Catherine De Béchillon : « aider à vivre »

L’historien Laurent Thévenet nous explique qu’il y a quelques mois à Pau, lors son dernier entretien pour rédiger sa biographie, Catherine de Béchillon, alors âgée de 93 ans, était toujours cette femme précise, conceptuelle avec un esprit vif, dotée d’une intelligence rayonnante et d’une sensibilité incroyable aux choses de la vie, des petites misères aux grands espoirs.  Elle recevait ses visiteurs avec ses yeux bleus perçants et doux à la fois. Nombre de ses interlocuteurs la regardaient avec respect » nous explique-t-il. Paola Parravano ancienne présidente de l’ANAS qui la connaissait bien garde le même souvenir.

Elle était lucide sur les relations humaines et le monde qui l’entourait, recevait encore beaucoup, des anciennes personnes accompagnées, des collègues aussi et d’autres, rencontrés tout au long de son parcours professionnel.

Elle a quitté ce monde le 2 juin dernier.

« Des personnes uniques et irremplaçables »

Voici quelques lignes de son livre sur le service social intitulé « aider à vivre ». Dans un chapitre intitulé « des personnes uniques et irremplaçables » elle écrivait ceci :

« Parce que les difficultés que nous rencontrons s’accumulent, se répètent, parfois se ressemblent, avec leur coloration de souffrance, de manque, d’amertume, de petitesse, de précarité, de désespoir, mais aussi de vilenies, d’actes répréhensibles et qui, parfois, nous font horreur, qui en tout cas nous dérangent, nous pourrions, bien sûr, nous décourager.

Au moment où j’écris, me vient la pensée qu’une fois de plus un travailleur social de notre service est confronté à une suspicion d’inceste. Une fois de plus. Depuis quelques mois, cela fait combien d’enfants, combien de parents dits « responsables »…

J’ai aussi dans la tête cette famille, comme tant d’autres, qui doit arriver avec si peu, dans des conditions matérielles si précaires, que seule l’assistance financière peut lui permettre de survivre, avec son cortège de pertes de l’estime de soi, son esclavage, son espoir nul en l’avenir, ses sentiments ambigus envers nous qui ne pourront que pallier le pire.

Je pense encore à cette famille où, comme à tant d’autres, la pathologie relationnelle des parents enclenche le désordre pour les enfants, leur insécurité, l’impossibilité pour l’un d’acquérir une parole fluide, pour l’autre une instabilité telle qu’il ne peut être gardé à l’école. La liste de ceux qui se succèdent dans ma mémoire serait longue. Toutes ces situations, tous ces problèmes, mais surtout toutes ces souffrances nous en rappellent à chacun tant d’autres, parfois si pesantes en notre esprit comme dans la réalité… »

Attention, madame De Bechillon va prendre la parole !

J’ai pour ma petite part, le souvenir de ses interventions vigoureuses lors des congrès de l’ANAS. Elle défendait toujours avec ferveur le case-work et était agacée par l’évolution des politiques sociales qui niaient les pratiques professionnelles et semblaient à chaque fois « réinventer l’eau chaude ».

Je sentais dans la salle ce petit frémissement de l’auditoire, « ça y est, Catherine De Béchillon va prendre la parole ! » Et une fois lancée, il était bien délicat et difficile de l’arrêter car, il faut le reconnaitre, ses interventions étaient assez longues et perturbaient sérieusement le timing des différentes intervenants. Mais malheur à celui qu’elle reprenait ! Avec des argument précis et datés, elle pouvait recadrer un conférencier imprudent qui n’avait pas suffisamment travaillé son sujet. Elle pouvait tout autant en féliciter un autre et abonder en son sens en apportant des précisions.

Elle avait souvent les discours officiels dans le collimateur (ça c’est assez typique  la profession). Elle supportait mal cette forme de pensée administrative qui enserrait le travail social dans des procédures et autres dispositifs. Elle expliquait cette façon de cadrer les travailleurs sociaux était à l’opposé même de la pratique de service social et notamment du case work qu’elle continuait de défendre alors que celui-ci était vivement critiqué par les autorités.

Une biographie publiée sur le site du CEDIAS

« Une vie romanesque marquée par l’occupation » a titré récemment le journal La République des Pyrénées. Elle « a importé des Etats-Unis une méthode pionnière de travail social. Toute sa vie porte la trace de son père juif, arrêté en 1941 et mort à Auschwitz ».

Laurent Thévenet  auteur de sa biographie nous rappelle que Madame De Béchillon était née en 1925, dans une famille juive originaire d’Alsace, son enfance heureuse s’arrête effectivement lorsque, le 27 mai 1942, lors de la rafle dite des notables, elle voit son père arrêté par la police allemande. Son père, Henri Lang, brillant polytechnicien, ingénieur de la SNCF meurt à Auschwitz. Confiée par sa mère aux sœurs de Notre-Dame-de-Sion, elle est protégée et cachée pendant 27 mois à Lyon et revient à Paris fin 1944 où elle s’inscrit à l’école des surintendantes. En juin 1947, elle est recrutée par les services sociaux SNCF. Curieuse, avide d’apprendre, remplie d’appétence pour mieux se connaître et comprendre la relation d’aide professionnelle, Catherine Lang (son nom de jeune fille) se passionne pour le métier d’assistante sociale.

En janvier 1952, sa rencontre avec le docteur Myriam David, lors d’une soirée organisée par l’Association nationale des assistants de service (ANAS), est déterminante et va « modifier sa vie professionnelle et pas seulement » selon ses propres mots. Elle s’engage alors au sein d’un groupe d’assistantes sociales nommé « Pergolèse » et pratique l’aide psychosociale individualisée. En 1954, elle séjourne aux États-Unis pour se perfectionner et entreprend, à son retour, une formation de superviseur. Le 15 juin 1960, elle épouse Marc de Béchillon et donne naissance à son fils Denys.

Elle devient enseignante pour le Bureau d’étude des questions sociales de la SNCF et forme à la pratique du case-work, la plupart des assistantes sociales de la société ferroviaire. Elle donne des conférences et publie de nombreux articles sur cette « nouvelle méthode » tout en s’investissant auprès de l’ANAS. En février 1969, elle ouvre, avec son mari, La recouvrance, un centre qui accueille des adultes en grande difficulté psychologique. Après 14 ans de persévérance et d’engagement, le centre ferme en 1986. Catherine de Béchillon reprend ses activités de superviseur et d’enseignante et réalise des enquêtes sociales pour l’institution judiciaire.

En 1997, elle rédige son ouvrage « Aider à vivre, propos sur le service social » et poursuit sa réflexion sur le métier d’assistant.e de service social. Elle approfondit ainsi sa pratique et théorise des aspects méthodologiques. Avec ce livre, au terme d’une longue carrière, elle souhaite témoigner pour faire connaître « cet étonnant métier qu’est le travail social ».

Elle y fait revivre le souvenir des « rencontres avec des hommes, des femmes, des enfants qui ne soupçonnaient pas que leur richesse intérieure, plus que leur détresse, donnait un sens à leur vie ».

Aujourd’hui, la profession d’assistant.e social.e et plus largement le travail social lui est redevable d’une réflexion profonde sur les pratiques professionnelles et la relation d’aide. Pour elle, l’humain et la personne aidée était le centre de ses préoccupations.

Ses obsèques, conformément à ses vœux, ont eu lieu dans la plus stricte intimité. En son honneur et dans le souvenir de son père, les dons peuvent être adressés à L’Union des déportés d’Auschwitz, 39 bld Beaumarchais 75003 Paris.

 

Remerciements à l’association le GREHSS qui diffuse des biographies des personnes marquantes du service social.

Photo : Laurent Thévenet

Partager

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email

Articles liés :

2 réponses

  1. Bonjour
    Je suis triste d’apprendre la mort de madame de Bechillon que j’ai très bien connue car j’ai été une de ses malades de 1980 à 1981. J’étais « soignée » par son mari. C’étaient des êtres humains dont le cœur était si immense et c’est pour ces raisons qu’ils resteront à vie dans cœur. Ils m’ont tant donné. Qu’ils reposent en paix tous les 2. Je pense souvent à eux.
    Cordialement et j’aimerais avoir une réponse de votre part, j’ai tant à dire sur eux. Merci d’avance

  2. J’ai bien connu Catherine de Béchillon . J’avais fait un stage à la Recouvrance et nous nous sommes retrouvées ensuite. Je lui ai rendu visite plusieurs fois à Pau. J’apprends cette triste nouvelle. Toutes mes condoléances à son fils et à ses proches. Un interview réalisé à l’ENS se trouve sur internet dans le web doc «  vous avez dit social ! »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.