Cédric O : « il y a un caractère d’urgence sociale au regard de la numérisation de l’administration ».

Le secrétaire d’État à la transition numérique a ouvert les journées NEC 93 (numérique en commun) auxquelles j’ai eu le plaisir de participer en tant qu’intervenant à une table ronde. Cédric O a parlé « cash » et sans détours : « L’État s’est trompé en pensant que la numérisation se ferait toute seule » a-t-il dit. Il a aussi rappelé une évidence pour tout travailleur social qui se respecte « Si nous voulons faire société, il nous faut prendre soin de ceux qui sont éloignés des outils ».

« La numérisation de la société ne va pas s’arrêter »

Celui qui défend la haute technologie à la française et promeut ses licornes a aussi estimé qu’il est nécessaire d’aller plus loin. La numérisation de la société ne va pas s’arrêter là, dit-il, il faut aller loin et pouvoir ne laisser personne sur le bord du chemin. Car la grande difficulté dans cette transition se traduit par l’augmentation des risques. Une forme de monde tel qu’on le connaissait est en train de disparaitre. On ne sait pas ce que demain va faire apparaitre.

Comment se positionne le gouvernement face à cette mutation ?

Il y a, explique Cédric O, d’un bout de la chaine, l’innovation, le développement des start-up et des usages du numérique. « C’est indispensable si nous voulons être au rendez-vous de cette « révolution numérique » précise-t-il. Mais à l’autre bout de la chaine, « c’est l’inclusion numérique et le faire ensemble ». « C’est la question de la capacité que nous avons collectivement à faire en sorte que, dans cette grande transition, » …/… « nous continuions ensemble à faire société ».  C’est pour le secrétaire d’État le sujet central qui ne peut être piloté par le haut vers le bas. (Le haut étant bien entendu ceux qui nous gouvernent)

Sans considérer qu’il s’agit d’une politique sociale, le secrétaire d’État a tenu à lancer un message en direction des travailleurs sociaux et des intervenants qui, sur le terrain, rencontrent la population en difficulté face aux outils numériques qui leur sont imposés. « On entre dans ce sujet par les applications, les outils » dit-il. « C’est une erreur. La question est aussi ce que provoquent les usages du numérique : L’utilisation des données personnelles, la protection de la vie privée, la place des parents confrontés aux usages des enfants et des adolescents, les fake news et les manipulations des opinions… » Ce sont des sujets qu’il faut aussi pouvoir traiter. Il faut favoriser l’appropriation des outils, mais la difficulté explique Cédric O porte sur la structuration d’une politique publique partenariale qui va au-delà les maisons France Service et le déploiement du Pass-numérique. Il faut accompagner les acteurs résume-t-il.

Le secrétaire d’État explique qu’il faut former les travailleurs sociaux et intégrer leur capacité d’agir dans cette mission d’accompagnement à la transition numérique. « Il faut », dit-il « des outils de référence partagés ».

Ce que Cédric O. n’a pas dit

L’affirmation qu’il faut former les travailleurs sociaux et plus largement les aidants peut interroger. Le secrétaire d’État ne semble pas savoir que le mouvement de formation est déjà engagé. Il ne fait pas référence aux formations déjà existantes dans les centres de formation des travailleurs sociaux. Il ne fait pas référence à la stratégie nationale de lutte contre la pauvreté qui a intégré ce sujet. Il ne parle pas des initiatives prises dans les Départements, les collectivités territoriales pour que justement l’usage du numérique fasse partie des sujets abordés avec les personnes accompagnées.

Il ne semble pas non plus concerné par les difficultés rencontrées par les professionnels face aux multiples dysfonctionnements logiciels des services publics qui mettent les personnes et les familles en grande difficulté allant jusqu’à supprimer les prestations auxquelles ils ont droit. Peut-être pourrait-il être un allié sur ce sujet afin d’exiger des institutions des progiciels adaptés, compréhensibles avec des algorithmes publics comme le devraient être ceux utilisés par la Caisse Nationale d’Allocations Familiales.

Il ne semble pas non plus y avoir de politique interministérielle qui mette autour de la table les ministères concernés : Culture, Jeunesse et Sport, Solidarité et Santé, Éducation Nationale… Tant que les ministères continueront de travailler « en silo », la cohérence tant attendu sur le terrain sera toujours aussi difficile à mettre en œuvre. Le secrétaire d’État fait sans doute ce qu’il peut, mais il est quand même surprenant qu’il n’aborde pas ce sujet et ne s’appuie pas sur les Départements pilotes de l’action sociale.

Accompagner les acteurs alors que la tâche est immense

Laissons là le discours de Cédric O. pour rappeler ce à quoi les aidants quels que soient leurs statuts sont confrontés.

Un rapport du Sénat de septembre 2020 souligne que

  • 14 millions de Français ne maîtrisent pas le numérique et que près d’un Français sur deux n’est pas à l’aise avec ces technologies.
  • 5 millions de Français cumulent les fragilités : numérique et fragilité sociale.
  • 41% des ménages à bas revenus (moins de .1500 euros par mois) s’estiment « déconnectés », c’est-à-dire exclus du numérique
  • 21% des personnes souffrant d’un handicap ou d’une maladie chronique n’ont pas Internet à domicile, contre 15 % pour l’ensemble de la population française.
  • 7,5 millions de personnes, en grande majorité dans les zones rurales, sont inéligibles à un Internet de qualité en raison de leur emplacement géographique.

 

Bref, face à cette situation, les inégalités se développent d’autant plus que le numérique provoque lui-même de nouvelles exclusions. Les travailleurs sociaux et les aidants numériques font ce qu’ils peuvent. Que penser alors des moyens mis en œuvre par l’État pour répondre à ces difficultés ?  La création de 4000 postes de médiateurs numérique est certes une bonne chose, mais ces moyens humains semblent nettement insuffisants au regard de la tâche immense qui les attend. Il y aura aussi les maisons France Service. Mais elles ne seront toutes déployées qu’à la fin 2022 et d’ici là il faudra dans de nombreux lieux bricoler avec les moyens du bord.

 

Photo prise par Audrey Gueniche : Cédric O. lors de son intervention (merci Audrey !)

 

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2 réponses

  1. Bonjour,

    Il est notable, en sus de tout ce qui a déjà été démontrée – depuis plusieurs années et par des Institutions diverses – en matière de difficultés d’accès aux droits que cette situation – et ses écueils en terme de réponse appropriée – se retrouve à l’identique dans de nombreux pays – Voir, à minima, par exemple ci-dessous, pour la Belgique et le Canada

    Fondation Roi Baudouin (Belgique)
    https://www.kbs-frb.be/fr/quatre-belges-sur-dix-risque-dexclusion-numerique

    Deloitte Canada
    https://assets.turtl.co/pdfs/tenant=deloitte/catalyst-digital-equity-fr.pdf
    https://www2.deloitte.com/content/dam/Deloitte/ca/Documents/fcc/ca-digital-equity-spotlighting-canadas-divide-deloitte-canada-fr.pdf?icid=data-supplement-report-fr

    Si cela peut être utile.
    Cdt.
    PR

  2. La transition numérique…
    Une « révolution» à marche forcée,
    Anticipée…, souhataible…
    Pour qui ? Pour quel projet de société ?
    En tout cas au quotidien, dans les formations, un leitmotiv à contre sens de toutes les« bonnes intentions»?.

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