Didier Dubasque
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Daniel Cohen et la révolution numérique : décryptage d’une société d’humains en mutation

Daniel Cohen qui vient de décéder à l’âge de 70 ans, était une figure emblématique des économistes dans notre pays. Professeur émérite à l’École normale supérieure (ENS) et membre fondateur de l’École d’économie de Paris, il était également éditorialiste au Monde et chroniqueur pour l’Obs. Sa vision de l’économie française et des grandes révolutions a été saluée par de nombreux hommages au moment de sa disparition.

C’était un humaniste engagé, avec une intelligence « lumineuse ». Sa mort est une grande perte pour le monde de l’économie et le débat public. Il est reconnu pour ses contributions majeures, notamment grâce à ses essais tels que « Nos temps modernes » et « Homo Economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux ».

Dans son dernier ouvrage « Homo numericus. La ‘civilisation’ qui vient », il a exploré l’impact profond du numérique sur nos vies et notre société. Il décrit l’individu numérique comme étant submergé de contradictions.  C’est de cela dont il est intéressant de parler aujourd’hui.

Ce qu’il nous dit sur la société numérique qui vient ouvre des perspectives mais aussi des inquiétudes. Les multiples usages de l’internet et des applications en ligne tels les réseaux sociaux propulsés sur nos smartphones est pour lui ce qu’il nomme une révolution anthropologique.

L’ère pré-numérique : une société structurée, l’ère numérique, une société en déstructuration

Depuis l’aube de la civilisation, chaque époque a été marquée par des innovations majeures qui ont redéfini la manière dont les sociétés fonctionnent. L’électricité, par exemple, a été le catalyseur de la deuxième révolution industrielle, transformant radicalement notre mode de vie. Mais aujourd’hui, une autre révolution, encore plus profonde, est en cours : celle du numérique. Voici ce que nous en dit de façon résumée Daniel Cohen.

Avant l’avènement d’Internet, les sociétés étaient structurées autour d’interactions humaines tangibles. Les ouvriers, par exemple, avaient une identité sociale claire, renforcée par des syndicats puissants et des interactions quotidiennes au sein de leurs communautés. Les entreprises, comme Renault, étaient des piliers de l’industrie, guidant l’économie à travers des décennies de changements.

Avec l’émergence d’Internet et des réseaux sociaux, les interactions humaines ont été bouleversées. Le numérique a réduit les interactions humaines au strict minimum, créant des pathologies sociales. Des plateformes comme Tinder, par exemple, ont transformé les relations amoureuses, les réduisant à des interactions transactionnelles.

Le numérique a également créé un monde d’entre-soi, où les individus se regroupent en bulles d’opinions similaires. Elles renforcent les croyances de chacun sans être exposés à des points de vue contradictoires. Cette polarisation a conduit à une société plus fragmentée, où les identités sont construites en opposition aux autres.

Quand ces communautés sont en contact, elles ne débattent plus. Chacun assène sa propre vérité même si elle est un mensonge éhonté. Les autorités classiques qui structuraient la société sont disqualifiées. La contradiction est vaine, car il n’existe plus que deux camps « les pour, les contres ». On n’échange plus des arguments, on se contente de dénigrer le porteur du message.

Les géants du numérique : gardiens de la surveillance

Les géants technologiques, tels que Google et Amazon, ont acquis un pouvoir sans précédent. Ils détiennent d’immenses quantités de données sur chaque individu, permettant une forme de surveillance constante et une assignation à tel ou tel groupe social. Ils orientent aussi nos choix de consommation sans que nous y prenions garde. En ce sens ils sont bien plus puissants que la publicité diffusée sur le petit écran.

Ces entreprises ont le pouvoir de façonner les perceptions, d’influencer les comportements et de définir la réalité pour des milliards d’individus. Leur monopole sur l’information et leur capacité à mettre le monde en compétition leur confèrent une position dominante dans l’économie mondiale. Les États ne parviennent plus à réguler leurs pratiques. Certains d’entre eux ont été déstabilisés par des usages détournés de ces réseaux.

Le versant obscur du numérique

L’ère numérique voit émerger des comportements sociaux déraisonnables. Les réseaux sociaux, en particulier, sont devenus des terrains fertiles pour la diffusion de fausses informations, les discours haineux et le cyberharcèlement. Un exemple frappant est le phénomène des « fake news » qui se propagent à une vitesse vertigineuse, influençant l’opinion publique et parfois même les résultats électoraux. Les théories du complot, amplifiées par les algorithmes des plateformes, trouvent un écho auprès de communautés entières, créant des divisions profondes au sein de la société.

Un autre exemple est le « cancel culture », où les internautes se rassemblent pour boycotter ou critiquer publiquement une personne ou une entité pour une action ou une parole jugée inappropriée. Bien que ce mouvement puisse avoir de temps en temps des intentions justes, il peut aussi mener à des excès, où des individus sont ostracisés sans véritable droit de réponse.

Ces comportements sont alimentés par l’anonymat. La désinhibition que procure Internet, montre que si le numérique offre des outils puissants pour la communication et l’expression, il est également capable d’amplifier les aspects les plus sombres de la nature humaine.

Daniel Cohen, dans son exploration de l’emprise du numérique sur nos vies, a mis en lumière cette réalité qui s’installe dans notre quotidien : « Le numérique vous offre des communautés d’appartenance quand la société ne vous en offre pas. Mais c’est un mythe. En réalité, elles sont fabriquées sur un autre principe qui est que quand vous rejoignez une communauté sur le Net, vous vous privez de toute altérité. Le Net va vous guider vers des gens qui pensent comme vous. Concrètement, vous ne cherchez pas des informations, vous ne cherchez pas autrui sur le Net, vous cherchez où trouver des gens qui pensent comme vous. »

Nous nous privons de l’altérité, nous dit Daniel Cohen. Ce concept philosophique et sociologique désigne la différence, la reconnaissance et la prise en compte de l’autre dans sa singularité et son étrangeté. Elle renvoie à ce qui est autre, différent de soi. L’altérité implique une relation à l’autre, qu’il soit individu, culture, ou groupe social, et pose la question de la coexistence, de la tolérance et de l’acceptation des différences. Nous risquons de nous priver de tout cela. C’est plutôt dramatique. L’autre n’est plus à prendre en considération. Seuls ceux qui pensent comme nous sont considérés comme importants et dignes d’intérêt.

Quand l’humain résiste

Alors que le numérique offre des avantages indéniables, tels que l’optimisation et l’efficacité, il pose aussi des défis majeurs. La question demeure : Comment garantir que les humains restent au centre de cette révolution, sans être dominés par les algorithmes au point d’en devenir déraisonnables, c’est-à-dire avec en perdant collectivement la raison pour ne suivre que ses émotions ?  Dans un monde de plus en plus dominé par le numérique, où les algorithmes façonnent nos choix et nos interactions, l’humain sait résister aux algorithmes de plusieurs manières, nous dit Daniel Cohen.

Il nous rappelle l’importance de l’authenticité de l’être qui se refuse à être condamné à la standardisation. Il rappelle notre capacité à résister aux modèles qui nous sont proposés (pour ne pas dire imposés).

Il nous met aussi en garde contre le risque d’industrialisation des rapports humains. Le numérique nous offre des outils tels que les réunions virtuelles, les consultations médicales en ligne et les applications de rencontres, etc. Ces interactions à distance, bien que pratiques, peuvent-elles vraiment remplacer la chaleur et la complexité des relations humaines authentiques ? Les tentatives d’enseignement en ligne et les algorithmes éducatifs ont montré leurs limites, suggérant que le tout numérique ne peut pas toujours égaler l’expérience humaine réelle. Nous aurons toujours besoins d’enseignants et de pédagogues.

Daniel Cohen évoque également la manière dont le numérique nourrit notre imaginaire. Il nous éloigne parfois de la réalité. Il suggère que le principal « produit » de consommation de notre société moderne pourrait bien être à l’avenir nos croyances et nos pensées, alimentées et façonnées par le numérique.

En conclusion…

L’avenir est incertain, mais une chose est claire : la révolution numérique est là pour rester. Elle continuera à redéfinir la manière dont nous vivons, travaillons et interagissons les uns avec les autres. Si aucune règle n’est appliquée, nous nous exposons à la montée de l’intolérance, l’ignorance choisie et la perte du respect entre les humains que nous sommes. Il y a effectivement de quoi être inquiet.

Mais Daniel Cohen tente aussi de nous rassurer : il nous rappelle que l’essence même de l’humanité ne peut être réduite ou prédite par des algorithmes. Dans cette ère numérique, il est crucial de préserver notre authenticité et notre capacité à penser de manière critique et indépendante. Ouf, nous voilà rassurés ! Quoique…

Daniel Cohen sur France Culture interrogé par Guillaume Erner : »ce que le numérique nous fait »

 


Photo : Capture d’écran de Daniel Cohen dans l’émission de France Culture

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