Protection de l’enfance : jusqu’où travailler avec les parents ?

De nombreux cadres et gestionnaires des politiques sociales (re)découvrent une réalité qui existe déjà depuis fort longtemps. Il demandent aux travailleurs sociaux d’être dans l’écoute, d’accompagner et «d’aller avec» les personnes qu’ils rencontrent, comme si cette pratique n’existait plus. Les référentiels de compétences rappellent cette nécessité. En protection de l’enfance, jusqu’où aller avec l’adhésion du (des) parent(s) ? C’est une question que l’on peut légitimement se poser. Elle a fait l’objet d’un échange entre des assistants sociaux réunis à Nantes le 15 décembre dernier à l’initiative de l’ANAS. Nous avions centré ce débat en réaction de l’émission polémique intitulée les enfants volés d’Angleterre. En voici quelques éléments…

Nous avons fréquemment affaire à des parents, qui ne veulent pas « collaborer », qui ne sont pas acteurs. La justice de son côté ne prend pas toujours ses responsabilités. Quand une mesure d’AEMO échoue, ou qu’il est noté que le professionnel ne peut travailler avec la famille, il n’y a pas de mesure de protection systématiquement engagée, même quand il y a de fortes probabilités de maltraitance. Certains parents rejettent même parfois de façon violente toute tentative de travail estimant qu’ils ont à faire avec des mesures de justice arbitraires. Pour eux, la seule volonté du travailleur social serait de leur retirer la chair de leur chair, leurs enfants comme s’il celui-ci avait un intérêt particulier à le faire autre que la protection. 

Il est tout à fait possible de comprendre cette souffrance de parent qui est du même ordre que celle de celui qui, lors d’une séparation, voit son enfant partir avec l’autre conjoint, celui justement que l’on ne supporte plus. Certains parents notamment de nombreux pères ne peuvent plus maintenir des liens affectifs avec leur enfants pour de multiples raisons. (éloignement, méfiance à leur encontre, non prise en compte de leurs capacités etc.). Des parents peuvent aussi être très toxiques et représenter une réelle menace pour leur enfant. Il ne faut pas le nier non plus. Tout cela est délicat. Le travailleur social en charge d’une mesure peut rapidement devenir le bouc émissaire d’une situation qu’il n’a pas choisie. Celle par exemple où deux parents se disputent violemment la garde de leur enfant en s’accusant mutuellement.

Alors travailler avec et pour eux, oui certes mais jusqu’où et comment ? Il n’est pas possible de répondre simplement en quelques lignes à une question aussi complexe mais nous pouvons noter quelques points.

Concernant l’ASE, sur les 280 000 enfants pris en charge en permanence sur le territoire, il y a quelques centaines  et peut être même quelques milliers d’enfants, pour lesquels la prise en charge échoue : c’est en effet inacceptable disent certains. Toutefois, «si on entend un arbre qui tombe, on n’entend pas une forêt qui pousse » Nous ne voyons que les échecs, mais oublions toutes nos réussites, celles qui font qu’un enfant protégé devient un adulte autonome, équilibré et responsable. Nous sommes surtout préoccupés par tous ces jeunes issus des mesures ASE qui tout au contraire ne peuvent se construire et deviennent des adultes qui portent en eux les stigmates d’une vie faite de ruptures et de violences notamment psychologiques. L’un ne doit pas faire oublier l’autre.

Contrairement à ce que certaines associations de défense des familles pensent, les assistants de service social sont soucieux des besoins des enfants et de pouvoir évaluer les possibilités de coopérer avec les parents autant que possible.

Or nous assistons toujours au combat qui oppose les tenants de la théorie de l’attachement qui estiment que les enfants doivent être rapidement séparés de leurs parents lorsqu’il y a un risque pour eux et ceux qui sont nommés les « familialistes », qui estiment que la séparation de l’enfant de ses parents fait trop de dégâts et finalement ne permet pas à l’enfant de se construire harmonieusement.

Ce combat entre familialistes et partisans de l’attachement est finalement assez stérile même s’il est possible d’en comprendre les tenants et les aboutissants.

Chaque situation nécessite une grande attention et une évaluation suffisamment fine permettant de se positionner avec 3 approches très différentes telles que nous l’a proposé Jacques Trémintin invité à débattre à Nantes :

1- « Je travaille toujours avec les parents quand cela est possible » 2- « Je travaille sans les parents quand ils sont abandonniques, lorsqu’il est quasiment impossible de les mobiliser » 3- « Je travaille « contre » les parents quand ils sont « toxiques » et que le danger est avéré et les séquelles réelles » Ce sont les 3 axes de travail qu’il reste nécessaire d’articuler en fonction de chaque situation. C’est bien là aussi toute la difficulté.

Il nous faut en effet reconnaître que, s’il est possible de travailler avec de nombreux parents, on ne le peut pas avec tous. Tout simplement.

Mais n’avons nous pas un déficit dans nos méthodes d’évaluation ? A partir de faits graves, il est demandé aux travailleurs sociaux de suivre des protocoles à la lettre. Or c’est fréquemment en dehors des protocoles que les choses se passent. Des effets pervers existent.

Certains travailleurs sociaux en arrivent à « forcer le trait » pour obtenir une décision de protection du juge. C’est la mise en place des informations préoccupantes, qui a provoqué cette dérive et la volonté permanente de « déjudiciariser ». La multiplication de ces informations préoccupantes invite à travailler vite et à se poser de moins en moins de questions ou des question assez simplistes qui ne tiennent pas suffisamment compte des contextes de vie et des parcours de chacun. Il ne s’agit pas d’excuser mais de comprendre. Or aujourd’hui, il suffirait de suivre des procédures pour bien protéger. Nous savons que ce n’est pas la bonne réponse.

Le travailleur social chargé d’une mesure de protection restera toujours confronté à des dilemnes. Il reste important que cela ne soit pas lui qui prenne les décisions et soit inscrit dans une forme de « toute puissance ». Il doit certes éclairer, informer mais aussi soutenir, aider et protéger. Ce sont là ses principales missions. Ils a besoin d’être respecté dans son travail pour les accomplir, et ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Mais n’oublions pas que lorsque quelques arbres tombent dans la forêt, nous en entendons le fracas.  Mais nous n’entendons pas tous ces arbres qui poussent en silence à l’image de ces enfants protégés qui sauront vivre plus tard une vie d’adulte autonome et apaisée.

Note : Sur le compte facebook de l’ANAS 44,49,85 vous pouvez retrouver l’essentiel des échanges sur ce sujet lors de la réunion présentée en début de cet article

photo : Pixabay

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