Le plan d’action pour le travail social : attention aux risques d’interprétations (Axe 1: la participation des usagers)

Ce plan d’action présenté jeudi dernier au conseil des ministres est issu d’une démarche  unique en son genre. Rappelons que c’est la 1ère fois que les plus hautes autorités de l’Etat proposent un projet pour le travail social issu d’une large concertation. Mais certaines décisions ne sont pas sans poser des questions car selon la compréhension  des termes utilisés,  des pratiques fort différentes peuvent être engagées. Certains aspects de ce plan me paraissent être en contradiction avec ce qu’il vise à promouvoir. Explications…

Prenons chapitre par chapitre les éléments mis en avant. aujourd’hui l’axe 1 : Faire participer les personnes et mieux les accompagner

Les premiers paragraphes sont clairs. Ils rappellent que la mission première des travailleurs sociaux reste l’écoute et  l’accompagnement. Cela va mieux en l’écrivant. Par ailleurs, la participation des personnes reçues est  une priorité  positionnée sur 3 niveaux : leur participation aux instances, la co-construction des projets ainsi que leur participation à la formation des travailleurs sociaux. Personnellement, comme une majorité de travailleurs sociaux, je reste partisan d’une plus grande participation des personnes aux instances qui les concernent tout comme dans la construction de projets. C’est vrai, elles sont trop peu associées aux décisions qui les concernent.

Mais il ne faudrait pas pour autant avoir une vision trop « candide » des « usagers ». Certaines personnes sont tout à fait en capacité de participer à des instances, mais d’autres ne le sont pas du tout. Leur présence peut être même contre productive. Il en est de même pour leur participation aux formations : tout cela s’accompagne et des conditions préalables doivent exister. On ne peut s’appuyer sur les seules expériences d’ATD quart monde et  celles des CCPA (conseil consultatif des personnes accueillies) qui ont tous deux été très écoutés lors des Etats Généraux. Ces 2 structures ne peuvent à elles seules représenter l’ensemble des bonnes pratiques sur tout le territoire même si leurs expériences restent très intéressante.

Déjà nos collègues du CNFPT s’interrogent : comment déployer un processus de participation des usagers aux formations en terme de moyens et d’outils à mettre en oeuvre sans risquer de tomber dans le discours idéologique ou la démagogie ? Ne va t on pas créer des « usagers experts » en représentation avec tous les risques de dérive que cela comporte ? Tout cela demande une préparation et une organisation conséquentes et les freins à lever sont plus nombreux qu’il n’y parait.

Un rapport de la FNARS Bourgogne à ce sujet  rappelle fort justement que « L’exercice de la participation et son apprentissage peuvent s’avérer difficiles. Cette  étude montre que dans la plupart des cas rencontrés, l’absence de participation n’est pas nécessairement due à un manque de compétences de la part des professionnels et/ou des usagers, mais à un manque de clarté et de compréhension commune des objectifs de la participation« 

Bref cela ne s’improvise pas et demande des moyens. Ces moyens sont curieusement absents de l’ensemble des préconisations du plan d’action et dans ce qui est indiqué pour leur mise en oeuvre.

 2 autres grandes préconisations sont également mises en avant dans ce chapitre :

1. Organiser un premier accueil social inconditionnel de proximité : Il me semblait que cette mission était déjà assurée par « la polyvalence de secteur » qui porte désormais différents noms. Dans mon Département cet accueil existe, même si les délais sont parfois longs pour obtenir un premier rendez-vous (sauf en urgence au titre d’un danger identifié). Mais certains centres médico-sociaux « en tension » comme on dit, on su s’organiser en proposant des accueils sans rendez vous  pour, justement, mieux accueillir les personnes qui se présentent de façon spontanée afin de recevoir des conseils et être aidées. Cette revendication de l’accueil « inconditionnel » a été beaucoup porté par la FNARS qui ne semblait pas avoir connaissance de ces accueil de « première ligne » assurés par les Départements. C’est sans doute parce que les CHRS ont souvent à faire avec des personnes qui ne viennent pas spontanément dans les services sociaux généralistes .  Cela peut aussi s’expliquer pour partie par le fait qu’il n’y avait pas de représentant des services sociaux départementaux dans le groupe de travail national « coordination des acteurs » qui a élaboré cette proposition. Il serait intéressant qu’un véritable audit soit réalisé sur ce sujet car la pratique de ce premier accueil peut effectivement être très différemment organisée d’un Département à un autre. Mais cet accueil rappelons le est bien partie intégrante de la pratique de polyvalence de secteur qui engage une évaluation globale de la situation et propose aux personnes des plans d’aide. Cette pratique est la conséquence de l’article 123-2 du code de l’action sociale et des familles qui précise que « Le service public départemental d’action sociale a pour mission générale d’aider les personnes en difficulté à retrouver ou à développer leur autonomie de vie.« 

Demain d’autres collectivités et institutions pourraient être mandatées pour assurer ce premier accueil. Cela risque fort de se traduire par des accueils « de guichet » où les personnes seront systématiquement réorientées vers les services qui les accueillaient initialement. Cela sera-t-il un progrès ? cela reste à démontrer. Pour autant cela pourrait peut-être désengorger certains centres médico-sociaux  à la condition que cet accueil ne soit pas une simple réorientation. Sinon, cela sera un filtre supplémentaire pour les usagers qui peinent dans certains département à obtenir un rendez vous avec une assistante sociale de secteur. Tout cela pose là aussi la question du financement des moyens nouveaux à mettre en place ou de la réorientation des moyens actuels et là, en demander plus avec des moyens constants, quand on connait la réalité du terrain, cela me parait extrêmement délicat pour ne pas dire plus.

2. Créer la fonction de « référent de parcours » : Nous sommes aujourd’hui dans dans un forme de multiplication des références. Il y a le référent pour l’enfant dans le cadre de la loi de protection de l’enfance. Ce référent est aussi, en toute logique, le coordinateur du projet pour l’enfant. Il travaille avec les parents bien évidemment et avec l’ensemble des intervenants sociaux. Nous avons aussi les référents et les correspondants au titre du RSA. Ces références là sont inscrites dans la loi et permettent d’assurer l’accompagnement pour l’insertion des personnes. Nous avons aussi même si cela reste encore marginal des « gestionnaires de cas » pour les MAIA (méthode d’action pour l’intégration des services d’aide et de soins dans le champ de l’autonomie)  ce qui est certes très particulier. Nous aurons demain en sus la référence de parcours devant s’inscrire dans la durée. Ces référents ne seront pas obligatoirement les mêmes. Il me semble que la vision globale et de coordination relève plutôt de ce que j’appelle encore la « polyvalence de secteur » qui à travers la file active des dossiers (140 à 160 situations par équivalent temps plein pour ce que j’en connais) est la mieux placé pour être l’interlocuteur principal de la personne. Si ce référent de parcours est nommé dans toute institution susceptible de recevoir la personnes même dans un domaine  spécialisé, il faudra des outils de connaissance sur le qui fait quoi, jusqu’où, et dans quelle temporalité s’inscrit la référence. Et là, les personnes elles mêmes n’apprécient pas vraiment que l’ensemble des services sociaux généralistes et spécialistes aient connaissance de leur situation dès lors qu’elles font une première demande. Le modèle proposé est « sur le modèle du médecin traitant dans le parcours de soin, a vocation à avoir une vision globale des diverses interventions sociales qu’il coordonne, sur mandat de la personne ». Aujourd’hui, ce système de soins s’appuie sur un modèle libéral avec paiement à l’acte où l’on voit peu de médecins participer à des concertations et des coordination d’acteurs. Attention, je ne dit pas qu’il ne faut pas des référents de parcours mais trop de références diverses peuvent aussi faire perdre le sens de l’action. Une coordination de référents multiples peut aussi nous conduit à rendre le système d’accompagnement encore plus illisible pour ne pas dire abscons.

D’un coté nous souhaitons traiter  l’action sociale de façon plus citoyenne en s’appuyant sur le corps social dans une logique de développement local en favorisant une approche collective et de l’autre nous nous appuyons sur un modèle clinique, dont la pratique est centrée sur la gestion d’une maladie ou d’un dysfonctionnement avec un médecin qui coordonne le parcours de soins dans une logique de prescription individualisée. Il va falloir à mon sens bien regarder de près ce qui va se pratiquer afin qu’une solution mise en oeuvre ne se traduise pas par un nouveau problème. Personnellement, je pense qu’il est nécessaire que soient conduites des expérimentations qui nous éclairent sur les impacts d’une telle mesure tant pour les personnes que pour les professionnels.

Il y a sans doute d’autres points à développer sur ce 1er axe du plan d’action, mais vous en conviendrez c’est bien assez pour l’instant. Il y a du pain sur la planche si nous voulons, en partant du système déjà complexe actuellement en arriver à une réelle simplification tant pour les personnes aidées que pour les professionnels qui les accompagnent…

Il nous restent à voir les autres axes de ce plan notamment :

  • L’axe II. « Promouvoir le développement social pour simplifier les politiques publiques et les organisations
  • L’axe III. « Mieux reconnaître le travail social et moderniser l’appareil de formation  et
  • L’axe IV. Rénover la gouvernance du travail social

 Nous y reviendrons si le temps me le permet car là aussi il y a des points sans aucun doute qui méritent que l’on s’y arrête plus précisément.

Licence photo PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification Certains droits réservés par Laurent Lavì Lazzeresky

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Une réflexion au sujet de « Le plan d’action pour le travail social : attention aux risques d’interprétations (Axe 1: la participation des usagers) »

  1. Merci pour cette analyse ! Cet axe I soulève de nombreuses questions sur le positionnement des acteurs (personnes accompagnées, professionnels et bénévoles) et le partage des informations entre eux. Nous espérons que le temps vous permettra de traiter l’axe II car nous serions friands d’y retrouver votre analyse/questionnement autour des propositions qui y sont faites concernant cette question (cruciale) du partage d’information… A très vite de vous lire.

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