Témoignages d’enfants : une pratique d’écoute et d’entretien qui nécessite une grande vigilance et de la prudence…

J’ai accompagné hier une collègue assistante sociale devant être entendue dans une affaire qui oppose un couple s’accusant mutuellement de mettre ses enfants en danger. Une réquisition du procureur visait à ce qu’elle soit interrogée en tant que témoin sur des faits précis et notamment sur ce qu’avait pu lui dire les enfants. Cette affaire est l’occasion de rappeler l’extrême prudence qu’il faut avoir quant au recueil de témoignage d’enfants notamment lorsque celui ci se trouve pris entre les intérêts de chacun des parents qui s’accusent mutuellement.

Rappelons aussi certains éléments qui, parfois, n’entrent pas dans la logique des magistrats même si certains sont particulièrement sensibilisés à cette question.

Lorsqu’un enfant est interrogé, il doit souvent faire face à un conflit de loyauté à l’égard d’un de ses 2 parents. La vérité ne sort pas toujours de sa bouche contrairement au dicton qui l’affirme. Tout enfant a le souhait de faire plaisir à chacun des 2 parents  et aura tendance a adapter son discours en fonction du parent présent. Ainsi a t on déjà entendu des enfants dire une chose en présence de leur mère puis carrément l’inverse en présence de leur père. Ces enfants sont tiraillés. Ils adaptent leur propre perception des faits en fonction de ce qui est supportable pour eux.

En matière d’abus sexuel (mais cela peut aussi concerner d’autres domaines de maltraitance) Hubert Van Gijseghem , psychologue et ancien professeur à l’université de Montréal, nous a depuis longtemps expliqué qu’il  existe des enfants « faux négatifs » et des enfants » faux positifs ». Il y aurait donc en toute logique plusieurs  catégories d’enfants victimes

– Le « Vrai positif » c’est l’enfant victime d’une maltraitance bien réelle qui est reconnu par les autorités judiciaires

mais il y a aussi
– Le « Faux Négatif » c’est l’enfant victime d’un abus bien réel mais qui n’est pas reconnu comme réel par les autorités judiciaires.
– Le « Faux positif » c’est l’enfant qui n’est pas victime d’une maltraitance  alors que l’autorité judiciaire estime qu’il y en a une au sens strict de la loi.

Comment cela peut-il exister ?  D’abord parce que l’enfant ne peut pas toujours dire la vérité. Il peut avoir grand intérêt à  la cacher. Il pourra la dissimuler  pour plusieurs raison :

  • Il peut souhaiter faire plaisir au parent  en disant ce que le parent a envie ou besoin d’entendre même si cela n’est pas exact. ce sera alors de sa part en quelque sorte une preuve d’amour envers un parent qu’il ne veut pas trahir
  • Il peut aussi vouloir protéger le parent et être enfermé avec lui dans un secret qu’il ne doit absolument pas révéler. Là aussi c’est une preuve d’amour mais peut aussi relever de la manipulation
  • Il peut aussi être menacé voire terrifié à l’idée de parler si le parent l’a préalablement suffisamment menacé de (par exemple de le tuer ). Le silence gardé par la terreur est malheureusement aussi une réalité

On le voit il existe de bonnes raisons pour qu’un enfant ne parle pas même si souvent la parole libère et permet à celui ci de ne pas porter un fardeau trop lourd à assumer.

Reprenons maintenant des points déjà écrits par le passé : Dans les cas de divorces et de séparations difficiles, les enfants dits faux positifs représenteraient 50% des déclarations. Quelles que soient les proportions indiquées (qui personnellement me paraissent un peu trop importantes), les enfants « faux négatifs » et « faux positifs » existent bien. Mais pour autant l’enfant ne ment pas ! Il est convaincu tout comme le parent qui le soutient du bien fondé de sa déclaration (entre 30 et 70% des allégations sont de bonne foi).

En fait l’enfant ne ment pratiquement jamais. Il est par contre sujet à la suggestibilité de la personne qui l’interroge. Or, le témoignage de l’enfant est toujours primordial. C’est « sa parole contre le reste du monde « .
Il est donc important pour tout intervenant auprès de lui  de prendre la mesure des mécanismes de suggestibilité de l’enfant.

A travers diverses expériences menées de façon tout à fait rigoureuses, il a pu être déterminé que :
– Quand un adulte possède une information exacte sur un fait dont les enfants ont été témoins 93% d’entre eux rapportent les faits avec précision.
– Quand l’adulte possède une information inexacte et interroge l’enfant témoin d’un fait, 34% des enfants de 3/4 ans rapportent une information inexacte. (18% des enfants de 5/6 ans rapportent une information inexacte).

Une autre expérience intitulée le test des poupées souligne la suggestibilité des enfants. Ainsi après un interview mené auprès d’enfants sur un ton accusateur : 75% des enfants accusent un adulte qui dans l’expérience n’a rien fait de particulier. 90% des enfants répondent OUI à des questions suggestives erronées. Les différentes expériences confirment que le tiers des enfants de moins de 10 ans confirment un fait qui est  faux mais dont la question posée est élaborée avec une hypothèse précise. La forte suggestibilité des enfants ne veut pas dire qu’ils mentent. Ils sont convaincus de ce qu’ils disent, persuadés par l’adulte.

Tout cela oblige le travailleur social à se « dégager » de toute hypothèse avant tout entretien. En effet dans la majorité des cas le professionnel peut être victime de l’effet ROSENTHAL : C’est la recherche inconsciente de la confirmation de l’hypothèse. Le travailleur social devient alors aveugle devant les faits qui infirment l’hypothèse ; Il ne retient que ce qui la confirme. Selon Hubert Van Gijseghem le travailleur social qui interroge l’enfant ne devrait rien connaître de la situation et ne disposer que d’indications générales pour la conduite de l’entretien.

En tout cas cela nous montre combien un entretien avec un enfant est délicat et nécessite que des formations spécifiques existent sur ce sujet.

photo: Francisco Osorio CL Society 118: Boy crying, le 28 août 2011 Certains droits réservés

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Une réflexion au sujet de « Témoignages d’enfants : une pratique d’écoute et d’entretien qui nécessite une grande vigilance et de la prudence… »

  1. Merci pour le partage, j’ai eu du plaisir à lire votre article. Sinon, j’aimerais partager mon opinion par rapport aux témoignages d’enfants. À mon avis, les enfants ne devraient pas vraiment avoir leurs place au tribunal, quand ils sont mené à témoigner, ils seront sous pression et sous l’influence de l’un des parents, ce qu’ils disent ne seront donc pas totalement la vérité.

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