Ces enfants dont personne ne parlera…

Le service social départemental est intervenu après avoir recueilli une information préoccupante émanant du voisinage. Sous alimenté, le petit Paul (1) dormait régulièrement dans la cave de la maison..  Avec des cernes sous les yeux, il est triste et ne dit rien, puis peu à peu ses frères et sœurs prendront la parole…

« C’est lui qui fait des bêtises, c’est pour ça qu’il est puni ». Paul est devenu le bouc émissaire de toute la famille. « Il bouge tout le temps alors avant on l’attachait à la table, mais après il a fait tomber la table… » Lui et une de ses sœurs sont souvent punis. Ils sont restés dans le caveau de nombreuses fois avec leurs seuls sous vêtements malgré le froid et l’humidité. Ce n’est pas du Zola début XIXᵉ siècle, mais bien aujourd’hui.

Le père a été élevé « à la dure » : ils n’ont pas à se plaindre dira-t-il. Il a fait comme cela lui semble juste. Juste à sa façon quand on ne sait pas maîtriser des colères qui souvent se terminent par des coups. Je vous passe des détails sordides, vous les trouverez peut-être un jour dans la presse à sensation.

Madame, elle, ne dit rien. En privé, discrètement elle soutient son mari même si elle pense que « parfois il exagère ». Tout cela est clair. Les enfants sont maltraités, les traces sont là, la visite chez le médecin l’attestera. Les 2 enfants sont désormais en centre d’accueil et d’observation. Les éducateurs viennent de découvrir qu’ils se lèvent la nuit et vont dans un coin de placard où ils ont caché de la nourriture…

Personne pour le dire

Combien d’enfants ont ainsi été « sauvés » par les services sociaux d’une maltraitance avérée au sein de leurs familles ?  Qui va témoigner de ce travail au quotidien qui consiste à rencontre les familles et les enfants pour tenter de mesurer s’il y a ou non danger pour l’enfant, maltraitance possible ou avérée ? Les services sociaux sont critiqués, systématiquement mis en cause dès lors qu’un drame survient. Ils doivent alors prouver leur bonne foi et leur action comme s’ils avaient pu avoir un intérêt à ne pas protéger alors qu’ils disposeraient de toutes les informations pour le faire. Lorsque ces mises en accusation interviennent, ils sont profondément affectés et ne comprennent pas pourquoi la suspicion reste la première réaction du grand public.  Mais lorsqu’ils interviennent et provoquent le placement d’un enfant, alors c’est l’inverse qui se produit. Ils sont alors accusés par la famille de retirer les enfants « gratuitement » sans cause ni raison réelle. Ils peuvent se retrouver devant un juge qui vérifiera si les actes posés sont bien dans une logique de protection.

Nous sommes pourtant loin des  services anglo-saxons où les travailleurs sociaux ont presque « tout pouvoir » sur les familles. Toutes les décisions sans l’accord des parents sont traités par un juge et les parents disposent alors des moyens de faire valoir leurs droits avec l’aide d’un avocat. Par contre, le travailleur social est lui seul lors de l’audience. Parfois son encadrement est présent, mais pas tout le temps. En tout cas, il ne dispose pas de l’assistance d’un avocat comme pour les familles. Il est alors assez simple de le mettre en « accusation »

Des associations estiment que non seulement les travailleurs sociaux décident seuls, mais qu’ils sont dans la toute puissance.  Si des abus sont à condamner, je n’ai pour ma part jamais entendu de travailleur social se revendiquer comme  » indépendant et intouchable ». Cette vision de l’assistante sociale qui « enlève » des enfants est une caricature très injuste et infondée.

Les différentes réformes de la protection de l’enfance ont certes des défauts, mais aussi des qualités qu’il faut savoir regarder. Bien qu’il ait pu provoquer de grands troubles pour les familles qui n’ont rien à se reprocher, le dispositif  a aussi permis de recueillir de façon assez efficace des informations qui ont permis de protéger des enfants, mais aussi de proposer à certaines familles une aide (cela aussi est évalué) leur permettant  de rester parents dans le respect des droits de l’enfant. Certes, ce n’est pas facile, beaucoup de travailleurs sociaux prennent encore position en étant parasités par leurs émotions, mais cela évolue et va plutôt dans le bon sens avec des techniques de recueil et d’évaluation qui permettent de se positionner de façon mieux adaptée que par le passé.

Les moyens ne suivent pas.

C’est un peu comme s’il existait à l’hôpital un service d’urgences déconnecté des soins et de la chirurgie. En fait les services sociaux, s’ils ont des moyens d’investigation et des possibilités d’intervention auprès des familles pour évaluer et construire un plan d’aide, ne disposent pas de « service de suite » suffisamment conséquent qui soit prêt à intervenir rapidement. Même lorsque la famille est demandeuse d’un soutien, il faut alors apporter la preuve de la nécessité d’intervenir et seules les situations les plus critiques sont prises en compte. Bref malgré un coût qui se révèle important, près de  80% les mesures lourdes comme les « placements » que l’on devrait appeler les accueils se pratiquent sur décisions judiciaires. Le coût en est élevé et c’est donc l’État à travers ses magistrats qui engage ces dépenses même si souvent à l’origine il y a un signalement émanant du Conseil Départemental en argumentant sur les risques et les maltraitances avérés.

On ne parle jamais ou presque des enfants protégés grâce à l’intervention des services sociaux. On parle du coût de la protection de l’enfance en laissant supposer que celle-ci est mal gérée. Que faire alors ? Si la vie d’un enfant n’a pas de prix, sa protection a un coût qu’il nous faut accepter.  À l’heure des budgets contraints pour les Départements, chefs de file de la protection de l’enfance, il ne faudrait pas que des décisions se prennent en fonction des budgets et des enveloppes financières allouées. Sommes-nous bien certains que cela ne soit pas le cas ?

(1) son prénom et tout élément d’identification ont été modifiés

photo :  13034273@N08 l   Fandral  « les larmes »   Je précise qu’aucun enfant n’a été maltraité pour la séance de photo improvisée et qu’il va bien. Cette photo n’a aucun rapport avec la situation de l’enfant évoquée dans l’article . Photo  Prise le 20 octobre 2013 Certains droits réservés

Note : pendant mes congés, je vous propose une rediffusion de certains articles « réactualisés »: celui-ci avait été initialement publié le 27 janvier 2015

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