Assistant(e) de service social : une profession qui garde tout son sens et des valeurs…

Qu’est ce qu’être assistant(e) social(e) ? Cette question mérite d’être posée à l’heure où chacun, grâce à la technologie et un peu de technique, peut estimer qu’il peut  faire le travail de l’autre, notamment accueillir une personne, l’écouter et l’aider à résoudre ses difficultés. Beaucoup de bénévoles par exemple  pensent que finalement ils font autant voire mieux que les assistants sociaux diplômés. Nous serions dans nos institutions « interchangeable » et finalement un certain « savoir être » suffirait. Pas si simple, cela mérite quelques explications :  

La sociologie des professions s’est développée dans le monde anglo-saxon au début du XXe siècle. La langue anglaise a défini le terme de profession comme une activité professionnelle qui « utilise un savoir abstrait, long à acquérir, pour résoudre des problèmes concrets de la société. La qualité du service rendu exige un contrôle scientifique de la formation et un contrôle éthique de la pratique. Seul le collectif des pairs peut se porter garant de la production des professionnels et de la valeur de leurs prestations»(1). L’accès au marché de travail est restreint aux seuls titulaires du diplôme ce qui aujourd’hui n’est plus vraiment le cas chez assistants de service social. C’est pire chez les éducateurs spécialisés qui se voient remplacés par des « faisant fonction ». Les seules vraies professions, selon la terminologie anglo-saxonne classique, sont celles qui contribuent à la régulation et au contrôle de la structure sociale, en mettant en œuvre un ensemble de valeurs spécifiques (universalisme, spécificités fonctionnelles, neutralité affective) »(2). Constatons simplement que tous ces aspects entrent bien dans le champ de la profession d’assistant de service social.

Mais la définition d’une profession a évolué dans le temps. Pour le sociologue Everet C. Hugues (3), pour comprendre une profession, il faut en étudier l’histoire, sa socialisation, le déroulement de carrière et le travail concret. Une profession selon cette approche complémentaire est une forme « d’occupation » qui est parvenu à imposer deux propriétés : une licence individuelle c’est-à-dire une permission spéciale de pratiquer cette activité, et un mandat légal, moral et intellectuel. Ce sociologue prend exemple sur les infirmières anglaises qui ont bataillé ferme à la fin du XIXe siècle pour se faire reconnaître comme profession. Il en fut de même en France pour les assistantes sociales. Le sociologue Henri Pascal montre  comment l’ANAS dès le début de son existence a contribué à transformer une occupation en profession. Cela ne s’est pas fait sans peine ni sans combats. Des travailleuses sociales aux infirmières visiteuses, il aura fallu construire un processus de certification, un code de déontologie, et obtenir une reconnaissance de la part des pouvoirs publics. 

Cette profession naissante était à l’origine composée exclusivement de femmes. Il fut évidemment difficile pour elles d’obtenir l’agrément des pouvoirs publics plus enclins à reconnaître les professions masculines tels les médecins et les avocats. Ceux-ci n’eurent aucune difficulté à disposer de la faculté de se régenter via les ordres professionnels alors que cela fût refusé aux assistantes sociales. Pour autant ce n’est pas le fait d’appartenir à un ordre qui caractérise une profession. Ce n’est pas non plus la possibilité d’exercer en libéral. Pour le sociologue américain Everett C. Hugues, déjà cité, la forme de l’exercice professionnel ne conditionne pas le fait qu’une activité soit ou non une profession. Ce qui constitue une profession est également un processus incorporant une culture faite de savoirs « savants » et  de savoirs « non savants ».

Ainsi par exemple un médecin ne se limite pas à ses compétences uniquement techniques ou scientifiques. Il intègre aussi « une conception de la maladie et de la santé ».(4) En parallèle,  l’assistant de service social ne se réduit pas à sa capacité de mettre en œuvre des techniques et des pratiques acquises au cours d’une formation. Il a pour particularité de penser sa pratique en interrogeant systématiquement le sens des actes qu’il pose. Il est conduit à interpeller ses pairs afin de s’assurer que sa pratique est en cohérence avec non seulement le code de déontologie et l’éthique professionnelle mais aussi en cohérence avec une philosophie d’action liée à la définition de sa profession. La méthodologie de son intervention est toute aussi importante et explicite. Tout ceci évidemment est bien difficile à expliquer à des collègues, cadres ou administratifs qui n’ont pas suivi le parcours de formation visant à obtenir un diplôme d’État. Cela agace certains qui ne comprennent pas que des assistantes sociales expriment une telle autonomie avec des normes qui ne sont pas celles exclusivement définies par l’employeur. Rappelons d’ailleurs à ce sujet que la caractéristique d’un métier est lui défini par l’employeur mais qu’une profession a pour caractéristique de ne pas être définie par l’employeur. 

Tordre le cou à une certaine critique du corporatisme

Une autre difficulté d’importance en France est qu’il n’existe pas ou peu de sociologie des professions comme dans les pays anglo-saxons. Ainsi en France les corporations ou le corporatisme sont très mal perçus. Les assistants de service social sont décriés dès lors qu’ils développent des argumentaires vécus comme des protections corporatistes alors qu’ils ne sont souvent que l’expression de leur professionnalisme. Il pourrait être utile d’expliquer simplement que l’absence de méthodes d’intervention, l’absence de règles et de limites dans les pratiques auprès des personnes reçues est contraire à l’idée même de professionnalisme. C’est plutôt la preuve d’un  amateurisme qui certes permet  d’agir avec toute sa bonne volonté. Mais cela ne suffit pas. Quand la personne aidée ne respecte pas les règles, l’amateur baisse les bras et souvent s’en prend à celui qu’il pensait aider. Rien de tout cela avec le professionnel ; il continue avec la personne quoiqu’elle fasse (sauf ben sûr s elle fait preuve de violences ou menaces à l’encontre du travailleur social qui là peut exercer son droit de retrait) .

Pourquoi les « corporations » résistent et continuent elles d’exister ? Selon le sociologue Denis Segrestin (5), « les corporations sont plus efficaces que le marché ». Elles savent s’adapter et restent inscrites dans des valeurs qui défient le temps dans une période où l’absence de limites et la précarisation de l’humain provoquent de fortes insécurités. Au final les professions, malgré les crises et organisations nouvelles de travail, semblent mieux armées pour résister et mettre en œuvre des pratiques alternatives opérantes.

Si être professionnel se traduit dans le sens commun par le simple fait de toucher un salaire pour les actes que l’on pose, être en capacité d’exercer une profession est tout autre chose. Le diplôme valide l’acquisition de compétences portées par des centres de formation spécifiques qui ont développé, quoi qu’on en dise par ailleurs, un savoir méthodologique et pédagogique hors pair dans notre domaine grâce notamment au système d’alternance mis en œuvre durant les 3 années d’études. Ces acquisitions permettent d’agir et de poser des actes qui sont cohérents non seulement à l’égard de l’usager et de l’institution employeur mais aussi à l’égard d’une doctrine posée et enseignée.

Rappelons aussi que le sociologue François Aballéa considère qu’une profession existe si 5 conditions sont remplies (6) :

  1. l’objet de travail est circonscrit à un domaine d’intervention au regard de finalités d’ordre sociétal,
  2. elle s’appuie sur un système d’expertise fondée sur des savoirs complexes,
  3. elle possède un système de référence de type code éthique ou de déontologie,
  4. son système de référence et d’expertise est reconnu par le corps social,
  5. il existe  un système institutionnalisé de contrôle qui définit les modalités de recrutement et les règles de discipline de la profession.

L’assistant de service social exerce bien une profession si l’on s’en réfère à ces 5 critères même si cette profession reste assujettie à de fortes pressions tant politiques qu’administratives. C’est pourquoi ce n’est pas un hasard si les assistants de service social défendent avec une certaine vigueur non seulement leur titre mais aussi le secret professionnel auprès de leurs employeurs et des pouvoirs publics. Le respect du secret professionnel qui vise à protéger la vie privée des personnes aidées est une caractéristique qui structure la profession. En effet le secret des assistants de service social est inscrit dans les textes au titre de la profession et non de la mission. C’est une condition nécessaire à son exercice. Sans secret garanti à l’usager, il n’y a pas de confidences possibles sur les éléments relevant de la vie privée et donc de la possibilité de dérouler une pratique professionnelle qui permet de construire une relation de confiance permettant d’aller au delà la simple gestion de dispositifs ou encore la simple application de procédures.

Je ne sais pas si je suis clair en exprimant cela, mais tous ces éléments me confirme, quoi qu’on en dise, qu’être assistant(e) social(e) est finalement bien une profession qui permet d’exercer de multiples métiers aux sein d’institutions, d’entreprises, de services publics ou encore d’associations. C’est ce qui aussi fait sa richesse et sa grandeur.

notes :

(1) Catherine Paradeise , professeur de sociologie, ENS à Cachan « comprendre les professions : l’apport de la sociologie ». Sciences humaines numéro 139, juin 2003.

(2)  idem

(3) Auteur de « men at their work » editions free press 1985

(4) Claude Dubar : la socialisation. Construction de l’identité sociale et professionnelle, Armand Colin 2002 (troisième édition)

(5) Denis Segrestin « le phénomène corporatiste », Fayard 1985

(6)  Cité dans l’ouvrage « Formations travail et professionnalisation » Coordonné par Richard Wittorski. L’Harmattan 2005

 

 

 Photo via Visual Hunt

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