Un président en campagne : Emmanuel Macron au Congrès de la Fédération des Acteurs de la Solidarité

Emmanuel Macron a introduit, par visioconférence, l’ouverture du congrès national de la Fédération des Acteurs de la Solidarité. C’est la première fois qu’un chef d’État ouvre un rassemblement de ce type qui réunit plusieurs milliers de professionnels. C’est à souligner. Il a développé son bilan en matière d’action sociale passant de la grande exclusion à la lutte contre la pauvreté et l’insertion des jeunes qu’ils soient ou non issus de l’aide sociale à l’enfance. Il a fait grand état des « mères célibataires » condamnées à la pauvreté même lorsqu’elles travaillent.

Son intervention a duré 47 minutes, Il a commencé par saluer le travail de la FAS qui, avec ses associations adhérentes, accompagne 400.000 personnes en difficulté avec parmi elles les plus exclues de la société. Puis, il a fait référence à la crise sanitaire et reconnu que les associations ont su faire face en aidant les personnes précaires. « vous avez été la voie de la fraternité et de la solidarité de notre République sociale » a-t-il dit.

Le président reconnait dans son discours la place incontournable des travailleurs sociaux. Il a parlé de leur manque de reconnaissance sociale et salariale. S’est ensuivi un plaidoyer sur l’action du gouvernement depuis qu’il est élu. Emmanuel Macron a présenté son bilan comme s’il était candidat à sa réélection sans le dire bien évidemment.

La prévention dès l’enfance pour lutter contre la pauvreté

Sur le fond, Le président a parlé ce qu’il nomme son « obsession depuis le début de son quinquennat » : la politique de prévention de la pauvreté dès l’enfance. C’est pour lui un des éléments les plus importants.  Il considère que la lutte contre la pauvreté passe prioritairement par le parcours dit des « 1000 premiers jours », mise en place ensuite aux travaux de la commission dite Cyrulnik pour favoriser le développement de l’enfant. Il doit se traduire par « plus d’accompagnement des parents, dès avant la naissance et dès les premiers jours de vie. Donc, une stratégie qui s’appuie sur la PMI et qui a créé de nouveaux dispositifs. » (Pourtant la PMI est exsangue dans de nombreux Départements avec là aussi de sérieux problèmes de recrutement de médecins et de puéricultrices)

Emmanuel Macron souhaite placer en priorité le soutien des « mères célibataires » en leur permettant d’accéder facilement aux dispositifs de garde d’enfants qui seraient là aussi une priorité pour les Français : « Nos concitoyens estiment que l’accueil de leur enfant doit être la priorité numéro 1 de notre politique familiale » dit-il. (Il s’agit donc de permettre aux mères célibataires de travailler et de percevoir ainsi des revenus leur permettant d’échapper à la pauvreté) Il faut donc, dit-il « concevoir un nouveau système plus clair, plus centré sur la réponse directe aux besoins des parents, notamment ceux qui ont des besoins spécifiques ».

Les jeunes majeurs de l’ASE objets de toutes les attentions

Le président est ensuite allé sur le terrain de la protection de l’enfance : Il a parlé des nouvelles dispositions de la nouvelle loi devant être adoptée en janvier. Elle permettra entre autres de généraliser les contrats jeunes majeurs pour s’assurer qu’aucun jeune ne soit laissé sans solution après ses 18 ans. Il estime qu’il faut aller encore plus loin dans la protection des jeunes de l’Aide Sociale à l’Enfance. Il pense que cette responsabilité, doit incomber à l’État.

« Nous devons inverser la logique actuelle » dit-il « On exige aujourd’hui plus de ces enfants, qui ont pourtant moins que les autres. On fait encore de l’atteinte de leurs 18 ans une date scellant une exigence d’indépendance pour ces jeunes, alors même qui ne peuvent compter sur personne. Et être indépendant, cela veut dire avoir un logement que l’on peut se payer, trouver un travail le plus vite possible, être stabilisé dans une formation et avoir aussi le droit à l’erreur. Et donc, on leur ferme l’univers des possibles ». Emmanuel Macron a aussi rappelé que « entre 25 et 30 % des personnes sans abri sont passées par l’ASE », et que seuls 15 % des jeunes qui en sortent font des études (après leur sortie).

Il considère « qu’il s’agit de réhumaniser la protection de l’enfance en cessant de donner l’impression à ses enfants qu’ils sont en quelque sorte de trop dans notre société ». « C’est une politique d’humanité, mais je le dis aussi avec beaucoup de force, c’est une politique d’investissement social et humain. Car ne pas le faire, c’est ôter des chances et construire la pauvreté à coup sûr, la précarité encore plus ».

En toute logique, Emmanuel Macron aurait pu expliquer comment l’État allait apporter des moyens pour permettre cette politique « d’investissement social et humain » quand on connait le manque de personnel et de structures d’hébergement. Sur ce point le président-candidat non déclaré a été on ne peut plus vague : « cet investissement, la société doit le faire »  » il est rentable pour la société ». Ce serait donc à la société – terme suffisamment imprécis – d’agir en prenant les moyens de cet investissement. On aurait préféré que ce soit plutôt l’État qui aille au bout de la logique puisque le diagnostic est établi.

Le chef de l’État a aussi mis en avant les Maisons France Services qui visent à lutter contre la pauvreté en permettant de diminuer le non recours aux droits. (La pauvreté serait-elle de la responsabilité des personnes qui ne font plus appel à leurs droits ?) En effet, pour lui, les mécanismes d’aide actuels évitent de tomber dans la grande pauvreté. Ce qui a mon sens n’est pas exact quand on vit avec le RSA dans les villes notamment.

Pas de solution hors le travail

Deuxième : le travail. Emmanuel Macron dans cette partie justifie son action et a la conviction que le travail joue un rôle essentiel dans cette lutte contre la pauvreté « Nul n’est inemployable » dit-il et « on doit donner à chaque citoyen et chaque citoyenne, la chance de s’intégrer dans la société du travail en l’adaptant, en le rendant accessible, en ayant la bienveillance, l’organisation qui va avec. »  Ce n’est pas seulement une question de revenu, mais aussi pour de dignité, en vue de trouver sa place dans la société. Pour lui le travail n’asservit pas, au contraire, il libère. (Ce qui se conjugue bien avec la pensée libérale, il me semble).

Le président – futur candidat s’enorgueillit d’avoir « effacé 15 années de hausse du chômage des jeunes ces 4 dernières années ». Il reconnait que néanmoins, aujourd’hui en France, « encore près de 500 000 jeunes sont malgré eux ni en études, ni en emploi, et ne parviendront pas à trouver une activité par leurs propres moyens ». Pourquoi ?  « Parce qu’ils ne savent pas quelles démarches entreprendre, parce qu’ils n’ont pas les codes, parce qu’ils sont discriminés, parce qu’ils ne sont pas encore suffisamment accompagnés dans des périodes de doutes, d’incertitudes, ou de grandes difficultés ». Il justifie ainsi la mise en place le contrat d’engagement jeune, leur permettant de « contribuer à la société du travail »

Pour accompagner les jeunes dans leur parcours, il lui parait important de nouer des liens entre les centres d’hébergement, les missions locales, Pôle Emploi, l’ensemble des acteurs de formation. (Il me semble que cela existe déjà à travers des politiques d’insertion des Départements, mais peut-être pas dans tous). Il aborde aussi la situation des allocataires du RSA et revient sur les difficultés des « mères célibataires ». Il considère que le terme de familles monoparentales est une façon pudique de parler des 90 % de mères seules qui élèvent leurs enfants. (Pour ma part je préfère le terme de femmes seules avec enfants, sinon elles sont réduites au seul statut de mère ce qui semble assez discutable).

Toute une partie de son discours porte sur les actions en direction des mères avec un ou plusieurs enfants. Elles sont pour lui « des angles morts de toutes les politiques publiques, des impensées, des non-dits ». Il déroulera ainsi les actions menées par son gouvernement en leur direction. 

Aller vers le « Zéro chômeur »

Emmanuel Macron a aussi salué dans son discours l’initiative issue du monde associatif des Territoires Zéro Chômeur. Pour lui, c’est l’exemple type d’une politique publique complète, menée avec les élus locaux, avec le terrain, qui a fait l’objet d’une expérimentation, d’une évaluation, puis d’une généralisation progressive. Il annonce que les contractualisations vont passer de 10 à 60 territoires sur lesquels l’expérimentation se déploie. (Cette année 5 nouveaux territoires ont été inclus, le territoire de Teil en Ardèche, ou encore la commune de Pontchâteau, en Loire-Atlantique).

Une décentralisation aux compétences aveugles ?

Dans son intervention, Emmanuel Macron parle aussi de sa « nouvelle méthode » que l’on peut percevoir comme très libérale à l’égard des Départements : la contractualisation avec l’État donnant lieu à la fixation d’objectifs associés à plus de moyens financiers. Il s’agit pour lui de « mieux accompagner » vers l’emploi les allocataires du RSA. Il prend pour exemple le département du Nord, qui a « de vrais résultats qui sont très encourageants ». Pour lui la réduction des budgets dédiés à l’insertion face à la hausse des budgets consacrés au paiement du RSA par les départements, est le fruit, « d’un vrai dysfonctionnement qui a été pensé il y a une quinzaine d’années ». (Mais qui a bien pu penser ce dysfonctionnement ?)

« On a décentralisé une compétence aveugle » dit-il. « en se limitant à la possibilité de liquider des prestations ». Bilan des courses : on aggrave le problème conclut-il en considérant que les difficultés proviennent de la période antérieure à son mandat.  C’est pourquoi les mesures actuelles de recentralisation sont une façon de colmater les brèches pour la Seine-Saint-Denis et quelques territoires d’Outre-mer.

Pour autant il semble que la recentralisation lui convient bien tout comme le pilotage à distance des politiques publiques déléguées dans le cadre de la décentralisation. Il considère que les Départements doivent agir comme « des opérateurs de l’État ». Il en appelle à un débat démocratique et institutionnel sur le sujet des relations entre l’Etat et les collectivités territoriales… En tout cas, Cette volonté de subventionnement « aux résultats » par une tutelle fait curieusement penser à celle menée par la HAS en direction des Hôpitaux et l’on a vu les résultats que cela a donné

Ce que le futur candidat nous dit

Emmanuel Macron regrette ne pas avoir pu mettre en place un nouveau système d’aide sociale qu’il considère comme plus juste, plus simple, et surtout « plus incitatif à l’activité ». Ce sera sans conteste une de ses priorités pour le prochain quinquennat s’il est élu comme les sondages se plaisent à l’indiquer.

« Aucune de nos aides sociales ne fonctionnent avec les mêmes règles, la même définition de ressources » regrette-t-il « Les résultats, c’est qu’il faut bien le dire, peu de gens comprennent le système, ce qui alimente le non-recours ». (Mais qui a décidé jusqu’à présent de la complexité des aides sociales qui étaient par le passé compréhensibles et ne le seraient plus aujourd’hui ?). La première partie de son exposé sur ce sujet consiste à dire que cela ne va pas et qu’il faut changer les règles du jeu construites au fil des ans, des mandature législatives et des problématiques sociétales rencontrées.

Le système de multiplication des aides est pour lui inefficace car « le gain au travail n’est jamais le même selon les prestations ». Il faut donc s’attendre à une remise à plat complet du système des aides sociales qui contrairement à la réalité sont toujours considérées comme des trappes à la pauvreté et un encouragement à l’inactivité.

Pour Emmanuel Macron la fusion du RSA avec la prime d’activité et les APL doivent permettre de sortir des centaines de milliers de personnes de la pauvreté. (Comment si les montants sont inchangés ?) Il considère une telle fusion comme l’une des bases d’un nouveau système social plus efficace, plus lisible et plus juste. (Rappelons que l’AAH a été sortie du dispositif suite aux mouvements des associations qui avaient fait leurs comptes). Il souhaite aussi renforcer le service public de l’emploi.

On ne peut que constater que la politique sociale d’Emmanuel Macron est quasiment uniquement centrée sur la (re)mise au travail des allocataires des minimas sociaux. Il n’est pas sûr qu’au final son futur système profite réellement aux plus pauvres car jusqu’à présent toute réforme (on le voit pour l’assurance chômage) va plutôt financièrement au détriment de ceux qui perçoivent des prestations.

En filigrane Emmanuel Macron estime que la lutte contre la pauvreté doit « réussir à avoir la même culture de pragmatisme et d’efficacité ». Il s’agit donc, de « parfois casser les habitudes prises, simplifier les choses, tout à la fois clarifier rôles et responsabilités, mais rentrer dans cette logique d’efficacité contractuelle » à laquelle, il croit.  Tous ces termes font-ils bon ménage avec les métiers de l’humain ?

Revaloriser les métiers du travail social à travers la future conférence sociale

« N’y allons pas par 4 chemins » dit-il. « Les métiers sont en crise. Il y a une perte d’attractivité, un déclin des vocations ». Les travailleurs sociaux sont des professionnels de terrain majeurs pour notre pays bien souvent d’ailleurs des passionnés, des gens pour qui ce n’est pas simplement un travail mais une vocation. Le sens de ces métiers est là mais ils sont insuffisamment reconnus avec des perspectives de carrière trop peu attractives et des conditions de travail difficiles.

« La tenue en ce début d’année d’une grande conférence sociale qui devra non seulement fixer le cap et la méthode mais aussi proposer des solutions concrètes ». Il s’agira de repenser globalement ces professions (encore une fois !), les conditions de travail, les parcours professionnels, les passerelles entre les métiers, les salaires, la reconnaissance de ce qu’est le travail aujourd’hui et les défis qu’il doit relever.

Emmanuel Macron annonce cette « grande conférence sociale » devant se tenir en février. Elle rassemblera l’Etat, les départements et les partenaires sociaux afin de définir un nouveau cap pour renforcer l’attractivité des métiers car sans les travailleurs sociaux, « nous allons créer des situations sociales, humaines absolument, aujourd’hui, non perçues, non prises en comptes, mais qui aggraveront, massivement la situation de notre pays. »

Que penser de cette longue intervention ?

D’abord elle a le mérite d’exister. C’est la première fois qu’un président de la République parle de la sorte de l’action sociale et du travail social à un congrès d’une grande association qui regroupe des milliers de travailleurs sociaux. Pour autant ne soyons pas dupes. Nous sommes entrés en campagne électorale et que l’on imagine mal le président actuel sans intention sur ce sujet. Son discours a des aspects de bilan de l’action menée et de programme à venir pour un futur quinquennat.

Mais il y a autre chose. La tonalité de ce discours rappelle une petite musique que j’ai déjà entendu par le passé. Celle qui consiste à dire qu’avant, ce n’était pas bien et qu’à ce titre il faut tout ou presque remettre à plat. Les aides sociales, les pratiques de travail social, les engagements entre l’Etat et les collectivités territoriales. Rien de bien nouveau dans la façon de dire ce qui ne va pas. 

Pour ma part je serais prudent. Je suis particulièrement gêné par cette posture du « sachant permanent » d’un président de la République qui ne doute de rien, qui fixe des caps sans jamais aborder la question des moyens, qui renvoient les acteurs à leurs responsabilités ou encore qui estime que la société doit prendre en charge tel ou tel problème.

Nous avons tous connu déjà des réfornes des formations, des Etats Généraux du Travail Social, des plans d’action gouvernementaux chargés de bonnes intentions. Nous ous sommes moblisés et nous avons vu ce que cela a produit. Ces réformes ont toutes accompagné une lente et constante dégradation des conditions de travail et de ressources des professionnels de terrain tout simplement parce que les moyens à mettre en oeuvre pour mener ces missions n’étaient pas abordés. Pour quelles raisons en serait-il autrement demain si, comme Emmanuel Macron, on ne parle pas précisément de revalorisation des salaires des professionnels et de l’amélioration de leurs conditions de travail ?

écouter l’intervention d’Emmanuel Macron au congrès de la FAS

 

Photo : Capture d’écran de l’intervention d’Emmanuel Macron

Partager

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email

Articles liés :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Pour soutenir ce blog, n'hésitez pas à acheter un de mes deux livres :
  • Les oubliés du confinement
  • Comprendre et maîtriser les excès de la société numérique
%d blogueurs aiment cette page :