Socialisation de l’enfant et place des parents : « prendre en compte leurs compétences « 

J’avais réalisé, il y a quelques années une interview de Jean Epstein, Psychosociologue. Passionné et passionnant sur la question de la place des parents et le développement de l’enfant. Ce sujet est toujours d’actualité. C’est pourquoi je vous le propose aujourd’hui. C’est un message en direction des travailleurs sociaux et notamment des éducateurs et des professionnel(le)s de la petite enfance que nous lance ce praticien et théoricien de l’action éducative. A vous d’en tirer vos propres conclusions…

Vous êtes inquiet quant à l’évolution des métiers autour de l’enfance ? …

J.E. : « Il y a le risque d’une inadaptation de plus en plus flagrante entre ce que les parents demandent en terme de besoins de garde et les propositions quelquefois trop rigides des professionnels. Le mot clé, qu’il faut toutefois utiliser avec modération c’est le mot flexibilité. Aujourd’hui les besoins en matière d’accueil sont de plus en plus flexibles. Il nous faut trouver de nouvelles réponses ou du moins changer notre façon de travailler. Il nous faut élaborer de nouveaux types d’équipements qui répondent à des besoins qui n’existaient pas forcément il y a 10 ou 15 ans. Prenons par exemple les relais assistantes maternelles. Ce sont des structures formidables. Ces structures peuvent théoriquement répondre à tout dès lors qu’elles savent analyser les besoins locaux et s’adapter à ces besoins. Ce sont des structures souples et réactives. Il y a un risque si on met en opposition cette forme de structure avec d’autres. Or c’est un plus.

La politique que l’on a à mener face à la multiplicité des besoins des parents, c’est une politique de complémentarité et ajout des offres de prise en charge et non pas une politique de choix qui s’éliminent. Il faut éviter de faire s’opposer les professions et les structures entre elles. Par exemple les relais assistantes maternelles et les crèches familiales sont complémentaires. Les opposer est une erreur. Une logique de gestion des élus qui consisterait à fermer des crèches pour les remplacer par des relais serait particulièrement regrettable.

Revenons à l’essentiel : Il y a des besoins nouveaux des parents, il faut en conséquence s’inscrire dans de nouveaux rôles des professionnels. Nous sommes dans une période de mutation. C’est là où c’est un peu fragile.

Il nous faut mener des actions beaucoup plus larges impliquant les parents et cessant de penser d’un coté la petite enfance et de l’autre l’adolescence. Il s’agit de penser en terme d’age 0-18 ou 20 ans. Il s’agit de penser de façon plus large en mettant la famille au centre. La famille peut être concernée en même temps par des questions qui concernent les tous petits et les ados. Dans tous les cas, l’avenir est dans des structures où les parents sont acteurs. Les parents sont des acteurs compétents à impliquer aux cotés des professionnels. Nous sommes devant une vraie révolution à engager dans le cadre d’une culture du partenariat. Ces partenariats parents professionnels sont à développer de part et d’autre et ça ce n’est pas forcément simple ».

D’accord, mais ne trouvez-vous pas que les questions de parentalité sont un peu trop à la mode, mise à toutes les sauces dès lors qu’il s’agit d’obtenir des financements ?

J.E. « C’est sérieux et il faut faire attention aux mots utilisés. Nous ne sommes pas devant un effet de mode, nous sommes devant le début d’une prise de conscience de notre société qu’il faut aider les parents, qu’ils sont les premiers éducateurs de leurs enfants. Il faut des moyens. Mais attention effectivement aux effets de mode, aux gadgets. L’aide à la fonction parentale ce n’est pas du gadget et les risques d’excès existent. Par exemple avec le partenariat. Il faut éviter la dictature du partenariat. Il ne s’agit pas de se réunir pour se réunir et trouver la date d’une prochaine réunion ! Autre exemple, l’animation de groupes de parole. Cela ne se fait pas n’importe comment. Cela suppose se faire rencontrer des gens et se parler. Ces prises de parole doivent être gérées par quelqu’un qui en a les compétences car parfois cela peut être très lourd. La place des professionnels est posée. Il y a besoin de réfléchir au rôle des parents et de les aider à assumer leur mission de parents. Personne ne peut le faire ou l’être à leur place. Or les parents sont un peu fragiles aujourd’hui. Ils sont souvent isolés. Il y a donc entre autre, à lutter contre l’isolement et à les mettre en réseau ».

Vous dites que la violence actuelle des jeunes s’explique aussi par quelque chose qui n’a pas fonctionné dans leur petite enfance…

J.E.  » Oui, ça on le sait tous. J’ai passé 5 ans dans le cadre du Conseil de l’Europe à étudier au sein d’une commission les facteurs qui favorisent la violence chez les jeunes. Nous avions mené une étude qui a permis de rencontrer 1500 jeunes auteurs de violences âgés de 8 à 15 ans. Nous avons aussi tenu compte des actes de violence qu’ils posent contre eux-mêmes telles les tentatives de suicide. Cette étude a porté autant sur le milieu rural qu’urbain. Avec eux nous avons essayé de connaître les causes de ces violences. Or, tous ces jeunes nous ont ramené à leur petite enfance et vers un certain nombre de repères qui n’avaient pas été construits dans de bonnes conditions. Cela ne veut pas dire pour autant que nous soyons enfermés dans la petite enfance. Nous avons constaté qu’avec de grands adolescents, il nous fallait repasser par des stades de la petite enfance pour leur permettre d’évoluer. Ce constat nous a conduit à réfléchir sur la notion de prévention. Or, la prévention des violences n’est pas d’attendre que les adolescents ou les pré-ados aient posé des actes. La vraie prévention, c’est ce que les Québécois appellent la prévenance. C’est la prévention précoce qui consiste à s’intéresser au lien enfant – parent dès le plus jeune âge. La prévention consiste d’abord à aider les parents dans leur rôle de parents. Cela nous ramène au tout petit en considérant qu’il ne s’agit pas d’une dépense mais plutôt d’un investissement. Nous connaissons des coûts importants lorsqu’il s’agit de soigner des jeunes qui ne vont pas bien. Cela coûte beaucoup plus cher que de les aider à se construire… »

Et que pensez-vous de la tendance qui vise à accuser les parents d’enfants délinquants ?

J.E. « L’idée court que les parents sont démissionnaires et qu’il faut en conséquence augmenter l’arsenal répressif légal dans le domaine pénal à leur encontre au prétexte qu’ils ne font pas leur boulot de parent. Ce discours anti-parents s’est développé à l’assemblée nationale et dans les médias. Je travaille beaucoup au Québec et j’ai envie de reprendre une expression. En fait les parents ne sont pas démissionnaires mais ils sont « démissionnés » comme on dit là bas. Au lieu de les accuser, il vaut mieux réfléchir aux moyens qui leur sont donnés pour qu’ils aident leurs enfants à se construire.  Il vaut mieux essayer de comprendre pourquoi les jeunes sont seuls dans la rue à certaines heures de la nuit et par quel processus les parents ont été « démissionnés ». L’important est aujourd’hui d’aider ces adultes à se « parentaliser », à prendre conscience de leur rôle. Certains ont tout simplement perdu confiance en eux. Il y a un travail de résurgence de la confiance à engager loin de tout jugement. En ce sens je ne suis pas sûr qu’un tribunal puisse régler ces problèmes. Une loi répressive ne résoudra rien ».

Crédit photo : fotomélia

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