A l’origine du service social : Comment travaillaient les premières assistantes sociales ?

C’est en lisant un article de Celine Lhotte paru en 1954 dans la revue des deux Mondes que j’ai eu envie de résumer ici les éléments  historiques de l’apparition du service social en France. Après un rappel des différentes dates qui ont ponctué la création du service social en France, nous verrons comment travaillaient les pionnières, titulaires du tout neuf diplôme d’Etat. Voici donc pour vous des extraits de cet article fort intéressant.

« l’authentique service social, se situe aux antipodes de la charité-aumône dont il est l’ennemi par excellence ».

A vrai dire, précise Céline Lhotte, « Si l’Assistante sociale apparaît comme un être neuf, et son rôle, une création des premières années de ce siècle, il semble cependant que l’assistance ait précédé la charité dans la plupart des sociétés antiques ; aide plus ou moins à base d’égoïsme en ce qu’un certain aspect de la misère est non seulement une gêne, mais un danger pour la collectivité ». Ce n’est donc pas par pure charité qu’est apparu le service social mais aussi par intérêt. Il ne fallait pas que les conséquences de la misère débordent sur la société. Il fallait agir en amont pour tenter d’en empêcher les effets à défaut de la supprimer.

En 1855, M. de Watteville, inspecteur général de l’Assistance publique, écrivait que l’Assistance Publique n’avait « jamais vu un seul indigent retiré de sa misère et pouvant subvenir à ses besoins par les efforts et à l’aide de la charité« . Au contraire, précisait-il « nous voyons inscrits aujourd’hui sur le contrôle de l’assistance publique les petits-fils des individus admis aux secours en 1802, alors que les fils avaient été également, en 1830, portés sur ces listes fatales…»

Dès 1900 le  but annoncé du service social est de « préserver, de conserver, ou de rendre à la société des individus aptes à participer à la vie collective ». L’auteur précise en prenant exemple sur le champ médical que « Le service social est né de cette certitude : pour intervenir à temps, ce n’est pas lorsqu’un malade est condamné qu’il convient de l’aider à remonter la pente, mais au début de la maladie, alors que les remèdes agissent encore, et mieux vaudrait éviter la maladie. On peut — l’axiome est connu — plus facilement prévenir que guérir ».

Bref le service social avait pour ambition d’agir préventivement pour éviter la reproduction sociale des effets de la misère. Celle-ci étant trop souvent considérée comme une forme de fatalité. Aujourd’hui n’avons nous pas parfois une vision similaire ?

« Dès le début du XXème siècle, les premières lois sociales vont tenter de remédier au mal sans cesse croissant : un prolétariat de plus en plus nombreux, une société de plus en plus déracinée, désaxée, déboussolée. Mais les événements vont évoluer trop vite, et la législation s’essoufflera sans jamais les rejoindre ».

« Désormais, on veut parler justice et non plus charité, droit et non plus aumône. Le service social va naître et, avec lui, son porte-parole autorisé : l’Assistante sociale. Dès ce moment, parce qu’il deviendra nécessaire d’établir un minimum de classification, se préciseront les différences, essentielles pourtant, mais qui, jusqu’alors, ne paraissaient pas d’une telle évidence, entre misère et pauvreté ».

Mary Richmond dira : « L’aumône ne sert qu’à augmenter les souffrances humaines en y ajoutant les maux que pose une pitié débilitante», et encore : « Les secours n’ont en eux aucune qualité morale » (1). ../.. C’est l’époque où Carnegie écrit : «Il ne faut pas porter les gens, il faut les aider à se porter eux-mêmes.» Le service social donnera le coup d’épaule qui aidera à sortir de l’ornière, il sera une éducation, il ne perdra jamais de vue le sens de la dignité humaine.

Le professeur Calmette, dès 1901, inaugure le Service social en France : des visiteuses sont chargées par lui de suivre à domicile les malades soignés à Lille par le Dispensaire Emile Roux.

En 1902. Marie-Jeanne Bassot et Mathilde Giraud ouvrent la première Résidence sociale, sur le modèle des Settlements américains que M.-J. Bassot vient d’aller étudier sur place.

En 1905, en Amérique, le docteur Cabot met en route, en marge des hôpitaux, un service social de cas individuels. Le principe est, là aussi, l’éducation qui fait appel à l’effort. Le service social tend à réintroduire, à maintenir et, mieux, à épanouir dans l’équilibre social, les familles et les individus en butte aux difficultés de la vie.

La guerre de 1914-18 voit les prémices, en France, du Service social à l’hôpital (maternités, services de tuberculeux, etc.).

En 1917 que la Croix-Rouge américaine accompagne et guide les premières visites à domicile des assistantes avant la lettre. Elles vont « dans les taudis du Havre, et, presque en même temps de quelques grandes villes de France particulièrement touchées par la misère ».

En 1923 vient la création du Service social de l’enfance en danger moral. Assez curieusement, il faudra attendre 1945 « et une autre guerre pour que démarre enfin un Service social des Prisons d’adultes  »

En 1929, apparaissent — pour peu de temps — les infirmières-visiteuses.

En 1930, une commission étudie les modalités d’un brevet de capacité professionnelle de Service social, qui donnera droit au titre d’Assistant ou Assistante de Service social, diplômé de l’Etat français.

1932 voit naître ce brevet de capacité professionnelle et fixe le programme de l’examen pour devenir assistante sociale.

1938 unifie les diplômes de Visiteuses de 1922, et celui d’Assistante sociale de 1932. Le titre d’Assistant social (2) ou d’Assistante sociale est définitivement adopté.

Mais comment travaillait alors l’assistante sociale ? « Elle venait les mains vides » nous précise Céline Lhotte qui a travaillé à cette époque.

Cette Assistante sociale, d’où vient-elle, pourquoi est-elle là, que souhaite-t-elle apporter aux autres ? Les pionnières n’ont pas choisi un métier, pas même une profession. Elles ont obéi à une vocation — sur un tout autre plan qu’une vocation religieuse — une vocation non rentable et qui va le demeurer longtemps.  Il n’y a, au départ, aucune technique, si ce n’est celle — pas tout à fait adaptée au tempérament français — qui se dégage des livres de Mary Richmond et du major Richard Cabot.

« Dès le début, les conceptions françaises vont différer des conceptions américaines : celles-ci visent l’individu, celles-là ne désunissent pas la cellule familiale. Mais, de part et d’autre, on sait qu’il s’agit d’intervenir efficacement à temps, avant que le cas soit irrémédiable. On part donc de cette idée qu’il faut éveiller, ou réveiller, le goût de vivre chez ceux que nous voulons aider, qu’il faut leur donner le sens de la responsabilité. Et très vite, certaines certitudes se précisent : il n’y a pas de catégories, de petites cases dans lesquelles on peut grouper un certain nombre de « cas » en vue d’une solution commune ».

Là me parait un passage très intéressant et fort instructif :

Les incidents qu’on aurait pu craindre [avec les visites à  domicile des premières assistantes sociale] ne se produisirent pas. « Il y avait un tel élan chez ces pionnières, une telle foi, un tel don de soi que, dans la quasi-totalité des cas, elles furent magnifiquement accueillies. Par intérêt ? Non pas, et il est nécessaire d’insister sur ce point, puisque les secours, les dons en espèces ou en nature demeuraient l’apanage exclusif des œuvres.

« L’Assistante sociale venait les mains vides, et pendant des années — les belles années du Service social — on n’en attendit rien d’autre que des conseils amicaux, une orientation, un soutien moral, un rôle de sœur aînée en quelque sorte, dépourvu de tout esprit paternaliste, qui suggère mais n’impose jamais, qui ne juge pas mais qui cherche à comprendre ; un échange, un contact, dans ce qu’ils ont de plus hautement humain ».  « Laquelle de nous n’a, en fin de compte, conscience d’avoir infiniment plus reçu que donné ? « 

« Chez nos amis d’autrefois, [les personnes accompagnées] s’est créée, par la force des choses, une mentalité nouvelle, celle du « A quoi ai-je droit ? », et ces catégories que nous avions tant cherché à éviter se forment d’elles-mêmes puisque les organismes d’Etat — Allocations familiales, Sécurité sociale, etc.. — se sont vus dans l’obligation d’avoir, eux aussi, des services sociaux. «Beaucoup de ces services prennent un caractère officiel de bureaucratie ». écrit-elle.

Pour conclure voilà  des propos de Céline Lhotte qui sont étrangement d’actualité pour la profession   :

« Le Service social doit être quelque chose de spontané,  de vivant, qui demande une création sans cesse renouvelée… Défendons-nous de cette étatisation qui va bientôt nous donner des allées toutes faites. » Et de craindre qu’un jour l’assistante sociale ne soit plus qu’une machine à enquêtes, un distributeur automatique de formules [ou de formulaires] et de textes de loi… »

Cette inquiétude, nous la retrouvons sous la plume d’un haut fonctionnaire de la Préfecture de la Seine qui signe de très pertinentes Lettres à l’Assistante (3) : « Il y a, écrit l’auteur, menace d’une déviation du Service social …/…  L’Administration qui l’a vu naître et grandir et qui l’a longtemps respecté saura-t-elle ne pas en mésuser ? Et se défendra-t-elle de jamais l’accaparer ? […]. Mais n’est-ce pas aussi que le présent n’est plus très assuré, et que l’autonomie du Service social est menacé ? »

Tout ceci fut écrit rappelons le en 1954. Un texte qui n’a pas beaucoup de rides même s’il en reste quelques unes bien évidemment. En tout cas voilà qui peut nous aider à réfléchir sur le sens de nos missions

Je compte revenir sur ce sujet ultérieurement avec les méthodes d’intervention enseignées dans les années 50. Il semble en effet que nous n’ayons pas inventé grand chose depuis sur ce sujet…

Notes

  • (1) Mary Richmond. Méthode d’assistance des cas individuels
  • (2) Il en est quelques-uns qui sont des hommes. Ils n’ont jamais, jusqu’à présent, trouvé réellement leur place. 0n les venait très bien cependant délégués à !a Liberté surveillée, par exemple.
  • (3 ) Réalités du Travail Social. Bloud et Gay.
 lettres à lassistante
Photo issue de la couverture d’un ouvrage de de Celine Lhotte intitulé « ici, porte d’Orléans »

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2 réponses

  1. J’ai lu avec intérêt la présentation de cet écrit de 1954. J’ai été étonnée que les dimensions hygiéniste et de contrôle de l’exercice de la profession soient peu développées. Formée entre 65 et 68, avec une 1e année d’études d’infirmières, j’ai encore en tête certaines réactions d’usagers lorsqu’en stage j’effectuais mes visites à domicile non annoncées. Une en particulier où, « accueillie » sur le pas de la porte par une femme à la grossesse bien avancée, j’entendis: partez, celui-ci vous ne l’aurez pas.
    Je viens de relire les écrits élaborés à Jussieu en 1968, nos réunions ont été nombreuses et fructueuses, le DE fut réformé en 1969. Remarquons que nous posions déjà le souhait d’une formation au niveau licence.
    HISTOIRE DU SERVICE SOCIAL
    Le site du Groupe de Recherche sur l’Histoire du Service Social
    Documents de mai 1968
    Date: 3 février 2018Author: histoireduservicesocial
    Au cours du mois de mai 1968 à Paris, un groupe de « praticiens du service social » se réunit en Assemblée Générale à la Faculté de Censier. Au cours de la réunion du 28 mai, ce groupe appelle à une assemblée générale des assistantes sociales en activité : elle se réunit le 31 mai à Censier. De leur côté les élèves[2] assistantes sociales, avec quelques formatrices et professionnelles, se réunissent régulièrement en commissions à la faculté de Jussieu (« la Halle aux Vins »). De ces commissions sont issus quatre rapports que nous publions. Ils sont datés de mai juin 1968 :
    https://grehss2017.wordpress.com/2018/02/03/documents-de-mai-1968/
    Cordialement

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