideurs politiques ignorent souvent les études scientifiques ou les contournent pour satisfaire l’opinion publique par des mesures sécuritaires. Le véritable enjeu est de sortir de cette logique réductrice pour adopter une approche plus humaine et inclusive.

Gaspard Norrito (CBAS) anime la table ronde avec Damien Carême (Député européen) et Louis Imbert (universitaire)

La solidarité européenne est-elle une illusion ?

Le règlement de Dublin, qui impose au pays d’arrivée de gérer les demandes d’asile, pèse lourdement sur les nations du Sud de l’Europe. Il faut le reconnaitre. Le « Pacte asile et migration » en discussion depuis l’automne 2020 ne révèle aucune avancée significative. Les forces progressistes au Parlement européen luttent pour éviter une régression de la législation, en proposant des mesures comme l’interdiction des centres de rétention et une répartition équitable des demandeurs d’asile entre les États membres.

La politique hexagonale : répression et illusion

En France, le projet de loi Darmanin est lourd de menaces répressives. Sa proposition de carte « métier en tension » est un leurre, car elle peut être retirée en fonction de l’état du marché du travail. À l’inverse, l’Allemagne a accueilli un million de réfugiés en 2015 et les a rapidement intégrés grâce à un programme complet d’accès au logement, à l’emploi et à la langue. Ce qui a pu se faire outre-Rhin semble impossible dans notre pays tant les résistances et le manque de considération des étrangers est important. Les questions sur ce sujet sont hystérisées. Et que dire des positions de l’extrème-droite qui utilise de faux arguments tel le concept de grand remplacement ? On en est très loin. Mais les informations qui dramatisent à outrance la situation n’ont qu’un seul objectif : convaincre la population en instillant la peur de l’étranger.

Un combat culturel et sémantique

Il y a donc une bataille à mener. Pour la gagner, il faut aussi pouvoir changer le discours public a expliqué Louis Imbert, enseignant en droit public (dernière publication : « Immigration : fabrique d’un discours de crise »). Il insiste sur la nécessité d’un « assainissement sémantique » pour éliminer les métaphores négatives souvent utilisées pour parler de l’immigration. Il faut remplacer les termes comme « déferlante » ou « invasion » par un langage plus neutre et factuel. Le droit à la mobilité doit être la prochaine liberté à conquérir, surtout pour les populations des nations les plus pauvres.

Au-delà du vocabulaire, il est crucial de ne pas oublier l’aspect humain. Les témoignages et les expériences vécues peuvent fréquemment dépasser les stéréotypes et les préjugés. François Héran, sociologue, anthropologue et démographe, préconise que soit mis en place une convention citoyenne plutôt qu’un référendum pour établir un diagnostic objectif. Il souligne aussi que l’argument utilitariste, bien que valide, ne doit pas remplacer les principes de fraternité et d’hospitalité.

Vers une responsabilité internationale

Catherine Wihtol de Wenden s’est aussi interrogée sur la possibilité de traduire les gouvernements devant le tribunal pénal international. Il y a de quoi dit-elle. Les drames humains à Calais, Lesbos, Lampedusa et en Méditerranée appellent à une action urgente et concertée. Peut-on continuer de laisser mourir des milliers de migrants sans rien faire si ce n’est s’apitoyer lorsque les média en parlent ? Non assurément. Il y a des responsabilités dans ces morts et toutes ne sont pas du côté des migrants en quête d’une vie meilleure.

« Les seuls combats perdus sont ceux qu’on ne mène pas »

La journée de Saint-Brévin et les efforts du « collectif brévinois attentif et solidaire » avec les associations organisatrices de cette journée contribuent à faire reculer l’ignorance et l’intolérance. Ils visent à rappeler la légitimité de la fraternité et de l’hospitalité. Comme le dit Marie-Christine Vergiat, vice-présidente de la LDH « les seuls combats perdus sont ceux qu’on ne mène pas, l’utopie d’aujourd’hui étant le monde de demain ».

Marie Christine Vergiat suivie des représentant(e)s des oragnisations organisatrices de la journée

Le colloque de Saint Brévin a mis en lumière la diversité des enjeux liés à la migration, mais aussi la richesse que représente cette diversité pour notre société. Il est temps de dépasser les préjugés et les stéréotypes pour aborder la question des étrangers en France sous un angle plus humaniste. Car au-delà des différences culturelles ou religieuses, ce qui nous unit en tant qu’êtres humains est bien plus fort que ce qui nous divise. Le droit à la mobilité, à la sécurité et à une vie digne ne devrait pas être le privilège de quelques-uns, mais un droit universel. En défendant ces valeurs, non seulement nous enrichissons notre propre société, mais nous honorons également les principes universels des droits de l’homme, sur lesquels repose toute démocratie digne de ce nom.

Didier Dubasque et Jacques Trémintin. 26 septembre 2023

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La restitutions des vidéos est proposées par François NICOLASMerci à lui !

Les photos sont de Jacques Trémintin qui a assisté au colloque et rédigé une synthèse des échanges pour les organisateurs.

Photo en une : Les représentants des associations organisatrices : CBAS, Ligue des droits de l’Homme, MRAP et CARITAS

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