Travail social, comment « tenir » face à la complexité et au manque de moyens ?

Nous ne sommes pas, en tant que travailleurs sociaux, les seuls professionnels à devoir adapter nos pratiques et faire face à des décisions particulièrement contraignantes, avec notamment des effectifs réduits ou non remplacés dans nos services. Ainsi les magistrats, les enseignants, les personnels soignants ont tous eu à faire face ces dernières années à des réorganisations parfois très violentes. Ils ont vu leurs missions infléchies et fortement contraintes. Ce que nous vivons aujourd’hui s’inscrit dans une logique plus large et il convient de ne pas l’oublier. Les lois sont votées sans aucune évaluation des moyens qu’il faut engager pour les respecter. Il faut toujours en faire plus à moyens constants. Il faut donc que nous soyons en capacité de rappeler quelques évidences…

Ainsi nous pouvons rappeler aux décideurs que :
– la question de l’accès au logement ne peut être aujourd’hui réglée en France sans une politique massive de construction de logements sociaux et de mise à disposition de logements anciens. Envoyer une personne expulsée rencontrer un travailleur social en sachant pertinemment qu’il n’aura pas de solution à proposer  hormis une structure d’hébergement d’urgence totalement encombrée n’est elle pas une nouvelle forme de violence à l’égard des plus fragiles ?
– la prévention en matière de protection de l’enfance est essentiellement centrée sur le repérage des familles à risques comme si ce repérage se suffisait à lui-même. Aucune évaluation du dispositif de protection de l’enfance ne permet de dire que l’on fait mieux aujourd’hui qu’hier. Mais en attendant la sur-« veillance » augmente dans des proportions considérables.

– la perte de revenus liés aux minima sociaux depuis plus de dix ans est un fait établi. Contrairement aux idées reçues, les montants des aides sociales françaises sont faibles par rapport à ceux versés dans l’ensemble des douze pays européens les plus riches.

Tout cela ne doit pas nous faire oublier d’autres contradictions liées aux organisations de travail

Les assistants sociaux et les éducateurs dans les conseils départementaux sont sollicités pour toujours en faire plus à moyens constants ou réduits. Cette façon de faire s’accompagne d’une spécialisation excessive des missions et des actes. C’est le produit du processus de bureaucratisation de la gestion des aides. Cela s’oppose aux pratiques professionnelles telle qu’elle sont enseignées. Exemple, avec les assistantes sociales. Comment être à la fois spécialiste de l’accès au logement, « enquêtrices » avisées et pertinentes dans le cadre de la protection de l’enfance, compétentes en matière de surendettement et de gestion de budget des ménages, capables de substituer une mesure de tutelle par un accompagnement personnalisé au budget tout en n’oubliant pas la mission d’accompagnement spécifique imposée dans le cadre du RSA ? Comment maîtriser le dispositif de l’offre de placement des personnes âgées dépendantes ou agir efficacement face à des carences de soins ou à la maltraitance lorsqu’elles sont à domicile ? C’est pourtant bien cela qui est demandé aux professionnelles qui interviennent dans le cadre de ce que nous appelions par le passé  la polyvalence de secteur. Comment faire plus simple ? Tout le monde appelle à la simplification et tout se complexifie. Et ce ne sont pas les réponses numériques où on laisse seul l’usager à gérer sa demande avec un ordinateur et une connexion internet quand ils en disposent, qui règle les difficultés, au contraire…

Dans le même temps la capacité des professionnels à s’adapter aux règles fluctuantes, à maîtriser les dispositifs leur permet de maintenir le lien avec les personnes «malgré tout» est bien là. L’usure professionnelle liée au stress et les contraintes multiples peuvent décourager un certain nombre de travailleurs sociaux, notamment en début et en fin de carrière.

Les professions sont structurées et s’inscrivent dans des logiques raisonnées, où la méthodologie et la question du sens de l’action dès la demande restent un moteur puissant sinon essentiel. Réfléchir avant d’agir, éviter la précipitation, savoir mesurer la portée des actes posés, donner du temps à la personne, éviter à tout prix de décider à la place de la personne tant que cela est possible, voilà autant de pratiques qui aujourd’hui ne seraient plus efficientes ?

Comme par le passé, les professionnels restent capables de s’adapter aux politiques sociales « fluctuantes ». Par exemple, les assistantes sociales savent mettre en oeuvre des stratégies très élaborées dans l’intérêt des personnes qu’elles accompagnent. Comment ne pas être aussi parfois admiratif devant cette capacité des travailleurs sociaux qui utilisent les dispositifs, les contournent parfois, et les maîtrisent dans le seul but de trouver des solutions avec les personnes aidées. C’est en quelque sorte la force du faible. Celui qui invente et ruse face à l’adversité mais aussi celui qui applique loyalement le dispositif lorsque la mesure prise est efficace et adaptée.

Quand on interroge les assistantes sociales sur ce qui les encourage à continuer d’exercer leur profession, sur le comment elles « tiennent » et résistent à ce que l’on appelle l’usure professionelle, c’est, disent-elles, grâce aux personnes qu’elles accompagnent.  Cette proximité distanciée, cette capacité à permettre à chacun de se positionner à savoir faire lien même lorsque tout va mal apporte aussi son lot de gratifications. C’est aussi grâce à la puissance du partage et de ce qui se construit dans l’« ici et maintenant ». Ce qui les « use » le plus ? Les règles institutionnelles en perpétuel mouvement, les incohérences administratives qu’elles savent si bien repérer et dénoncer…

En conclusion, les pratiques professionnelles enseignées et mises en oeuvre restent stables et gardent toute leur efficacité même si les politiques sociales changent et évoluent au fil des priorités et des communications de ceux qui nous gouvernent, L’histoire n’est qu’un éternel recommencement. Bien sûr nous pouvons parfois être démoralisé(e)s, désabusé(e)s ou sans illusions.

Mais nous pouvons aussi être offensifs, motivés et inventifs à l’image de ce que nous renvoient les collectifs « nuit debout ». Il reste beaucoup à inventer tant dans l’accompagnement individuel que collectif, il ne faut pas se priver de répondre à ces défis. Cela peut aussi être enthousiasmant. Par le passé nos aîné(e)s ont su répondre avec finesse et stratégie aux défis qui leur étaient posés. Prenons ce travail à pleines mains, En mettant en commun nos compétences et nos expériences, en nous « détachant » de la plainte et en assumant avec lucidité nos responsabilités.  Regardons aussi nos réussites actuelles. Elles sont un « carburant » qui nous permet d’avancer notamment avec les personnes que nous accompagnons. Communiquons sur ce que nous faisons au quotidien et mettons en valeur nos réussites, nous avons tous à y gagner.

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